
Résumé
Ce livre avec un titre étonnant est le résultat d’un entretien à Paris, en 2002, avec Robert Leroux, professeur canadien de sociologie. C’est un bilan de la carrière et des idées de Raymond Boudon (1934-2013) qui incarne le courant de l’individualisme méthodologique dans la sociologie française. Comme le rappelle Leroux dans sa courte préface, le positionnement de Boudon est assimilé un peu trop sommairement à la théorie libérale du choix rationnel alors qu’il en a toujours souligné les limites. Les travaux et l’approche méthodologique de Boudon ont souvent réinterprété les théories des fondateurs de la sociologie (Tocqueville, Durkheim, Weber, Simmel, Pareto, etc.) et après un intérêt pour les mathématiques en sociologie, il a travaillé sur l’éducation, les idéologies, les valeurs, la rationalité.
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Raymond Boudon, Y a-t-il encore une sociologie ?, Avec Robert Leroux, éd. Odile Jacob, 2003, Paris, 252 p.
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Philosophie, Sociologie, Mathématiques
Après cinq ans à l’École Normale de la rue d’Ulm à partir de 1954, Raymond Boudon obtient une licence de philosophie et prépare un diplôme supérieur sur l’État et la religion chez Hegel (pp. 19-20). La sociologie était alors un certificat de philosophie et Boudon lui-même était réticent envers la sociologie et envers Georges Gurvitch qui la dominait à l’époque en France (p. 22). Dans ce contexte, la place de la sociologie était problématique. Boudon note d’ailleurs que les philosophes considèrent les sciences humaines comme une contradiction (p. 43). Il dit s’être formé aux mathématiques grâce à des camarades de l’École Normale. Soucieux de plus de scientificité dans les sciences sociales, il rédigera sa thèse sur L’analyse mathématique des faits sociaux, qui sera publiée en 1967, ainsi qu’une thèse complémentaire, À quoi sert la notion de structure ?, publiée en 1968. Il faut aussi rappeler que l’après-guerre entretenait un mythe de scientificité mathématique sur la base des succès de la physique du début du XXe siècle, mythe qui s’amplifiera encore pendant la période structuraliste.
Boudon gardera de cette période une orientation matheuse, quand il considère qu’« il est difficile d’échapper aux mathématiques dès lors qu’on a affaire à des processus d’agrégation complexes » (p. 62) ou que « le recours au langage mathématique permet de mesurer la pauvreté du langage naturel » (p. 63). La problématique fondamentale est d’éviter l’erreur d’interprétation, mais il s’agit aussi de critiquer le courant qui s’opposait à ce qu’on appelait la « quantophrénie » à l’époque, considérée comme une mode américaine : « le pamphlet de Sorokin inspira en 1968 les discours contre le ‘positivisme’, mot vague qui permettait de condamner au nom d’une méthodologie alternative entièrement indéfinie : les enquêtes, les enquêtes quantitatives en particulier, la simple volonté de chercher à vérifier une assertion, la notion même de preuve, les modèles mathématiques, la méthode statistique, la théorie de la science de Karl Popper, etc. Entre autres effets, 1968 eut pour effet de disqualifier pour deux décennies les enquêtes par sondage dans la communauté sociologique » (p. 64). Ce n’est cependant pas tout à fait exact, puisque les études statistiques de Bourdieu sur l’éducation, par exemple, datent aussi de la même époque. Mais ce discours existait et il a surtout persisté dans la critique des sondages.
C’est Aron, que Boudon considère comme un grand intellectuel plutôt que comme un sociologue, qui lui conseille la sociologie. Raymond Boudon obtient ensuite une bourse pour apprendre l’allemand, qui lui permet d’assister à des cours de Heidegger dénazifié en 1956-1958. L’étudiant remarque que la méthode philosophique du maître « crée le suspense en faisant défiler successivement divers sens du mot satz en allemand (phrase ou mouvement musicaux). Par plaisanterie, nous avions parié, mon ami berlinois et moi, contre un ami mexicain […] que Heidegger irait jusqu’à évoquer le marc de café (Kaffeesatz). Naturellement, nous avons perdu » (pp. 27-28). Boudon gardera toujours une forte orientation allemande dans la lignée de Max Weber et de Simmel. Après trois ans d’enseignement à Bordeaux où il remplace François Bourricaud (avec qui il écrira un Dictionnaire de sociologie), Boudon est élu à la Sorbonne à la chaire « Méthodologie et sciences sociales » en 1967 et enseignera aussi à Genève pendant vingt ans (pp. 43-45).
Expliquer et Comprendre
L’opposition entre explication et compréhension est un thème classique de la philosophie allemande. L’approche « compréhensive » de la sociologie allemande peut simplement correspondre à la résistance romantique à la sociologie, qu’a étudiée Wolf Lepenies dans Les Trois cultures : Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie (1985). À l’époque de ma thèse avec Boudon, je considérais que la solution (et l’explication) de cette antinomie philosophique consistait à considérer la compréhension comme subjective et l’explication comme intersubjective.
Cette difficulté philosophique a constitué un élément central de l’approche de Boudon. Par exemple, il est d’accord avec Aron sur L’Opium des intellectuels, mais il déplore de ne pas y trouver d’explication ni de théorie (p. 24). Boudon préférera le modèle de Tocqueville qui lui paraît proposer des « théories explicatives scientifiquement solides » (p. 25). Néanmoins, il faut croire que le livre d’Aron sur Les Étapes de la pensée sociologique (1967) marquera suffisamment Boudon pour lui faire commenter sa vie durant les grandes figures de la sociologie (Comte, Marx, Tocqueville, Durkheim, Weber, Pareto) présentes dans ce livre. Dans l’article « Raymond Aron et la pensée sociologique : Le non-dit des Étapes » de la revue Commentaire (n° 28-29, Hiver 1985, pp. 222-225) en hommage à Aron, Boudon souligne surtout la multiplicité des courants sociologiques qu’Aron aurait entrevue. Dans le livre actuel, Boudon précise : « je crois que j’ai étudié Tocqueville sérieusement pour la première fois quand François Furet, qui venait de lancer une collection de textes introductifs aux grandes disciplines des sciences sociales, m’a invité à me charger du volume consacré à la sociologie. Cette commande est à l’origine de La Logique du social », publié en 1979 (p. 59).
La nature des explications que Boudon propose reste cependant discutable. Il déclare par exemple que « Weber […] a proposé des explications convaincantes d’un nombre incalculable de phénomènes […]. Mais on trouve aussi chez Simmel des conjectures brillantes » (p. 56). Boudon avait précisé que : « Weber est un auteur difficile dans la mesure où il développe des théories parfois importantes en quelques phrases. C’est le cas […] de sa théorie de la magie […] en une phrase : ‘pour le primitif, le comportement d’un faiseur de feu est tout aussi magique que celui d’un faiseur de pluie’. […] Théorie puissante, mais […] elliptique » (pp. 54-55). Il est un peu facile d’interpréter tous les énoncés comme des théories quand il s’agit d’un auteur canonique. D’autant que Boudon déclare simultanément que ……………………………………..
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