L’affaire du fennec végan


Résumé

Un fennec apprivoisé rachitique est-il végan ? L’écologie est-elle dénaturée ?

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Internet a été le théâtre d’un buzz à propos d’un fennec squelettique et maladif dont une jeune espagnole, Sonia Sae, avait mis la photo en ligne. Les internautes ont été scandalisés parce qu’elle le nourrissait végan comme elle et qu’ils considéraient que ce régime était la cause de son état morbide. La fille a été l’objet d’une campagne contre elle.

Une certaine Aline C a lancé cette pétition adressée à Vicente Pérez Pérez, général de la Guardia Civil………………….

Sonia s’est défendue de maltraiter son petit animal, en disant que son aspect était dû à une allergie au polen pour laquelle il était soigné et qu’il allait déjà mieux. Elle a mis une vidéo en ligne où elle ………………………………………………………………….

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Henry Kamen, « L’Éveil de la tolérance » (1967)


Résumé

On parle un peu trop de laïcité à tort et à travers. Henry Kamen nous donne ici une magistrale leçon d’histoire de la question de la tolérance envers les minorités religieuses. C’est cette notion qui précède la conception française de la laïcité. À travers les écrits des partisans et adversaires de la tolérance aux XVIe et XVIIe siècles, autour de la période des guerres de religion qui ont déchiré l’Europe, on constate que les arguments des uns et des autres étaient les mêmes qu’aujourd’hui.

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Henry Kamen, L’Éveil de la tolérance, coll. « L’Univers des connaissances », Traduction de Jeanine Carlander, éd. Hachette, Paris, 1967, Très nombreuses illustrations d’époque, Tableau chronologique, 256 p.

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De l’Empire romain au Saint-Empire

La question de la tolérance concerne le droit de ne pas adhérer à la religion dominante (p. 7). Kamen rappelle que la base de la tolérance chrétienne originelle correspond à la référence connue d’une séparation de l’Église et de l’État : « rendre à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu » (Évangile de Matthieu, XXII, 21), mais aussi plus explicitement selon ce théologien de Carthage : « au IIIe siècle, Tertullien assurait que ‘selon la loi naturelle et la loi humaine, chacun est libre d’adorer qui bon lui semble. […] Il est contraire à la nature de l’esprit religieux d’imposer une religion’ » (pp. 8-9). On était tolérant jusqu’à un certain point : « quant à l’hérétique, après un premier avertissement et un second avertissement, romps avec lui » (Paul, Épître à Tite, III, 10). Mais cette situation n’a pas duré avec, à la fin du IVe siècle, la répression des chrétiens hétérodoxes après l’empereur Constantin (272-337) qui avait fait du christianisme une religion d’État pour l’Empire romain (pp. 11-12). Finalement, « les empereurs proscrivirent le paganisme et démolirent les autels » contre l’avis de Symmacus au sénat, en 384 : « il y a plus d’une voie pour atteindre le coeur d’un si grand mystère » (p. 13).

On connaît aussi la « campagne de saint Augustin [354-430] contre les donatistes d’Afrique du nord au début du Ve siècle » (p. 13) [donatisme : chrétiens intransigeants envers ceux ayant cédé aux anciennes persécutions romaines]. Même si Augustin disait : « credere non potest homo nisi volens » [l’homme ne peut pas croire contre son gré], il veut quand même contraindre les hérétiques, car « existe-t-il pour l’âme pire mort que la liberté de se tromper ? » (p. 14). Cette position constituera la doctrine justifiant la répression médiévale : « selon les scolastiques, l’erreur ne possédait aucun droit » (p. 20), le philosophe et théologien Abélard (1079-1142) fut condamné pour avoir toléré l’erreur de bonne foi, car « l’Église était le seul critère du bien et du mal » (p. 20). Mais Thomas d’Aquin (1224-1274), celui qui normalisa alors la doctrine postérieure de l’Église catholique en tentant de concilier foi et raison, tolérait l’erreur et la folie (idem).

Néanmoins, pour saint Augustin, seuls les hérétiques méritaient la mort (p. 17), « les non-chrétiens […] étaient complètement libres » (p. 19), d’où la présence de juifs à Rome (p. 20). Il n’en demeure pas moins que l’augustinisme justifie la répression avec une duplicité fréquente en la matière : « Il existe des persécutions injustes que les incroyants font subir à l’Église du Christ, et des persécutions justifiées dont les Églises du Christ peuvent faire usage contre les incroyants. L’Église persécute par amour, les incroyants par cruauté » (pp. 13-14).

De fait, il faudrait souligner que la question centrale, depuis Constantin jusqu’à la Renaissance et même après, sera celle du conflit entre le pape et l’empereur, sur la base de savoir si le pouvoir politique émane de Dieu : « au Ve siècle, le pape Gélase 1er [410-496, pape en 492] enseignait la dualité des pouvoirs spirituel et temporel, mais une dualité inégale […]. À la fin du XIIe siècle, sous Innocent III [1160-1216, pape en 1198], les prétentions théocratiques avaient atteint leur apogée […] : ‘le pouvoir royal tient de l’autorité pontificale la splendeur de sa dignité’. » Dans sa bulle ‘Unam Sacrum’ de 1302, Boniface VIII [1235-1303, pape en 1295] proclamait que tout pouvoir sur terre appartient à l’Église » (p. 15). Concrètement, les dissidents se cherchaient un protecteur et ils contribuaient donc à contester le pouvoir temporel (pp. 15-17). Il en résultait une tendance anticléricale, s’appuyant sur le pouvoir civil contre le pape, avec Machiavel (1469-1527) ou Guichardin (1483-1540), intellectuels dans la lignée de Marsile de Padoue (c.1275-1342) qui critiqua le pouvoir temporel du pape en distinguant loi divine et loi humaine (p. 22). Marsile accompagna les armées de Louis IV du Saint-Empire [1282-1347] en Italie dans sa lutte contre Jean XXII (1244-1334, pape en 1316), auquel cet empereur substitua un antipape Nicolas V (1275-1333, antipape en 1328, abdique en 1329). Mais les partisans de l’empereur devront rapidement céder la place devant la réaction des partisans du pape (cf. Wikipédia). Cette opposition (gibelins/guelfes) se maintiendra comme signature du conflit entre autorité civile et théocratique. En France, on parle de la différence entre ultramontains (partisans de l’autorité du pape) et de gallicanisme (Église limitée au spirituel).

La Réforme

Henry Kamen signale (p. 22) que la Réforme se situe donc dans la continuité d’une tendance « anticléricale », de par sa préférence pour le pouvoir civil contre la théocratie. Mais il faudrait plutôt dire que les arguments théologiques protestants servent les ambitions personnelles féodales, issues du morcellement de l’empire de Charlemagne. Les princes locaux professent un idéal d’unité, sous l’alibi de la religion, qui ne masque guère leurs ambitions d’hégémonies locales éventuellement expansionnistes. Mais la nécessité du pluralisme résulte de l’étendue même d’un empire, et c’est le maintien la paix civile qui permet à l’empire de subsister au-delà de la phase de conquête antique où les armées imposaient la pax romana ……………………………………………….

 

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Jean Piaget, « Sagesse et Illusions de la philosophie » (1965)


Résumé

Sous forme partiellement autobiographique, Piaget défend la psychologie scientifique et expérimentale contre les prétentions hégémoniques de la psychologie philosophique et phénoménologique. On peut y trouver aussi, à l’époque de la publication, une justification épistémologique des débuts de l’intelligence artificielle. C’est bien normal puisque la psychologie philosophique de la phénoménologie s’y oppose.

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Jean Piaget, Sagesse et illusions de la philosophie, coll. « À la pensée », éd. PUF, paris, 1972 (1965), 310 p.

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En 1965, Jean Piaget (1896-1980), faisait ce retour autobiographique sur son oeuvre épistémologique et psychologique pour répondre aux contestations de la psychologie scientifique par la phénoménologie. Il critique surtout l’« illusion de la plupart des philosophes que [la réflexion philosophique] se suffit à elle-même alors qu’elle ne comporte aucune vérification » (p. V). Il affirme la valeur méthodologique de la psychologie expérimentale : « Janet a montré il y a longtemps déjà que la réflexion est plus facile et plus économique que le corps à corps avec le réel. […] Combien de jeunes talents ne sont-ils pas effrayés à l’idée du temps à consacrer à n’importe quelle expérience alors que la lecture de textes et la réflexion personnelle demandent tellement moins d’effort » (p. VI). Piaget conteste explicitement la prétention à croire atteindre la moindre connaissance « sans expérience de ce qu’est la conquête et la vérification d’une connaissance particulière » (p. 2/3). Son explication de l’erreur philosophique est encore inspirée du philosophe-psychologue et médecin Pierre Janet (1859-1947) qui disait que « la réflexion intérieure constitue une conduite sociale intériorisée », et qui considérait qu’on peut donc se tromper soi-même comme on cherche à tromper les autres, mais sans en être conscient (p. 20). Au final, en l’absence de vérification factuelle, on reste dans la « malhonnêteté intellectuelle à affirmer quoi que ce soit dans un domaine relevant des faits sans un contrôle méthodique vérifiable par chacun, ou dans les domaines formels sans contrôle logistique » (p. 21).

La trajectoire personnelle de Piaget est particulière. Il a été initié à l’étude des mollusques à onze ans par le malacologue Paul Godet en lui servant de stagiaire. Après la mort de Godet en 1911, Piaget publia à quinze ans quelques notes dans le Catalogue des mollusques neuchâtelois. Le père du jeune Piaget « qui était historien, mais ne croyait pas à l’objectivité de la connaissance historique était enchanté qu'[il] ne suive pas ses traces (bel exemple d’abnégation). Mais [son] parrain […] était effrayé par cette spécialisation exclusive » (p. 11). Ce dernier lui proposa de lire L’Évolution créatrice de Bergson qui convertit alors le jeune Piaget à la philosophie de l’élan vital.

C’est ce contexte historique et personnel qui conduit Piaget à commencer par faire le « récit détaillé de la déconversion qui a conduit un ancien futur philosophe à devenir un psychologue et un épistémologue » (p. 5). Il rappelle très justement que (surtout à l’époque) : « lorsqu’un adolescent aborde la philosophie, il est en général motivé de façon dominante par le besoin de coordination de valeurs : concilier la foi et la science ou la raison […]. Tout l’enseignement […] est fondé sur la transmission verbale et sur la réflexion, l’adolescent trouve donc tout naturel qu’il existe un mode de connaissance philosophique fondé sur cette seule réflexion, […] voie d’accès à des vérités supérieures, bien plus centrales que les petites vérités fournies par l’enseignement quotidien » (p. 10). Piaget parle évidemment ici de la solution que la philosophie bergsonienne apportait à son propre conflit religieux, issu de l’opposition entre une mère croyante et un père incroyant : « Je fus saisi par la certitude que Dieu était la Vie » (p. 12), avant que le logicien Arnold Reymond, critique de Bergson, le fasse douter de la philosophie (pp. 12-13).

Piaget travailla aussi à Paris dans le laboratoire de Binet sur des tests d’intelligence « [permettant] une analyse des différents niveaux de la logique des classes et des relations chez l’enfant » (p. 18). Pour Piaget, « 1) toute connaissance est toujours assimilation d’un donné extérieur à des structures du sujet, 2) les facteurs normatifs de la pensée correspondent à une nécessité d’équilibre par autorégulation » (p. 16). Il s’oppose à la conception philosophique selon laquelle il existe « un mode spécifique de connaissance propre à la …………………………………

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René Lenoir, « Les Exclus: un Français sur dix » (1974)


Résumé

René Lenoir, haut fonctionnaire et homme politique français, vient de mourir à 90 ans le mois dernier, le 16 décembre 2017. Il avait été secrétaire d’État à l’action sociale de Valéry Giscard d’Estaing de 1974 à 1978, juste après avoir écrit ce livre. Les exclus dont il parle sont ceux qu’on appelait alors les « inadaptés sociaux », tout spécialement les handicapés physiques et mentaux, que René Lenoir a contribué lui-même à intégrer avec une loi d’orientation en faveur des handicapés en 1975, accordant une allocation à tous les adultes handicapés et, en 1978, avec une obligation d’accessibilité pour toutes les nouvelles constructions d’habitation collective.

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René Lenoir, Les Exclus : un Français sur dix, coll. « Points Actuels », édition du Seuil, Paris, 3e édition mise à jour, 1981 (1974), 182 p.

Dans les années suivant sa réédition en poche, j’avais lu ce livre qui décrit donc la situation de 1974, avant le septennat présidentiel de Giscard d’Estaing. J’avais remarqué que l’intérêt du livre était de caractériser l’exclusion véritable par des causes physiques ou sociales matérielles. Cela tranchait avec le discours habituel, spécialement dans la période d’après l’élection de François Mitterrand en 1981, qui parlait du social en termes de revendications salariales de ceux qui ne sont donc pas des exclus. On peut rappeler aussi qu’il n’y avait alors que 500 000 chômeurs et l’on entendait dire qu’il y aurait une révolution s’il venait à y en avoir un million.

Le livre de René Lenoir, outre les conditions sociales de l’époque où ces institutions sociales se mettaient en place, rappelle aussi les conceptions d’alors, quand il parle des origines héréditaires de l’inadaptation ou des réactions passéistes face à l’urbanisation (on parlait beaucoup des expériences sur les rats en cage), la violence au cinéma, l’uniformisation scolaire, l’exode rural (pp. 16-28). Il s’inquiète des phénomènes de difficultés (abandons surtout) et de violence de la jeunesse (blousons noirs de l’époque, aussi p. 88), de l’éducation dans les zones défavorisées. Il note que la concentration urbaine augmente le nombre de résidences secondaires, et cela constitue pour lui une justification de la programmation du développement de la pavillonisation qui a suivi ……………………………………………………………..

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Affaire Weinstein reloaded


Résumé

L’affaire Weinstein, un harcèlement sexuel dans le milieu du cinéma, a été dénoncée grâce aux réseaux sociaux. Mais, après un emballement médiatique, un manifeste publié par cent femmes sous le titre provocateur de « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle » a déclenché une polémique visant tout particulièrement Catherine Deneuve qui l’avait signé. Le point essentiel était la critique de la stratégie de victimisation. Il faut préciser explicitement le cadre spécifique des relations sexuelles pour comprendre vraiment le phénomène.

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La dénonciation des harcèlements sexuels répétés de la part du producteur de cinéma Harvey Weinstein a déclenché une campagne mondiale de dénonciation des harceleurs grâce aux réseaux sociaux, avec les hashtags #balancetonporc et #metoo. C’est assez logique puisqu’Internet procure une audience universelle immédiate qui a l’avantage, dans ce genre de circonstances, d’empêcher d’étouffer l’affaire au bénéfice exclusif du harceleur. C’est une situation nouvelle. On l’avait déjà caractérisée comme la fin de la vie privée et la fin du secret de l’instruction pour les affaires pénales (« le public a le droit de savoir » comme on dit dans les films). C’est la réalisation concrète du village global dont parlait le spécialiste des médias Marshall McLuhan (1911-1980) dans les années 1960.

Bizarrement, certains ont tout de suite considéré qu’il s’agissait de délation, avec le sens particulier que prend ce mot en France, comme si dénoncer des harceleurs ou des violeurs équivalait à une dénonciation de juifs sous le nazisme. Cette analogie simplement verbale repose sur une limitation du vocabulaire au symbolique. La dénonciation de scandales en général correspond plutôt à la question des lanceurs d’alerte, avec le même problème de protection de celles ou ceux qui ouvrent leur gueule ou qui résistent aux plus puissants qu’eux. La catégorisation sociologique correcte à laquelle il faut faire face est celle de l’omerta qui règne dans certains milieux officiels ou professionnels en particulier.

Le seul vrai problème est la dénonciation calomnieuse. L’Internet est aussi devenu un moyen de harcèlement habituel, spécialement entre jeunes, en donnant une audience générale aux ragots et aux vengeances privées, que certains s’empressent de répercuter méchamment. On peut aussi craindre qu’une simple blague sur des sujets sexuels soit prise au mot par les réseaux sociaux et soit amplifiée démesurément sans possibilité de revenir en arrière et reste en ligne éternellement. On a constaté aussi des cas d’erreurs sur la personne dans des dénonciations sur Internet (récemment dans le cas d’une manifestation de racistes aux États-Unis). Ce phénomène peut s’augmenter de certains qui s’identifient aux victimes en inventant des agressions imaginaires. Cela s’est vu récemment sur les questions d’antisémitisme et de racisme et on a même vu des cas de ………………………………

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La fausse « neutralité du net »


Résumé

La « neutralité du net » est une légende urbaine

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Puisqu’on parle de fake news ces derniers temps, on peut plutôt constater qu’il en existe de plusieurs sortes, canulars ou escroqueries, légendes ou délires, qui se fondent toutes sur la crédulité ou l’ignorance, mais qui présentent aussi parfois la particularité que certains de ceux qui les diffusent initialement finissent parfois par les croire eux-mêmes.

On peut dire que la « neutralité du net » appartient à cette sorte de légende urbaine de l’Internet qui subit la malédiction de l’ignorance de l’informatique dont l’origine se perd dans la nuit des temps des années 1950-1980, entre l’apparition des gros ordinateurs et celle de la micro-informatique. La véritable raison en était le fossé entre les informaticiens et les profanes, soit que les premiers en profitent pour arnaquer les clients (en exagérant les délais par exemple), soit du fait de la faible capacité pédagogique des ingénieurs (à supposer qu’ils en aient le souci). La micro-informatique puis Internet ont vulgarisé cette compétence, mais les incompréhensions subsistent, en particulier chez les politiques, qui s’obstinent à n’y rien comprendre et à reprendre les mythes qui circulent dans le grand public, la plupart du temps parce qu’ils en partagent la croyance. Les rares exceptions n’y changent rien du fait de la démagogie constitutive de leur noble sacerdoce.

Disons-le franchement, la neutralité du net relève plutôt de l’escroquerie de la part des spécialistes qui la défendent, mais les couillons militants de cette cause finissent aussi par croire à leurs mensonges. Comme souvent, l’illusion repose sur des jeux sur les mots, ici l’usage du terme neutralité, dont il faudrait quand même remarquer que la plupart de ceux qui la défendent bec et ongles affirment d’habitude qu’elle n’existe pas ! Cette contradiction devrait quand même éveiller les soupçons, si le principe de l’illusionnisme n’était justement ………………………………………………

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Raymond Boudon, « Y a-t-il encore une sociologie ? »


Résumé

Ce livre avec un titre étonnant est le résultat d’un entretien à Paris, en 2002, avec Robert Leroux, professeur canadien de sociologie. C’est un bilan de la carrière et des idées de Raymond Boudon (1934-2013) qui incarne le courant de l’individualisme méthodologique dans la sociologie française. Comme le rappelle Leroux dans sa courte préface, le positionnement de Boudon est assimilé un peu trop sommairement à la théorie libérale du choix rationnel alors qu’il en a toujours souligné les limites. Les travaux et l’approche méthodologique de Boudon ont souvent réinterprété les théories des fondateurs de la sociologie (Tocqueville, Durkheim, Weber, Simmel, Pareto, etc.) et après un intérêt pour les mathématiques en sociologie, il a travaillé sur l’éducation, les idéologies, les valeurs, la rationalité.

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Raymond Boudon, Y a-t-il encore une sociologie ?, Avec Robert Leroux, éd. Odile Jacob, 2003, Paris, 252 p.

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Philosophie, Sociologie, Mathématiques

Après cinq ans à l’École Normale de la rue d’Ulm à partir de 1954, Raymond Boudon obtient une licence de philosophie et prépare un diplôme supérieur sur l’État et la religion chez Hegel (pp. 19-20). La sociologie était alors un certificat de philosophie et Boudon lui-même était réticent envers la sociologie et envers Georges Gurvitch qui la dominait à l’époque en France (p. 22). Dans ce contexte, la place de la sociologie était problématique. Boudon note d’ailleurs que les philosophes considèrent les sciences humaines comme une contradiction (p. 43). Il dit s’être formé aux mathématiques grâce à des camarades de l’École Normale. Soucieux de plus de scientificité dans les sciences sociales, il rédigera sa thèse sur L’analyse mathématique des faits sociaux, qui sera publiée en 1967, ainsi qu’une thèse complémentaire, À quoi sert la notion de structure ?, publiée en 1968. Il faut aussi rappeler que l’après-guerre entretenait un mythe de scientificité mathématique sur la base des succès de la physique du début du XXe siècle, mythe qui s’amplifiera encore pendant la période structuraliste.

Boudon gardera de cette période une orientation matheuse, quand il considère qu’« il est difficile d’échapper aux mathématiques dès lors qu’on a affaire à des processus d’agrégation complexes » (p. 62) ou que « le recours au langage mathématique permet de mesurer la pauvreté du langage naturel » (p. 63). La problématique fondamentale est d’éviter l’erreur d’interprétation, mais il s’agit aussi de critiquer le courant qui s’opposait à ce qu’on appelait la « quantophrénie » à l’époque, considérée comme une mode américaine : « le pamphlet de Sorokin inspira en 1968 les discours contre le ‘positivisme’, mot vague qui permettait de condamner au nom d’une méthodologie alternative entièrement indéfinie : les enquêtes, les enquêtes quantitatives en particulier, la simple volonté de chercher à vérifier une assertion, la notion même de preuve, les modèles mathématiques, la méthode statistique, la théorie de la science de Karl Popper, etc. Entre autres effets, 1968 eut pour effet de disqualifier pour deux décennies les enquêtes par sondage dans la communauté sociologique » (p. 64). Ce n’est cependant pas tout à fait exact, puisque les études statistiques de Bourdieu sur l’éducation, par exemple, datent aussi de la même époque. Mais ce discours existait et il a surtout persisté dans la critique des sondages.

C’est Aron, que Boudon considère comme un grand intellectuel plutôt que comme un sociologue, qui lui conseille la sociologie. Raymond Boudon obtient ensuite une bourse pour apprendre l’allemand, qui lui permet d’assister à des cours de Heidegger dénazifié en 1956-1958. L’étudiant remarque que la méthode philosophique du maître « crée le suspense en faisant défiler successivement divers sens du mot satz en allemand (phrase ou mouvement musicaux). Par plaisanterie, nous avions parié, mon ami berlinois et moi, contre un ami mexicain […] que Heidegger irait jusqu’à évoquer le marc de café (Kaffeesatz). Naturellement, nous avons perdu » (pp. 27-28). Boudon gardera toujours une forte orientation allemande dans la lignée de Max Weber et de Simmel. Après trois ans d’enseignement à Bordeaux où il remplace François Bourricaud (avec qui il écrira un Dictionnaire de sociologie), Boudon est élu à la Sorbonne à la chaire « Méthodologie et sciences sociales » en 1967 et enseignera aussi à Genève pendant vingt ans (pp. 43-45).

Expliquer et Comprendre

L’opposition entre explication et compréhension est un thème classique de la philosophie allemande. L’approche « compréhensive » de la sociologie allemande peut simplement correspondre à la résistance romantique à la sociologie, qu’a étudiée Wolf Lepenies dans Les Trois cultures : Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie (1985). À l’époque de ma thèse avec Boudon, je considérais que la solution (et l’explication) de cette antinomie philosophique consistait à considérer la compréhension comme subjective et l’explication comme intersubjective.

Cette difficulté philosophique a constitué un élément central de l’approche de Boudon. Par exemple, il est d’accord avec Aron sur L’Opium des intellectuels, mais il déplore de ne pas y trouver d’explication ni de théorie (p. 24). Boudon préférera le modèle de Tocqueville qui lui paraît proposer des « théories explicatives scientifiquement solides » (p. 25). Néanmoins, il faut croire que le livre d’Aron sur Les Étapes de la pensée sociologique (1967) marquera suffisamment Boudon pour lui faire commenter sa vie durant les grandes figures de la sociologie (Comte, Marx, Tocqueville, Durkheim, Weber, Pareto) présentes dans ce livre. Dans l’article « Raymond Aron et la pensée sociologique : Le non-dit des Étapes » de la revue Commentaire (n° 28-29, Hiver 1985, pp. 222-225) en hommage à Aron, Boudon souligne surtout la multiplicité des courants sociologiques qu’Aron aurait entrevue. Dans le livre actuel, Boudon précise : « je crois que j’ai étudié Tocqueville sérieusement pour la première fois quand François Furet, qui venait de lancer une collection de textes introductifs aux grandes disciplines des sciences sociales, m’a invité à me charger du volume consacré à la sociologie. Cette commande est à l’origine de La Logique du social », publié en 1979 (p. 59).

La nature des explications que Boudon propose reste cependant discutable. Il déclare par exemple que « Weber […] a proposé des explications convaincantes d’un nombre incalculable de phénomènes […]. Mais on trouve aussi chez Simmel des conjectures brillantes » (p. 56). Boudon avait précisé que : « Weber est un auteur difficile dans la mesure où il développe des théories parfois importantes en quelques phrases. C’est le cas […] de sa théorie de la magie […] en une phrase : ‘pour le primitif, le comportement d’un faiseur de feu est tout aussi magique que celui d’un faiseur de pluie’. […] Théorie puissante, mais […] elliptique » (pp. 54-55). Il est un peu facile d’interpréter tous les énoncés comme des théories quand il s’agit d’un auteur canonique. D’autant que Boudon déclare simultanément que ……………………………………..

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Parlez-vous féministe ?


Résumé

La guéguerre politico-médiatique à propos de l’écriture inclusive escamote le vrai débat sur la féminisation en français. La confusion et l’incompétence empêche régulièrement de traiter réellement les questions posées.

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Une nouvelle polémique inutile a eu lieu à propos d’une « écriture inclusive » qui prétend manifester davantage la présence des femmes, en particulier dans les écrits officiels et surtout académiques, pour mieux éduquer les jeunes à l’égalité des sexes. De façon plus circonscrite, la polémique consiste à nier la valeur de neutre du masculin en grammaire française, ce qui est toujours possible, quoique discutable (on peut vouloir changer la pratique, mais c’est bien une des fonctions actuelle du masculin).

Comme toujours, dans ce genre de faux débat, chaque camp argumente seulement à charge, dans un jeu de rôle qui semble formaté pour les débats télévisés. Les partisans de la réforme affirment d’habitude que les rôles sexuels sont socialement « construits », alors que ce sont surtout les débats qui le sont ! Mais la vraie spécificité du débat repose sur la croyance au rôle psychologiquement et idéologiquement fondateur du langage, qui consiste à affirmer que « le langage n’est pas neutre ». Si je comprends bien, cela signifie donc qu’il devrait l’être : si le langage a un rôle déterminant, psychologique ou social, il faudrait plutôt en déduire qu’il n’est pas légitime de marquer sans arrêt les sexes, comme s’il devait y avoir une différence à souligner ! Le contresens est total.

L’idée que le langage a un rôle important sur la distinction et la perpétuation du statut inférieur des femmes est facile à démontrer comme fausse puisque les nombreuses langues qui n’ont pas de féminin grammatical ont à peu près les mêmes traditions d’inégalités sexuelles. Au contraire, en français, on pourrait envisager qu’une des explications de la réussite scolaire des filles a bien une origine linguistique puisqu’elles pratiquent davantage les accords en genre, qui sont une des principales sources de fautes d’orthographe et un des critères d’analyse grammaticale pour comprendre la phrase. Quand on analyse une situation, il faut le faire de façon correcte, contrairement à une approche inspirée de la critique « de classe » qui a abruti toute la génération stalinienne.

Sociologie et linguistique

Il faut être clair. Personne ne pense que la condition féminine américaine ou anglaise, chinoise, japonaise, arabe, indienne, etc., dépend de leur langue où il n’y a pas de féminin grammatical. Ceux qui prétendent le penser nient dogmatiquement une réalité qu’ils connaissent pourtant parfaitement (ce phénomène est un trait scolastique fréquent). Mais personne ne les croit même si leurs étudiants sont obligés de faire semblant, et les autres ne sont pas obligés de s’y soumettre puisqu’ils n’ont pas d’examens à la fin de l’année. La condition féminine est une question sociologique et le débat devrait être clos avant d’avoir commencé. Mais le débat a eu lieu, de la part de faux universitaires qui prétendent donc justifier cette imbécillité par leur statut. Sokal et Bricmont avaient parlé d’Impostures intellectuelles (1987) à propos d’auteurs de la même trempe. Le véritable problème de l’université est qu’elle se ……………………………………………………….

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Trump l’année prochaine à Jérusalem


Résumé

Donald Trump reconnaît Jérusalem comme capitale d’Israël. Les manifestations font quelques morts. Mais la paix consiste à sortir une fois pour toutes du symbolique. Les effets concrets pourraient surprendre.

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Malgré les mises en garde internationales, le 6 décembre 2017, le président des États-Unis, Donald Trump, a reconnu Jérusalem pour capitale d’Israël et déclaré que l’ambassade américaine serait déplacée de Tel-Aviv à Jérusalem. Ce transfert avait déjà été voté par le Congrès en 1995 et les présidents successifs devaient signer une dérogation tous les six mois pour maintenir l’ambassade à Tel-Aviv. Immédiatement, les autorités israéliennes ont manifesté leur satisfaction, tandis que les responsables palestiniens, les pays arabes ou musulmans, et la communauté internationale qualifiaient cette décision d’irresponsable. Le président français a lui-même désapprouvé « cette décision regrettable » en violation du droit international. Ce que la communauté internationale craignait s’est confirmé : de nombreuses manifestations ont eu lieu dans les pays musulmans et la liste des morts et des blessés, victimes de tirs de l’armée israélienne dans les territoires occupés ou Israël, a commencé à s’égrainer. La Ligue arabe a demandé à Trump d’annuler sa décision.

Ne rien faire de symbolique !

Il est quand même intéressant de constater qu’on n’a pas assisté à l’embrasement généralisé annoncé. Dans de telles circonstances, on se demande d’ailleurs si « on craint le pire » ou si on cherche à le provoquer ou, pour le moins, à avoir eu la vaine gloriole de pouvoir dire qu’on l’avait prédit. Du côté des acteurs, on se demande aussi si l’indignation est sincère ou si elle est surjouée, pour faire le buzz et se glorifier d’avoir participé à la première mobilisation. La politique est faite d’histrionisme et tout le monde le sait.

C’est sans doute parce que chacun est bien conscient que c’est un coup politique de la part de Trump que le mouvement n’a pas pris. Seuls les militants trop aveuglés par leur trop grande sensibilité, pour les plus sincères, ont cédé à la provocation avec la conséquence d’en payer inutilement le prix. À l’annonce de Trump, il aurait été plus intelligent de hausser les épaules devant une nouvelle connerie et de vaquer à ses occupations habituelles au lieu de se mettre en danger pour procurer des ……………………………………………….

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Robert Darnton, « Apologie du livre : Demain, Aujourd’hui, Hier » (2009)


Résumé

Original recueil d’articles, sur fond de procès sur la numérisation des livres par Google, où Darnton semble osciller en permanence entre son amour du livre papier et sa fascination pour les possibilités infinies d’Internet et du livre électronique

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Au début des années 2000, le projet de Google de numériser les livres des bibliothèques a provoqué un procès de la part des détenteurs des droits d’auteur en 2005, l’affaire s’est conclue par un accord en 2008. Robert Darnton, spécialiste de l’histoire du livre et directeur de la bibliothèque de Harvard depuis 2007, n’est pas contre le fait que Google numérise les livres tombés dans le domaine public, mais s’inquiète de la position de monopole de Google (pp. 12-14). Spécialiste de l’époque des Lumières, Darnton considère Internet comme la dernière mutation de l’histoire de la transmission des connaissances, après l’écriture, il y a 6000 ans ; la notation alphabétique, il y a 3000 ans et le codex (2000 ans) ; l’imprimerie, il y a 650 ans, en 1450 pour Gutenberg (bien que précédée en 1050 par la Chine et en 1234 par la Corée pour les caractères mobiles). La quatrième révolution d’Internet (inventé en 1974 et généralisé à partir de 1995) marque aussi une accélération de l’histoire (pp. 95-96).

Le fil conducteur du livre de Darnton consiste curieusement à contredire l’idée de la nouveauté des phénomènes qu’on attribue aux textes numériques et Internet. Son premier article « La lecture et ses mystères » (p. 25-60), utilise l’histoire du livre comme modèle pour nous révéler, à la fin de la Renaissance, l’usage du livre par à-coups et en notant des recueils de citations (p. 26). Darnton semble nous renvoyer à l’utilisation actuelle d’Internet que critiquent ceux qui s’y opposent au nom de la tradition. Il nous expose les particularités du George Madan’s notebook (idem), ou le recueil de citations de Jefferson avec beaucoup de poètes, quelques philosophes, et des textes affreusement misogynes tirés de Milton à l’exception d’une citation féministe de Thomas Ottway (pp. 32-40). Darnton ne semble pas trop envisager qu’il s’agisse d’humour vache de la part de Jefferson (ou de Madan), sur le modèle de cette « auto-parodie patricienne, du genre de celle qui renforce les distinctions sociales tout en les tournant en dérision » (pp. 29-30), dont il parlait et qu’il faut garder à l’esprit pour la lecture de ce recueil.

De même, William Drake rassemble des carnets de 1627 à 1650 sur les événements de la guerre civile anglaise et comprenait la lecture comme digestion, une lecture utilitaire (pp. 41-44). « Gabriel Harvey lut et relut une édition de 1555 de l’Histoire de Rome de Tite Live pendant vingt-deux ans et laissa derrière lui une traînée d’annotations que l’on peut souvent associer à des événements contemporains » (p. 44). Mais il ne faut pas se faire d’illusions non plus en disant que « Harvey était simplement un pourvoyeur de munitions [tourné] vers l’action plutôt que vers la contemplation » (p. 45), en étant au service du comte de Leicester (comme spin doctor). Les intellectuels ont toujours été des idéologues. Dire aussi que « Drake […] ne voyait guère que ruse et tromperie dans le monde autour de lui […] une guerre contre tous les autres » (p. 48) devrait normalement le créditer d’une antériorité sur Hobbes au lieu de tomber dans le fameux « plagiat par anticipation », en s’appuyant sur Sharpe qui dit que : « ‘Drake surpasse en machiavélisme le diable lui-même’ et se transforme en hobbesien avant même de lire Hobbes. Mais cela pose un problème, car Drake ne fait qu’assembler des citations alors que Machiavel et Hobbes …………………………………………….

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