Parcours-sup et la sélection


Résumé

Le monde académique est toujours un peu hypocrite sur les questions d’orientation et de sélection.

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Le mécontentement contre Parcours-sup, le système d’orientation universitaire, montre décidément les mauvaises méthodes récurrentes de l’Éducation nationale, même si certaines critiques sont aussi un peu rapides. Parcours-sup fait suite au système APB (Admission-Post-Bac), en service entre 2009 et 2017, dont on critiquait le principe de tirage au sort pour attribuer les places à l’université, ainsi que son opacité sur les critères. Il faut donc remarquer d’abord que l’Éducation nationale était déjà en faute. Outre l’imbécillité d’instaurer un tirage au sort pour afficher sans doute une neutralité artificielle, il faudrait quand même que les systèmes ne soient mis en place que quand ils sont parfaitement opérationnels. Les dispositifs d’État devraient être considérés comme ayant une obligation de moyens, sinon de résultats, sur le principe des droits opposables, sauf circonstances exceptionnelles. Ça continue avec Parcours-sup. On parle bien ici d’éducation qui est supposée donner un certain nombre de compétences. Leur évaluation qui est également en débat ces derniers temps devrait s’appliquer aussi aux systèmes administratifs qui sont censés les encadrer.

Déjà, ça commence mal. Parcours-sup supprime le tirage au sort, mais pas vraiment l’opacité. La transparence est pourtant ici une condition absolument obligatoire de l’égalité entre les citoyens. C’est peut-être là qu’est le problème. L’égalité concerne le traitement des étudiants, évidemment pas le résultat final de leurs études ou l’indifférenciation de l’orientation. Certains jouent sur les mots en disant que le bac doit donner accès à l’université. C’est vrai que c’est théoriquement le cas, mais cela ne devrait pas forcément l’être. Le problème est effectivement la sélection.

Niveau

Contrairement à ce qui se dit ces dernières années, ce n’est pas d’abord une question de niveau. Objectivement, c’est surtout une question de place. Non pas que la question du niveau ne se pose pas ensuite, au cours des études, mais le nombre d’étudiants pose simplement des problèmes d’accueil, cela depuis déjà quelques décennies. Dans un passé lointain (avant 1970), comme il y avait moins d’étudiants, n’importe quel bac pouvait donner accès à n’importe quelle filière. Du coup, il faut se rendre compte que cela inverse l’idée de la baisse de niveau. Du fait du nombre, c’est plutôt le contraire qui se produit. Plus il y a d’étudiants, plus la sélection est forte. De toute façon, il existe bien des filières sélectives …………………………….

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Jacques Ozouf : Nous les maîtres d’école (1967)

Résumé

Témoignage sur les instituteurs au début du XXe siècle. Entre misère sociale et conflit laïque. Illusions et désillusions professionnelles.

Ce petit livre de la collection « Archives » est un recueil de témoignages d’anciens instituteurs retraités, effectué dans les années 1960, pour rendre compte des débuts de l’instruction publique généralisée, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. C’est le résultat d’une enquête qui a sollicité 20 000 instituteurs, les plus anciens ayant commencé leur carrière entre 1885 et 1890, les réponses les plus nombreuses concernant la période 1900-1914. Ces enseignants ont donc pratiqué leur métier jusqu’à la Deuxième Mondiale pour les plus jeunes, âgés de soixante-dix ans à l’époque de l’enquête. Ils ont connu les prémisses de l’enseignement laïque et ont pu en mesurer les conséquences. Pour information (sur un niveau supérieur), j’aime à rappeler qu’il y avait 1 % de bacheliers en 1900, 4 % en 1936, 10 % en 1960 quand a été réalisée cette enquête, et 65 % à la fin du XXe siècle. Ce genre de repères manque un peu dans le livre d’Ozouf.

Une certaine désillusion de ces anciens instits se retrouve au début et à la fin du livre (pp. 13 et 264), sur le fait que « l’école n’a pas su faire la paix », car ils ont connu deux guerres mondiales et d’autres péripéties historiques alors qu’un des effets espérés de la généralisation de l’enseignement était bien la promesse de paix et de meilleure compréhension entre les humains.

Statut social et revenus

Un des intérêts du livre est de rétablir plus d’objectivité contre la tendance, depuis les années 1980, qui consiste à idéaliser la situation sociale des instituteurs. Les témoignages retenus insistent beaucoup sur le faible niveau de vie de la profession en apportant de nombreuses informations chiffrées sur le salaire et le niveau de prix durant ces périodes : un salaire de 64 F par mois en 1875, le double ou le triple selon le nombre d’élèves (pp. 19-20), avec éventuellement des revenus complémentaires de biens immobiliers personnels permettaient d’atteindre 3000 F de revenus annuels, pour un des exemples. Mais généralement, « un seul salaire ne permettait pas de vivre sans l’aide de sa famille et un couple d’instituteurs y arrivait tout juste » (p. 35), d’où l’expression : « être un Jean Coste » pour « être pauvre » (p. 35), tiré d’un roman à succès sur la pauvreté d’un instit (p. 113). On note alors, comme aujourd’hui, que « les enseignants étaient les moins payés de tous, et on ne les jalousait point, sauf pour les vacances » (p. 37).

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Jacques Rancière : Le maître ignorant

Résumé

En 1818, Joseph Jacotot (1770-1840), professeur français à Louvain (réfugié politique après la Restauration), donne une édition bilingue de Télémaque à des étudiants néerlandophones qui voulaient suivre des cours avec lui. Il s’aperçoit qu’ils ont pu apprendre le français tout seuls. Il en déduit une méthode du « maître ignorant ». Rancière exhume cet épisode et cette méthode et semble la reprendre à son compte.

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Je n’avais pas lu ce petit livre de Rancière au moment de sa parution. Il avait connu un certain succès et de nombreux comptes rendus en avaient été donnés. Quand j’ai eu l’occasion de le lire, un peu par hasard, l’an dernier, je l’ai trouvé plutôt étrange. J’ai donc décidé de le relire attentivement pour en faire une critique plus complète. Cette relecture confirme ma première impression : Rancière semble s’identifier presque totalement à Jacotot sans aucune distance, ni même de relativisation liée au contexte du début du XIXe siècle. Mais à la réflexion, c’est sans doute plus fréquent qu’on pourrait le croire dans les travaux universitaires.

Wikipédia : Portrait du pédagogue Joseph Jacotot par Nicolas Benjamin Delapierre.pngLe fait est que l’aventure de Joseph Jacotot peut paraître surprenante. En 1818, Joseph Jacotot (1770-1840), connaît un parcours personnel épique au cours de la période de la Révolution française (artilleur, instructeur en chimie, prof de maths, prof d’hébreu, représentant du peuple). Il se réfugie en Hollande après le rétablissement de la monarchie, où il devient professeur de rhétorique (en français). Ses cours connaissent un certain engouement, et des étudiants hollandais veulent les suivre. Mais comme il ne parle pas hollandais, il donne une édition bilingue de Télémaque, de Bossuet, à ces étudiants néerlandophones. Il s’aperçoit qu’ils ont pu apprendre le français tout seuls. Il en déduit une méthode du « maître ignorant » et des principes : « On peut enseigner ce qu’on ignore ; Toutes les intelligences sont égales ; Tout est dans tout (ce qu’il nommera « panécastique ») ; Qui veut, peut. » Et Jacotot développe une critique de l’enseignement traditionnel, au nom de l’émancipation, à laquelle semble adhérer totalement Rancière.

On s’aperçoit cependant que la question pédagogique, au début du XIXe siècle, est loin d’être une opposition entre une institution, qui précisément n’existait pas encore à cette époque, et une sorte de dissident. D’une part, il existait d’autres méthodes qui prétendaient réformer l’enseignement traditionnel, comme le rapportera Rancière lui-même : « panlexigraphe de Bricaille, citolégie de Dupont, stiquiotechnie de Montémont, stéréométrie d’Ottin, typographie de Painparé et Lupin, tachygraphie de Coulon-Thévenot, sténographie de Fayet, calligraphie de Carstairs, méthode polonaise de Jazwinski, méthode gallienne, méthode Lévi, méthodes de Sénocq, Coupe, Lacombe, Mesnager, Schlott, Alexis de Noailles et cent autres dont les ouvrages et les mémoires affluaient » (p. 192). D’autre part, l’accueil de Jacotot n’est pas du tout hostile. On lui offre même de nombreuses possibilités d’exercer et d’étendre son expérience. Le prince Frédérick de Hollande lui offrit de diriger une école d’instruction militaire, que Jacotot s’empressa de saboter (p. 169 et suivantes).

Mais la véritable opposition avec les institutions académiques, et la vieille méthode (appelée assez ridiculement « la Vieille » dans le livre), consiste dans le refus, par Jacotot, de toute tentative d’évaluation (scientifique) de la méthode. La question n’est pas celle de la validité des critiques possibles adressées à l’institution académique. Le problème se réduit plutôt à l’idée que la méthode de Jacotot constitue une sorte de révélation (égalitariste surtout) à laquelle une adhésion totale est exigée tant par le maître que par Rancière. Sur la forme, on pourrait y voir une conséquence dogmatique anticipée de la notion de « changement de paradigme », chère aux universitaires de l’époque où Rancière participait à la rédaction des ouvrages collectifs d’Althusser sur la « coupure épistémologique » marxienne. Une croyance en remplace une autre au lieu de constituer une hypothèse à mettre à l’épreuve.

Sur le fond de la méthode elle-même, on peut précisément contester l’interprétation de l’expérience Jacotot :

« Il n’avait donné à ses « élèves » aucune explication sur les premiers éléments de la langue. Il ne leur avait pas expliqué l’orthographe et les conjugaisons. Ils avaient cherché seuls les mots français correspondant aux mots qu’ils connaissaient et les raisons de leurs désinences. Ils avaient appris seuls à les combiner pour faire à leur tour des phrases françaises : des phrases dont l’orthographe et la grammaire devenaient de plus en plus exactes à mesure qu’ils avançaient dans le livre ; mais surtout des phrases d’écrivains et non point d’écoliers. » (p. 11).

Vraiment ? À supposer que ce compte-rendu corresponde à la réalité, une possibilité d’explication pourrait consister 1) d’abord dans la motivation des élèves, du fait qu’ils voulaient assister aux cours de Jacotot. Cela ne signifie pas que ce soit généralisable. 2) Il est aussi possible (sinon certain) que des Hollandais de 1818 aient eu déjà des rudiments de français, du fait du statut international de la langue française à l’époque (comme l’anglais aujourd’hui) et de la notoriété des événements comme la Révolution française et de l’Empire. 3) Sur le niveau lui-même, il est possible aussi qu’on se contentait alors de peu en terme d’accent ou de correction, du fait de l’existence de nombreux patois et langues régionales, puisque précisément la scolarisation générale n’existait pas encore. 4) On pouvait aussi être indulgent, ou poli, envers les étrangers. Je me souviens que Bernard Pivot avait été déçu par l’accent d’Ernst Junger qu’il avait interviewé, alors que ce prétendu amoureux de la langue française était supposé la maîtriser parfaitement. 5) Sans parler bien sûr d’une éventuelle ressemblance entre les langues européennes. On imagine qu’il n’en serait pas de même pour le chinois, d’autant qu’évidemment, on ne dispose pas, à l’écrit, d’indications sur la lecture orale des idéogrammes, et du fait de l’existence de tons de cette langue (où la même transcription /ma/ se prononce de cinq façons différentes avec cinq sens différents). 6) Est-ce vraiment applicable à l’apprentissage de la lecture, avec la seule aide d’une personne illettrée (p. 54), comme Jacotot le prétend ? Autant d’interrogations légitimes qui mettent en doute l’enthousiasme naïf de Rancière.

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Apothéose de l’imposture académique française

Résumé

Un échange sur Médiapart avec Jean-Philippe Cazier montre l’incapacité totale de tout débat chez certains intellectuels français qui ne comprennent pas qu’ils ne détiennent pas le monopole du savoir. On imagine le niveau des étudiants ainsi formés.

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Puisqu’on parle de la question juive/israélienne, à l’occasion de la nouvelle affaire Dieudonné, voici un intéressant échange qui montre que la confusion est omniprésente sur ces sujets. Ce qui explique, indirectement, la manifestation de symptômes comme Dieudonné. Ces questions ne sont pas réglées pour les contemporains. Il n’y a pas deux mondes, celui de la vérité (ou du bien) et celui des mauvaises intentions. Cette illusion relève précisément de la théorie du complot. Il y a des problèmes que les gens se posent et auxquels ils sont incapables d’apporter des bonnes réponses.

J’ai repris, pour mémoire et étude empirique, les commentaires d’un billet de Jean-Philippe Cazier sur Médiapart, « Judith Butler : judéité et sionisme », qui traitait du livre Vers la cohabitation : Judéité et critique du sionisme. Le lien avec l’affaire Dieudonné est évident dans la mesure où Butler appartient à la tendance critique d’Israël de la communauté juive, et on sait que ça correspond justement à la double question de l’antisémitisme/antisionisme, tant de la part des non-juifs que des juifs considérés comme des traîtres, comme je le mentionnais dans mon article de ce mois-ci sur Dieudonné. Lire la suite « Apothéose de l’imposture académique française »

Finkielkraut et son « Fascisme français »

Résumé

Les origines intellectuelles du fascisme français peuvent s’analyser comme les biais de l’élitisme des intellectuels. C’est pire qu’une faute, c’est une erreur.

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Le samedi 11 mai 2013, dans son émission « Répliques » de France culture, Finkielkraut recevait Zeev Sternhell et Jean-François Sirinelli pour un débat sur le « Fascisme français ». On sait que Sternhell fait de la France une des origines principales du fascisme et des anti-Lumières, et qu’il considère le pétainisme comme une de ses réalisations. Mais on croit rêver ! Le « fascisme français » à « Répliques » ! Personne n’a pas dit à Sternhell que Finkielkraut était précisément le digne héritier de ce fascisme des intellectuels. Et pour finir, Finkielkraut annonce tranquillement la prochaine émission sur « l’égalité à l’école » avec son comparse Renaud Camus !

On sait que Sternhell a eu des problèmes avec les historiens qui contestent son interprétation. Ils nient l’existence d’un fascisme français, en considérant qu’il ne concernait que des mouvements extrémistes minoritaires. Les historiens contestent généralement que le fascisme ait eu un rôle politique en France, alors que Sternhell pense Lire la suite « Finkielkraut et son « Fascisme français » »