Martin Heidegger, « Lettre sur l’humanisme » (1946)


Résumé

La réputation exagérée de Heidegger est entachée par la polémique sur son adhésion au parti nazi, relancée par Victor Farias en 1987 et en 2014 par la publication de ses Cahiers noirs en Allemagne. La Lettre sur l’humanisme est au contraire connue pour avoir entériné sa réhabilitation en 1946, du fait de la caution du philosophe français Jean Beaufret, ancien résistant, à qui elle répondait. Ce rappel rituel en occulte le contenu, où l’on peut remarquer que, chez Heidegger, la fin de la métaphysique dont il parle est en réalité un retour à la théologie scolastique.

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Martin Heidegger, « Lettre sur l’humanisme » (1946), pp. 65-127, in Question III et IV, coll.  « Tel », éd. Gallimard, Paris, 1966-1976, 494 p.

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La difficulté de ce texte consiste dans le fait qu’au lieu de répondre directement à la question de Beaufret, « comment redonner un sens au mot humanisme ? », mentionnée seulement p. 70, Heidegger commence par se poser la « question de ‘l’essence de l’agir’ » (p. 67), sachant que pour lui tout est toujours une question d’essence. Mais cet « agir » est en fait chez lui une conception absolument statique. Dès le début de cette Lettre, Heidegger résume l’ensemble de ce qu’il répétera inlassablement (façon de parler). Sur cette « essence de l’agir », qui n’était déjà pas le sujet, il considère (en nous épargnant pour une fois ses étymologies grecques habituelles) qu’elle est l’accomplir qui « signifie déployer une chose dans la plénitude de son essence. […] Ne peut donc être accompli que ce qui est déjà là. Or, ce qui est avant tout est l’Être » (p. 67). Ramenant ainsi tout à son thème de prédilection de l’« Être », pour le lier artificiellement au sujet initial de l’humanisme, il déclare que : «  la pensée accomplit la relation de l’Être à l’essence de l’homme » (idem). Ce qui pourrait être acceptable à condition de dire explicitement que l’humanisme réalise l’essence de l’homme dans la pensée. Il faut cependant tenir compte de la particularité heideggérienne que « dans la pensée, l’Être vient au langage. Le langage est la maison de l’Être » (idem). Dès la première page, tout est joué. Heidegger répétera pendant toute la Lettre cette série d’idées fixes qui constitue l’« essence » de son oeuvre.

Le sociologue Raymond Boudon, qui avait assisté à son cours peu de temps après la rédaction de ce texte, avait aussi remarqué que Heidegger pratique le ressassement, voire l’écholalie. Il notait que la méthode philosophique du maître «  crée le suspense en faisant défiler successivement divers sens du mot satz en allemand (‘phrase ou mouvement musicaux’). Par plaisanterie, nous avions parié, mon ami berlinois et moi, contre un ami mexicain […] que Heidegger irait jusqu’à évoquer le marc de café (Kaffeesatz). Naturellement, nous avons perdu » (R. Boudon, Y a-t-il encore une sociologie, pp. 27-28). Plus généralement, la technique philosophique heideggérienne spécifique peut se réduire à une exploration linguistique de la langue allemande ou de la langue grecque en les rapportant à leurs étymologies.

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On peut constater dans l’introduction de Heidegger qu’il ne parle pas vraiment de l’humanisme qu’on pourrait facilement définir comme identique aux Lumières, telles qu’elles sont présentées dans la fameuse citation de Kant, au tout début de l’article Qu’est-ce que les Lumières ? (1783) : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable […]. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. » On la répète un peu trop rituellement, sans trop se préoccuper de la suite où Kant précisait, en référence à la situation militaire, qu’on doit être libre de penser, mais qu’il faut obéir. Cela montrait plutôt la limite de la liberté de penser dans une dictature, la Prusse de l’époque. Mais on sait aussi que le criminel de guerre nazi Eichmann se servira de cet argument à son procès en Israël pour excuser son obéissance à des ordres inhumains. On revient à la controverse ………………………..

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Martin Heidegger, « L’Auto-affirmation de l’université allemande » (1933)


Résumé

Si ce discours du rectorat n’était pas lié directement à la période nazie de Heidegger, il serait juste lisible comme un ramassis de platitudes académiques pompeuses, habituelles dans les discours officiels. Le contexte fait qu’on peut y reconnaître l’air du temps idéologique national-socialiste, voire s’amuser volontairement à en chercher les traces. Notons que cette contextualisation devrait être générale, et pas seulement pour le nazisme, contrairement à la prétention intemporelle abusive de la philosophie. Hormis ces circonstances, on peut simplement voir dans ce petit texte une apologie un peu particulière de la science renvoyée à son origine plutôt qu’à ses développements. Cette conception heideggérienne ajoute une certaine confusion qui a pu permettre à certains de ses admirateurs de le dédouaner de ses engagements et compromissions.

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Martin Heidegger, L’Auto-affirmation de l’université allemande : Discours pour la prise en charge solennelle du rectorat de l’université de Fribourg-en-brisgau le 27 mai 1933 / Die Selbstbehauptung der deutschen Universität : Rede, gehalten bei der feierlichen Übernahme des Rektorats der Universität Freiburg i. Br. am 27-5-1933, éd. TER, Mauvezin, bilingue, 1987, 46 p.

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Comme à son habitude, dans ce discours de prise de la charge de recteur, Heidegger (1889-1976) prétend se situer au niveau des essences, qu’il interprète de manière nationaliste : « maîtres et élève ne doivent leur existence et leur force qu’à un l’enracinement véritable et communautaire dans l’espace de l’université allemande » (p. 7). Une option volontariste lui fait dire que « l’auto-affirmation de l’université allemande, c’est la volonté originelle, commune, de son essence » (p. 11). Il mêle tendancieusement l’essence de l’université et celle de l’Allemagne. Plus particulièrement, Heidegger semble un peu trop fonder la recherche sur la base du « génie du peuple et grâce à la langue de ce peuple » (p. 13), comme si la science était par essence nationale.

Heidegger s’oppose bien ici à « la prétendue indépendance et la prétendue absence de préjugé d’une science par trop récente. Cette manière de faire purement négative et dont le regard en arrière s’étend à peine sur les dernières décennies » (p. 11) pour lui préférer la « puissance du commencement […], l’irruption de la philosophie grecque » (p. 13). Une interprétation bienveillante pourrait considérer qu’il s’agit de valoriser l’impulsion initiale, encore que cela peut simplement tabler sur le poncif philosophique de glorification de la Grèce antique. Mais Heidegger accompagne cette banalité de critiques appuyées des développements scientifiques : « Prométhée aurait été le premier philosophe. Eschyle fait prononcer à Prométhée cette parole qui exprime l’essence du savoir […]. ‘Mais le savoir est bien plus faible que la nécessité’ » (p. 15). Cette conception de la science voit l’essence du savoir « dans son insondable immuabilité » (p. 15).

Heidegger s’interroge aussi sur l’attitude théorique en la ramenant évidemment, comme à son habitude, à la théoria de la philosophie grecque classique, pour y voir la « théorie comme praxis authentique […], le centre le plus intimement déterminant de l’existence au sein de l’État populaire » (p. 17). Rappelons ici que « völkisch/populaire » se traduit aussi par « racial » dans le contexte nazi de ses auditeurs de l’époque. Heidegger insiste encore sur le fait que la science comme questionnement subit une « impuissance devant le destin » (p. 19). Il admet que la science a changé, mais « le commencement de cette grandeur demeure ce qu’elle a de plus grand », et il glisse ici en passant une allusion : « malgré […] toutes les ‘organisations internationales’ » (p. 19), dans laquelle on imagine que ses auditeurs nazis pouvaient trouver leur compte (en 1933, l’Allemagne et le Japon quittent la Société de nation, ancêtre de l’ONU, à l’époque de l’invation de la manchourie par le Japon – et en prévision de la suite). Mais abstraction faite du contexte, ce qui caractérise la philosophie, on pourrait considérer qu’il s’agit seulement d’une ………………………………………………………………..

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Peter Sloterdijk, « Règles pour le parc humain » (1999)


Résumé

Cette petite brochure, Règles pour le parc humain, a fait grand bruit en son temps. Dans le contexte actuel de la mode de l’intelligence artificielle, une vingtaine d’années après sa parution, elle pourrait passer pour une allusion à une forme de robotisation de l’homme, voire au transhumanisme. Ce serait très exagéré. C’est plutôt une sorte de traduction par Sloterdijk de la Lettre sur l’humanisme de Heidegger, avec l’inconvénient de la mauvaise habitude philosophique de faire semblant de prendre au sérieux celle de son prédécesseur. La version de Sloterdijk a l’intérêt de corriger le contresens de Heidegger sur l’humanisme, mais elle retombe quand même dans l’ornière du conformisme envers les références philosophiques dépassées.

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Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, 1999, coll. « Mille et une nuits », éd. Fayard, Paris, 2000, 64 p. (réédition Fayard/Mille et une nuits, 2010).

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Un avertissement du traducteur mentionne d’emblée (p. 6) que la polémique déclenchée par Sloterdijk concernait son emploi de mots appartenant au lexique nazi, comme le terme de « sélection ». Il s’agit cependant moins du mot que de la chose, puisque ces Règles pour le parc humain mentionnent bien la question de l’eugénisme. En postface de l’édition française, Sloterdijk répond d’ailleurs aux critiques que la sélection en question est déjà là dans l’avortement thérapeutique (p. 56). Il y précise aussi que le texte a été produit pour un cycle de conférence sur l’humanisme et repris en 1999 dans un congrès consacré à Heidegger, circonstance qui a sans doute influé sur l’interprétation médiatique. En 1987, Victor Farias venait de rappeler l’adhésion au nazisme de Heidegger, ce qui avait déclenché une polémique qui persiste encore aujourd’hui. Ce rappel iconoclaste de Farias avait provoqué une sorte de déni quasi général dans le Landerneau phénoménologique français qui prospère sur le culte des reliques du maître. Et il est possible que ce soit Farias que Sloterdijk vise quand il dit, dans cette même postface : « cette fraction de la presse considère comme une aubaine le fait de pouvoir déclencher par un journalisme de l’excitation des psychoses de simplification massive. Cet excès ne vient pas de nulle part, ce qui constitue le thème de mon discours – la fin dangereuse de l’humanisme littéraire considéré comme une utopie de formation de l’homme par l’écrit et par la lecture, qui rend tolérant, qui enseigne la retenue du jugement et l’ouverture de l’ouïe » (pp. 53-54).

Outre l’éventuelle revendication abusive d’une immunité académique pour Heidegger, il aurait plutôt fallu remarquer, dans le petit texte de Sloterdijk, certaines tournures au moins maladroites, qu’on pourrait considérer connotées nazies, comme quand il parle des « années ténébreuses qui ont suivi 1945 » (p. 14), en escamotant celles qui précèdent. D’autant que Sloterdijk précise : « comme si une Jeunesse goethéenne pouvait faire oublier la Jeunesse hitlérienne » (p. 15), du fait que Goethe avait été choisi pour compenser le romantisme nationaliste, bien que le grand homme ait raté son coup contre Fichte en son temps. Ces formulations sont un peu curieuses et me semblent justement relever d’une confusion dans la gestion des références qui a cours dans la stylistique révérencieuse des humanités.

Est-ce aussi pour une tentative de réhabilitation que Sloterdijk avait choisi un angle d’attaque un peu forcé en parlant d’une sorte de confrérie littéraire et humaniste depuis les Grecs, via les Romains et plus précisément sous forme de lettres échangées entre amis, comme justement celle de Heidegger (pp. 7-12). Cette sorte de généralisation abusive avait cependant l’intérêt de traiter des supports écrits matériels et de spécifier le type des relations entre une toute petite élite. Il est vrai que les oeuvres historiques se répondent, souvent sans se citer explicitement, ce qui masque la réalité et les limites des débats, qui sont souvent beaucoup moins généraux et abstraits que la présentation philosophique le laisse entendre. Une autre maladresse malvenue de Sloterdijk est précisément de se limiter à cette filiation romantique allemande en disant que « les humanistes nationaux amateurs de lecture ont connu leurs grandes heures entre 1789 et 1945 » (p. 12).

Décadentisme

Le fond du propos de Sloterdijk est celui d’une déploration d’une décadence de la littérature devenue « une sous-culture sui generis avec les médias de masse » (p. 13) marquant la fin de l’humanisme. C’est donc une position contraire à celle de Heidegger et Sloterdijk devrait mieux le signaler plutôt que dire simplement : « Nous avons quitté l’ère de l’humanisme […] parce que nous ne pouvons plus maintenir l’illusion [d’une organisation] selon le modèle amiable de la société littéraire » (p. 14) qui semble associer Heidegger à l’humanisme du seul fait qu’il aurait écrit une sorte de lettre. Cela me paraît aussi une mauvaise appréciation de l’organisation et de la diffusion culturelle réelle qui reste pyramidale, comme dans le passé, même si la base s’est considérablement élargie. La véritable question pourrait d’ailleurs être la qualité réelle de l’élite, mais le problème a toujours existé.

Sloterdijk va très loin dans le catastrophisme concernant la fin du XXe siècle quand il parle de la « tendance actuelle de l’être humain à retourner à l’état sauvage » et de la « bestialité quotidienne dans les médias de divertissement » ………………………………………………………………….

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Em-Benalla-ment médiatique


Résumé

Même les vraies informations sont parfois des fake-news

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Cette affaire Alexandre Benalla est un bon exemple d’affaire médiatique. Ce chargé de mission de l’entourage du président Macron a été pris en flagrant délit de bastonnade de manifestants au cours d’une manifestation du 1er mai 2018, place de la Contrescarpe à Paris. L’épisode commence quand on lui avait proposé de participer à l’encadrement de la manif en tant qu’observateur avec les forces de police. Sous prétexte qu’il s’agit d’un proche du président, malgré les dénégations initiales maladroites habituelles, la presse fait une montagne d’une souris et les opposants politiques s’en emparent en invoquant les grands principes. Comme je le disais dans mon article précédent sur le sujet, il semble qu’on en est revenu à la Quatrième République où l’on essaie de faire tomber le gouvernement tous les mois, mais comme la Cinquième est beaucoup plus stable, ça ne sert absolument à rien. Deux motions de censure, de droite et de gauche, ont été déposées à l’assemblée et évidemment rejetées le 31 juillet par la majorité présidentielle.

La nouveauté est simplement que ces affaires fournissent les images et les vidéos en temps réel sur les réseaux sociaux. On a pu visionner la vidéo de l’incident et les images de l’omniprésence de Benalla dans l’entourage immédiat de Macron dans tous ses déplacements. On a appris qu’il …………………………………………………..

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Parcours-sup et la sélection


Résumé

Le monde académique est toujours un peu hypocrite sur les questions d’orientation et de sélection.

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Le mécontentement contre Parcours-sup, le système d’orientation universitaire, montre décidément les mauvaises méthodes récurrentes de l’Éducation nationale, même si certaines critiques sont aussi un peu rapides. Parcours-sup fait suite au système APB (Admission-Post-Bac), en service entre 2009 et 2017, dont on critiquait le principe de tirage au sort pour attribuer les places à l’université, ainsi que son opacité sur les critères. Il faut donc remarquer d’abord que l’Éducation nationale était déjà en faute. Outre l’imbécillité d’instaurer un tirage au sort pour afficher sans doute une neutralité artificielle, il faudrait quand même que les systèmes ne soient mis en place que quand ils sont parfaitement opérationnels. Les dispositifs d’État devraient être considérés comme ayant une obligation de moyens, sinon de résultats, sur le principe des droits opposables, sauf circonstances exceptionnelles. Ça continue avec Parcours-sup. On parle bien ici d’éducation qui est supposée donner un certain nombre de compétences. Leur évaluation qui est également en débat ces derniers temps devrait s’appliquer aussi aux systèmes administratifs qui sont censés les encadrer.

Déjà, ça commence mal. Parcours-sup supprime le tirage au sort, mais pas vraiment l’opacité. La transparence est pourtant ici une condition absolument obligatoire de l’égalité entre les citoyens. C’est peut-être là qu’est le problème. L’égalité concerne le traitement des étudiants, évidemment pas le résultat final de leurs études ou l’indifférenciation de l’orientation. Certains jouent sur les mots en disant que le bac doit donner accès à l’université. C’est vrai que c’est théoriquement le cas, mais cela ne devrait pas forcément l’être. Le problème est effectivement la sélection.

Niveau

Contrairement à ce qui se dit ces dernières années, ce n’est pas d’abord une question de niveau. Objectivement, c’est surtout une question de place. Non pas que la question du niveau ne se pose pas ensuite, au cours des études, mais le nombre d’étudiants pose simplement des problèmes d’accueil, cela depuis déjà quelques décennies. Dans un passé lointain (avant 1970), comme il y avait moins d’étudiants, n’importe quel bac pouvait donner accès à n’importe quelle filière. Du coup, il faut se rendre compte que cela inverse l’idée de la baisse de niveau. Du fait du nombre, c’est plutôt le contraire qui se produit. Plus il y a d’étudiants, plus la sélection est forte. De toute façon, il existe bien des filières sélectives …………………………….

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Schiappa détourne Marx


Résumé

Amusante polémique sur un détournement d’une citation de Marx par la ministre Marlène Schiappa, qui supporte bien une interprétation anarchiste.

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La Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes du gouvernement Philippe, Marlène Schiappa, a publié sur Twitter un détournement audacieux de la citation « l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes », qu’elle attribue à Karl Marx, pour défendre la politique du président de la République sur les aides sociales, parce qu’Emmanuel Macron avait laissé fuiter dans une vidéo publiée sur Internet qu’elles « coûtaient un pognon de dingue ». Les deux phrases ont fait le buzz et les réseaux sociaux se sont déchaînés. La médiasphère 2.0 a pour nature de commenter à l’infini les saillies de l’aristocratie républicaine au lieu de produire d’abord des informations décentralisées.

L’anecdote piquante a consisté dans la publication dans Le Monde, daté du 15 juin 2018, d’un article d’Abel Mestre nous informant que le père de la ministre, Jean-Marc Schiappa, ancien militant trotskiste, a publié un ………………………..

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Le mythe français de Mai 68


Résumé

Le cinquantenaire de Mai 68 ne doit pas faire oublier la réalité de l’époque, au-delà des mythes et du flou que provoque le temps qui passe.

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Mai 68, comme le « 11 septembre », est une date qui désigne davantage une époque qu’un événement. Les événements de Mai 68 en France incarnent plutôt une apothéose du romantisme révolutionnaire donnant sans doute l’occasion aux intellectuels français de se prendre une dernière fois pour le centre du monde. Les historiens peuvent toujours creuser à l’infini les détails de l’aventure locale, car la mémoire est sélective, mais la réalité est différente et globale. C’est pour cela qu’il s’agit d’un mythe.

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Ce qu’incarne Mai 68 ne se limite pas à sa genèse anecdotique qui prendrait sa source dans le Mouvement du 22 mars à l’université de Nanterre et se réduirait aux affrontements des étudiants avec les CRS dans le Quartier latin ni aux slogans révolutionnaires pittoresques sur les murs de Paris. Même si on voulait circonscrire ainsi le phénomène, il faudrait surtout en retenir la conclusion de la reprise en main par le pouvoir avec les élections législatives, après la dissolution de l’Assemblée nationale par le général De Gaulle, qui a vu la victoire de la droite gaulliste et de ce qu’on avait appelé alors la « majorité silencieuse » ! Sur cette période limitée, Mai 68 se résumerait donc plutôt à l’illusion des minorités actives qui n’enregistrent pas les réfutations de l’histoire et qui perpétuent le mythe de la révolution.

Tous ceux qui vivaient à l’époque de Mai 68 se souviennent de la réalité du phénomène. Les événements contestataires d’alors ne se réduisent pas aux barricades ou aux slogans révolutionnaires du mois de mai, mais concernent tout le contexte : effectivement les grèves ouvrières précédentes, mais aussi les cheveux longs (de Johnny et Antoine aux Beatles et aux Rolling Stones), les films de Godard ou If (1969) de Lindsay Anderson qui montrera une révolte dans une école anglaise, la Guerre du Vietnam, la Révolution culturelle en Chine en 1966, la mort du Che le 9 octobre 1967, les assassinats de Martin Luther King le 4 avril 1968 et celui de Robert Kennedy le 6 juin 1968 en plein pendant les événements, les poings levés par Tommie Smith et John Carlos sur le podium des Jeux olympiques de Mexico (le 16 octobre 1968). Sans parler des péripéties locales de la vie sociale. Pour les contemporains, l’histoire n’est pas circonscrite à un seul événement, mais embrasse toutes les péripéties dans lesquelles il s’insère.

Révolution

Contrairement à ce qu’on semble vouloir remettre en question en invoquant le « mouvement social », c’est à juste titre que Mai 68 était considéré comme un mouvement étudiant. Il faut se remettre dans le contexte. Plus précisément, on devrait dire que les grandes manifestations et les slogans connus du Mai 68 français étaient un phénomène étudiant et lycéen.

L’anecdote a retenu principalement le nom de Daniel Cohn-Bendit, étudiant à l’université de Nanterre, dont l’action militante était souvent dans l’improvisation, de son propre aveu. Ce qui est logique du fait de son appartenance au courant anarchiste. Mais pour comprendre l’extension du mouvement, l’histoire devrait plutôt valider le témoignage cinématographique de Romain Goupil, alors lycéen, dont le film Mourir à trente ans, est fait d’images qu’il avait tournées lui-même à l’époque. Ce documentaire retrace l’histoire d’un de ses camarades qui appartenait comme  ……………………………………………………..

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L’échec démocratique de Macron


Résumé

La contestation webmédiatique de Macron, pour inefficace qu’elle soit, montre les limites actuelles de la démocratie. Le paradoxe du volontarisme, pour bousculer les blocages, est une forme d’étatisme libéral qui maintient précisément les mauvaises habitudes dirigistes qu’il faut justement renverser, parce qu’elles dominent à gauche comme à droite.

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Un défaut de la situation politique est que l’oppositionnisme systématique aux gouvernements ou aux puissants en général, amplifié par les réseaux sociaux sur Internet, a une visibilité démesurée par rapport à son influence réelle, qui est à peu près nulle. Concrètement, on peut dire qu’on se trouve encore en situation de Quatrième République ou de l’Italie, où les opposants tentent de faire sauter les gouvernements, pour prendre évidemment la place de président du Conseil. Mais comme ce n’est pas le système actuel, ça tourne à vide. Au mieux, on peut faire sauter un ministre avec un scandale quelconque, c’est d’ailleurs arrivé d’emblée pour certains soutiens de Macron comme François Bayrou, pour une affaire d’emploi fictif du Modem au parlement européen, ou pour Richard Ferrand, pour une accusation de prise illégale d’intérêt, qui a été déclarée prescrite. Ce phénomène est d’ailleurs vrai pour les autres partis : le FN avec des emplois fictifs européens, les surfacturations de frais de campagne pour les Insoumis de Mélenchon, etc. Le jeu consite à exposer les cadavres dans les placards des uns et des autres. Ça marche ou pas. Les petits arrangements à la méditerranéenne sont de plus en plus traités à la scandinave, avec la relative hypocrisie journalistique à l’américaine. Les affaires sexuelles du président Clinton en étaient un bon exemple, entre harcèlement sexuel et rapports consentis, finalement sans effet direct (sinon peut-être l’échec de sa femme Hillary contre Trump).

Le cas du président Macron s’inscrit un peu dans la continuité de celle de Hollande, bien qu’il ait voulu s’en démarquer d’emblée contre l’idée de « président normal », et on le comprend puisque le Hollande-bashing a commencé tout de suite après son élection, comme je le rappelais un an plus tard. Macron aura résisté un peu plus longtemps, mais on risque d’aboutir au même résultat pour le premier anniversaire de son quinquennat.

Macron est un peu jeune

Sans doute pour ne pas connaître le sort de Hollande, Emmanuel Macron a voulu commencer fort, en prétendant donner à la politique un coup de jeune. Il a réussi son coup d’arriver au pouvoir en sortant de nulle part et a confirmé par l’élection de ses partisans à l’Assemblée. C’est un peu une vengeance de Jean Lecanuet et Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui n’avaient pas réussi en 1965 à imiter le modèle américain de Kennedy. Encore que ce dernier s’était fait assassiner rapidement, comme pour casser l’ambiance.

Macron utilise les codes du moment, comme celui de la « start-up nation », pour exprimer l’image du dynamisme et ça peut peut-être marcher, ou pas, comme une victoire à la coupe du monde de football en 1998. Il semble croire aux symboles. Moi pas. Du fait qu’il a l’âge qu’il a, il reproduit le schéma mental des jeunes cadres dynamiques de la période yuppie, il a confirmé en devenant banquier d’affaires et en entrant très jeune dans les cabinets ministériels. C’est ce qu’on appelle une belle …………………………………….

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Tireurs fous et Rituels nazes


Résumé

Une nouvelle fusillade aux USA a suscité les mêmes commentaires rituels. C’est lassant.

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Un nouveau cas de fusillade à Santa Fe au Texas a fait dix tués et treize blessés dans le lycée où était scolarisé le tireur présumé, un adolescent de 17 ans, Dimitrios Pagourtzis. Bien qu’il ait joué pour l’équipe de football américain du lycée, il semble cette fois qu’il ait été harcelé par l’entraîneur. Son père a déclaré, selon le Time, qu’il était une victime : « Something must have happened now, this last week. » [Il a dû se passer quelque chose cette semaine].

Comme d’habitude, on a entendu immédiatement une accusation contre les armes (qui appartenaient au père du jeune homme) et contre la NRA (National Riffle Association) qui défend la détention et le port d’arme au nom du deuxième amendement de la Constitution américaine. Au passage, cet amendement (« A well regulated militia, being necessary to the security of a free State, the right of the people to keep and bear arms shall not be infringed » [une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un état libre, le droit de détenir et de porter les armes ne sera pas transgressé]) signifie plutôt que les citoyens peuvent participer à la défense nationale sous forme d’une milice (contrairement aux armées de mercenaires des souverains de l’époque). Et s’il est vrai que l’utilisation généralisée des armes peut inciter à leur utilisation, cet argument me paraît ………………………………………

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Blackface factice


Résumé

L’importation en France de la critique américaine du blackface risque fort d’être contre-productive.

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Les militants antiracistes ont importé en France la critique américaine du blackface, cette pratique qui consistait (surtout au XIXe siècle) à se grimer en noir, généralement pour s’en moquer, encore que tous les cinéphiles français (il y en a pas mal) sachent que le premier film parlant, Le Chanteur de Jazz (1927), était joué par un acteur blanc, sans que ce soit en principe une moquerie.

Un article de Médiapart du 24 novembre 2016 expliquait déjà le phénomène avec le titre un peu trop impératif : « Le fait de se grimer en noir est raciste en France aussi », à propos des « Noirs de Dunkerque », nom de ceux qui se griment en Noirs pendant le carnaval local. À lire l’article, il était bien évident que cela faisait référence à l’image des Africains pendant la période coloniale, encore que ce ne soit pas conscient chez les participants (et que l’image en question n’était pas forcément négative à l’époque). C’est assez fréquent que ce genre de tradition ait perdu sa signification originelle. C’est une erreur méthodologique d’historien ou de philosophes (du début du XXe siècle) de croire que les sens anciens sont toujours vivants, dans les étymologies par exemple.

Au moment de l’article de Médiapart, j’avais mis en commentaire : « Cette importation de la critique américaine est risible. C’est peut-être parce qu’on se grime en Américain, qui sait ? » Pourtant, ces derniers temps, il est plutôt patent en France qu’on ne doit pas importer les ……………………………..

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