Résumé
En 1818, Joseph Jacotot (1770-1840), professeur français à Louvain (réfugié politique après la Restauration), donne une édition bilingue de Télémaque à des étudiants néerlandophones qui voulaient suivre des cours avec lui. Il s’aperçoit qu’ils ont pu apprendre le français tout seuls. Il en déduit une méthode du « maître ignorant ». Rancière exhume cet épisode et cette méthode et semble la reprendre à son compte.
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Je n’avais pas lu ce petit livre de Rancière au moment de sa parution. Il avait connu un certain succès et de nombreux comptes rendus en avaient été donnés. Quand j’ai eu l’occasion de le lire, un peu par hasard, l’an dernier, je l’ai trouvé plutôt étrange. J’ai donc décidé de le relire attentivement pour en faire une critique plus complète. Cette relecture confirme ma première impression : Rancière semble s’identifier presque totalement à Jacotot sans aucune distance, ni même de relativisation liée au contexte du début du XIXe siècle. Mais à la réflexion, c’est sans doute plus fréquent qu’on pourrait le croire dans les travaux universitaires.
Le fait est que l’aventure de Joseph Jacotot peut paraître surprenante. En 1818, Joseph Jacotot (1770-1840), connaît un parcours personnel épique au cours de la période de la Révolution française (artilleur, instructeur en chimie, prof de maths, prof d’hébreu, représentant du peuple). Il se réfugie en Hollande après le rétablissement de la monarchie, où il devient professeur de rhétorique (en français). Ses cours connaissent un certain engouement, et des étudiants hollandais veulent les suivre. Mais comme il ne parle pas hollandais, il donne une édition bilingue de Télémaque, de Bossuet, à ces étudiants néerlandophones. Il s’aperçoit qu’ils ont pu apprendre le français tout seuls. Il en déduit une méthode du « maître ignorant » et des principes : « On peut enseigner ce qu’on ignore ; Toutes les intelligences sont égales ; Tout est dans tout (ce qu’il nommera « panécastique ») ; Qui veut, peut. » Et Jacotot développe une critique de l’enseignement traditionnel, au nom de l’émancipation, à laquelle semble adhérer totalement Rancière.
On s’aperçoit cependant que la question pédagogique, au début du XIXe siècle, est loin d’être une opposition entre une institution, qui précisément n’existait pas encore à cette époque, et une sorte de dissident. D’une part, il existait d’autres méthodes qui prétendaient réformer l’enseignement traditionnel, comme le rapportera Rancière lui-même : « panlexigraphe de Bricaille, citolégie de Dupont, stiquiotechnie de Montémont, stéréométrie d’Ottin, typographie de Painparé et Lupin, tachygraphie de Coulon-Thévenot, sténographie de Fayet, calligraphie de Carstairs, méthode polonaise de Jazwinski, méthode gallienne, méthode Lévi, méthodes de Sénocq, Coupe, Lacombe, Mesnager, Schlott, Alexis de Noailles et cent autres dont les ouvrages et les mémoires affluaient » (p. 192). D’autre part, l’accueil de Jacotot n’est pas du tout hostile. On lui offre même de nombreuses possibilités d’exercer et d’étendre son expérience. Le prince Frédérick de Hollande lui offrit de diriger une école d’instruction militaire, que Jacotot s’empressa de saboter (p. 169 et suivantes).
Mais la véritable opposition avec les institutions académiques, et la vieille méthode (appelée assez ridiculement « la Vieille » dans le livre), consiste dans le refus, par Jacotot, de toute tentative d’évaluation (scientifique) de la méthode. La question n’est pas celle de la validité des critiques possibles adressées à l’institution académique. Le problème se réduit plutôt à l’idée que la méthode de Jacotot constitue une sorte de révélation (égalitariste surtout) à laquelle une adhésion totale est exigée tant par le maître que par Rancière. Sur la forme, on pourrait y voir une conséquence dogmatique anticipée de la notion de « changement de paradigme », chère aux universitaires de l’époque où Rancière participait à la rédaction des ouvrages collectifs d’Althusser sur la « coupure épistémologique » marxienne. Une croyance en remplace une autre au lieu de constituer une hypothèse à mettre à l’épreuve.
Sur le fond de la méthode elle-même, on peut précisément contester l’interprétation de l’expérience Jacotot :
« Il n’avait donné à ses « élèves » aucune explication sur les premiers éléments de la langue. Il ne leur avait pas expliqué l’orthographe et les conjugaisons. Ils avaient cherché seuls les mots français correspondant aux mots qu’ils connaissaient et les raisons de leurs désinences. Ils avaient appris seuls à les combiner pour faire à leur tour des phrases françaises : des phrases dont l’orthographe et la grammaire devenaient de plus en plus exactes à mesure qu’ils avançaient dans le livre ; mais surtout des phrases d’écrivains et non point d’écoliers. » (p. 11).
Vraiment ? À supposer que ce compte-rendu corresponde à la réalité, une possibilité d’explication pourrait consister 1) d’abord dans la motivation des élèves, du fait qu’ils voulaient assister aux cours de Jacotot. Cela ne signifie pas que ce soit généralisable. 2) Il est aussi possible (sinon certain) que des Hollandais de 1818 aient eu déjà des rudiments de français, du fait du statut international de la langue française à l’époque (comme l’anglais aujourd’hui) et de la notoriété des événements comme la Révolution française et de l’Empire. 3) Sur le niveau lui-même, il est possible aussi qu’on se contentait alors de peu en terme d’accent ou de correction, du fait de l’existence de nombreux patois et langues régionales, puisque précisément la scolarisation générale n’existait pas encore. 4) On pouvait aussi être indulgent, ou poli, envers les étrangers. Je me souviens que Bernard Pivot avait été déçu par l’accent d’Ernst Junger qu’il avait interviewé, alors que ce prétendu amoureux de la langue française était supposé la maîtriser parfaitement. 5) Sans parler bien sûr d’une éventuelle ressemblance entre les langues européennes. On imagine qu’il n’en serait pas de même pour le chinois, d’autant qu’évidemment, on ne dispose pas, à l’écrit, d’indications sur la lecture orale des idéogrammes, et du fait de l’existence de tons de cette langue (où la même transcription /ma/ se prononce de cinq façons différentes avec cinq sens différents). 6) Est-ce vraiment applicable à l’apprentissage de la lecture, avec la seule aide d’une personne illettrée (p. 54), comme Jacotot le prétend ? Autant d’interrogations légitimes qui mettent en doute l’enthousiasme naïf de Rancière.
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