Schiappa détourne Marx


Résumé

Amusante polémique sur un détournement d’une citation de Marx par la ministre Marlène Schiappa, qui supporte bien une interprétation anarchiste.

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La Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes du gouvernement Philippe, Marlène Schiappa, a publié sur Twitter un détournement audacieux de la citation « l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes », qu’elle attribue à Karl Marx, pour défendre la politique du président de la République sur les aides sociales, parce qu’Emmanuel Macron avait laissé fuiter dans une vidéo publiée sur Internet qu’elles « coûtaient un pognon de dingue ». Les deux phrases ont fait le buzz et les réseaux sociaux se sont déchaînés. La médiasphère 2.0 a pour nature de commenter à l’infini les saillies de l’aristocratie républicaine au lieu de produire d’abord des informations décentralisées.

L’anecdote piquante a consisté dans la publication dans Le Monde, daté du 15 juin 2018, d’un article d’Abel Mestre nous informant que le père de la ministre, Jean-Marc Schiappa, ancien militant trotskiste, a publié un ………………………..

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Le mythe français de Mai 68


Résumé

Le cinquantenaire de Mai 68 ne doit pas faire oublier la réalité de l’époque, au-delà des mythes et du flou que provoque le temps qui passe.

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Mai 68, comme le « 11 septembre », est une date qui désigne davantage une époque qu’un événement. Les événements de Mai 68 en France incarnent plutôt une apothéose du romantisme révolutionnaire donnant sans doute l’occasion aux intellectuels français de se prendre une dernière fois pour le centre du monde. Les historiens peuvent toujours creuser à l’infini les détails de l’aventure locale, car la mémoire est sélective, mais la réalité est différente et globale. C’est pour cela qu’il s’agit d’un mythe.

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Ce qu’incarne Mai 68 ne se limite pas à sa genèse anecdotique qui prendrait sa source dans le Mouvement du 22 mars à l’université de Nanterre et se réduirait aux affrontements des étudiants avec les CRS dans le Quartier latin ni aux slogans révolutionnaires pittoresques sur les murs de Paris. Même si on voulait circonscrire ainsi le phénomène, il faudrait surtout en retenir la conclusion de la reprise en main par le pouvoir avec les élections législatives, après la dissolution de l’Assemblée nationale par le général De Gaulle, qui a vu la victoire de la droite gaulliste et de ce qu’on avait appelé alors la « majorité silencieuse » ! Sur cette période limitée, Mai 68 se résumerait donc plutôt à l’illusion des minorités actives qui n’enregistrent pas les réfutations de l’histoire et qui perpétuent le mythe de la révolution.

Tous ceux qui vivaient à l’époque de Mai 68 se souviennent de la réalité du phénomène. Les événements contestataires d’alors ne se réduisent pas aux barricades ou aux slogans révolutionnaires du mois de mai, mais concernent tout le contexte : effectivement les grèves ouvrières précédentes, mais aussi les cheveux longs (de Johnny et Antoine aux Beatles et aux Rolling Stones), les films de Godard ou If (1969) de Lindsay Anderson qui montrera une révolte dans une école anglaise, la Guerre du Vietnam, la Révolution culturelle en Chine en 1966, la mort du Che le 9 octobre 1967, les assassinats de Martin Luther King le 4 avril 1968 et celui de Robert Kennedy le 6 juin 1968 en plein pendant les événements, les poings levés par Tommie Smith et John Carlos sur le podium des Jeux olympiques de Mexico (le 16 octobre 1968). Sans parler des péripéties locales de la vie sociale. Pour les contemporains, l’histoire n’est pas circonscrite à un seul événement, mais embrasse toutes les péripéties dans lesquelles il s’insère.

Révolution

Contrairement à ce qu’on semble vouloir remettre en question en invoquant le « mouvement social », c’est à juste titre que Mai 68 était considéré comme un mouvement étudiant. Il faut se remettre dans le contexte. Plus précisément, on devrait dire que les grandes manifestations et les slogans connus du Mai 68 français étaient un phénomène étudiant et lycéen.

L’anecdote a retenu principalement le nom de Daniel Cohn-Bendit, étudiant à l’université de Nanterre, dont l’action militante était souvent dans l’improvisation, de son propre aveu. Ce qui est logique du fait de son appartenance au courant anarchiste. Mais pour comprendre l’extension du mouvement, l’histoire devrait plutôt valider le témoignage cinématographique de Romain Goupil, alors lycéen, dont le film Mourir à trente ans, est fait d’images qu’il avait tournées lui-même à l’époque. Ce documentaire retrace l’histoire d’un de ses camarades qui appartenait comme  ……………………………………………………..

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L’échec démocratique de Macron


Résumé

La contestation webmédiatique de Macron, pour inefficace qu’elle soit, montre les limites actuelles de la démocratie. Le paradoxe du volontarisme, pour bousculer les blocages, est une forme d’étatisme libéral qui maintient précisément les mauvaises habitudes dirigistes qu’il faut justement renverser, parce qu’elles dominent à gauche comme à droite.

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Un défaut de la situation politique est que l’oppositionnisme systématique aux gouvernements ou aux puissants en général, amplifié par les réseaux sociaux sur Internet, a une visibilité démesurée par rapport à son influence réelle, qui est à peu près nulle. Concrètement, on peut dire qu’on se trouve encore en situation de Quatrième République ou de l’Italie, où les opposants tentent de faire sauter les gouvernements, pour prendre évidemment la place de président du Conseil. Mais comme ce n’est pas le système actuel, ça tourne à vide. Au mieux, on peut faire sauter un ministre avec un scandale quelconque, c’est d’ailleurs arrivé d’emblée pour certains soutiens de Macron comme François Bayrou, pour une affaire d’emploi fictif du Modem au parlement européen, ou pour Richard Ferrand, pour une accusation de prise illégale d’intérêt, qui a été déclarée prescrite. Ce phénomène est d’ailleurs vrai pour les autres partis : le FN avec des emplois fictifs européens, les surfacturations de frais de campagne pour les Insoumis de Mélenchon, etc. Le jeu consite à exposer les cadavres dans les placards des uns et des autres. Ça marche ou pas. Les petits arrangements à la méditerranéenne sont de plus en plus traités à la scandinave, avec la relative hypocrisie journalistique à l’américaine. Les affaires sexuelles du président Clinton en étaient un bon exemple, entre harcèlement sexuel et rapports consentis, finalement sans effet direct (sinon peut-être l’échec de sa femme Hillary contre Trump).

Le cas du président Macron s’inscrit un peu dans la continuité de celle de Hollande, bien qu’il ait voulu s’en démarquer d’emblée contre l’idée de « président normal », et on le comprend puisque le Hollande-bashing a commencé tout de suite après son élection, comme je le rappelais un an plus tard. Macron aura résisté un peu plus longtemps, mais on risque d’aboutir au même résultat pour le premier anniversaire de son quinquennat.

Macron est un peu jeune

Sans doute pour ne pas connaître le sort de Hollande, Emmanuel Macron a voulu commencer fort, en prétendant donner à la politique un coup de jeune. Il a réussi son coup d’arriver au pouvoir en sortant de nulle part et a confirmé par l’élection de ses partisans à l’Assemblée. C’est un peu une vengeance de Jean Lecanuet et Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui n’avaient pas réussi en 1965 à imiter le modèle américain de Kennedy. Encore que ce dernier s’était fait assassiner rapidement, comme pour casser l’ambiance.

Macron utilise les codes du moment, comme celui de la « start-up nation », pour exprimer l’image du dynamisme et ça peut peut-être marcher, ou pas, comme une victoire à la coupe du monde de football en 1998. Il semble croire aux symboles. Moi pas. Du fait qu’il a l’âge qu’il a, il reproduit le schéma mental des jeunes cadres dynamiques de la période yuppie, il a confirmé en devenant banquier d’affaires et en entrant très jeune dans les cabinets ministériels. C’est ce qu’on appelle une belle …………………………………….

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René Lenoir, « Les Exclus: un Français sur dix » (1974)


Résumé

René Lenoir, haut fonctionnaire et homme politique français, vient de mourir à 90 ans le mois dernier, le 16 décembre 2017. Il avait été secrétaire d’État à l’action sociale de Valéry Giscard d’Estaing de 1974 à 1978, juste après avoir écrit ce livre. Les exclus dont il parle sont ceux qu’on appelait alors les « inadaptés sociaux », tout spécialement les handicapés physiques et mentaux, que René Lenoir a contribué lui-même à intégrer avec une loi d’orientation en faveur des handicapés en 1975, accordant une allocation à tous les adultes handicapés et, en 1978, avec une obligation d’accessibilité pour toutes les nouvelles constructions d’habitation collective.

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René Lenoir, Les Exclus : un Français sur dix, coll. « Points Actuels », édition du Seuil, Paris, 3e édition mise à jour, 1981 (1974), 182 p.

Dans les années suivant sa réédition en poche, j’avais lu ce livre qui décrit donc la situation de 1974, avant le septennat présidentiel de Giscard d’Estaing. J’avais remarqué que l’intérêt du livre était de caractériser l’exclusion véritable par des causes physiques ou sociales matérielles. Cela tranchait avec le discours habituel, spécialement dans la période d’après l’élection de François Mitterrand en 1981, qui parlait du social en termes de revendications salariales de ceux qui ne sont donc pas des exclus. On peut rappeler aussi qu’il n’y avait alors que 500 000 chômeurs et l’on entendait dire qu’il y aurait une révolution s’il venait à y en avoir un million.

Le livre de René Lenoir, outre les conditions sociales de l’époque où ces institutions sociales se mettaient en place, rappelle aussi les conceptions d’alors, quand il parle des origines héréditaires de l’inadaptation ou des réactions passéistes face à l’urbanisation (on parlait beaucoup des expériences sur les rats en cage), la violence au cinéma, l’uniformisation scolaire, l’exode rural (pp. 16-28). Il s’inquiète des phénomènes de difficultés (abandons surtout) et de violence de la jeunesse (blousons noirs de l’époque, aussi p. 88), de l’éducation dans les zones défavorisées. Il note que la concentration urbaine augmente le nombre de résidences secondaires, et cela constitue pour lui une justification de la programmation du développement de la pavillonisation qui a suivi ……………………………………………………………..

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Trump l’année prochaine à Jérusalem


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Donald Trump reconnaît Jérusalem comme capitale d’Israël. Les manifestations font quelques morts. Mais la paix consiste à sortir une fois pour toutes du symbolique. Les effets concrets pourraient surprendre.

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Malgré les mises en garde internationales, le 6 décembre 2017, le président des États-Unis, Donald Trump, a reconnu Jérusalem pour capitale d’Israël et déclaré que l’ambassade américaine serait déplacée de Tel-Aviv à Jérusalem. Ce transfert avait déjà été voté par le Congrès en 1995 et les présidents successifs devaient signer une dérogation tous les six mois pour maintenir l’ambassade à Tel-Aviv. Immédiatement, les autorités israéliennes ont manifesté leur satisfaction, tandis que les responsables palestiniens, les pays arabes ou musulmans, et la communauté internationale qualifiaient cette décision d’irresponsable. Le président français a lui-même désapprouvé « cette décision regrettable » en violation du droit international. Ce que la communauté internationale craignait s’est confirmé : de nombreuses manifestations ont eu lieu dans les pays musulmans et la liste des morts et des blessés, victimes de tirs de l’armée israélienne dans les territoires occupés ou Israël, a commencé à s’égrainer. La Ligue arabe a demandé à Trump d’annuler sa décision.

Ne rien faire de symbolique !

Il est quand même intéressant de constater qu’on n’a pas assisté à l’embrasement généralisé annoncé. Dans de telles circonstances, on se demande d’ailleurs si « on craint le pire » ou si on cherche à le provoquer ou, pour le moins, à avoir eu la vaine gloriole de pouvoir dire qu’on l’avait prédit. Du côté des acteurs, on se demande aussi si l’indignation est sincère ou si elle est surjouée, pour faire le buzz et se glorifier d’avoir participé à la première mobilisation. La politique est faite d’histrionisme et tout le monde le sait.

C’est sans doute parce que chacun est bien conscient que c’est un coup politique de la part de Trump que le mouvement n’a pas pris. Seuls les militants trop aveuglés par leur trop grande sensibilité, pour les plus sincères, ont cédé à la provocation avec la conséquence d’en payer inutilement le prix. À l’annonce de Trump, il aurait été plus intelligent de hausser les épaules devant une nouvelle connerie et de vaquer à ses occupations habituelles au lieu de se mettre en danger pour procurer des ……………………………………………….

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Macron et Mélenchon incompris?

Résumé

La politique se réduit-elle à jouer sur les mots pour divertir les gogos ?

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Tant Emmanuel Macron que Jean-Luc Mélenchon ont des problèmes avec les mots qu’ils utilisent. J’avais eu l’occasion de commenter ce travers précédemment. Cette fois, la conjonction est amusante puisque les deux ont provoqué une indignation publique surjouée quasi simultanément pour cette rentrée politique de septembre 2017.

En voyage en Grèce, le président Macron a parlé de « fainéants » et certains se sont sentis visés. Ils ont revendiqué le qualificatif à l’occasion de la première manifestation de la rentrée, contre la réforme du Code du travail : « Les fainéants en colère », « Les fainéants sont dans la rue », « Fainéants de tous les pays, unissez-vous ! », etc. Macron s’en est expliqué en disant qu’il visait les politiciens qui n’avaient pas fait les réformes nécessaires. Le 26 septembre 2017, dans Le Monde, l’écrivain Henri Peña-Ruiz a fait semblant de comprendre que Macron traitait donc de fainéants les personnes qui refusent ses réformes. On comprend que le mot fainéant désigne celui qui ne fait pas quelque chose qu’il devrait faire. Normalement, le mot ne désigne pas quelqu’un qui n’est pas d’accord avec ce qui est fait…………….

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Poutine et l’intelligence artificielle

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C’est parce que c’est Poutine ou quoi ? Spécialement si on parle d’intelligence artificielle, il faudrait montrer qu’on est capable de comprendre ce que les gens disent ! À moins que ce soit simplement pour vérifier ceux qui répercutent les fake news… On a les noms !

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Sur le même mode de compréhension biaisée que l’affaire Macron-Mélenchon ce mois-ci, une conférence de Poutine, où il parlait d’intelligence artificielle, a donné lieu à une débauche de désinformation digne de la nouvelle guerre froide qui a cours en ce moment dès qu’il s’agit de la Russie. Si on parle de fake news à propos de Trump et de la Russie, justement, on peut vérifier que les médias français n’ont rien à leur envier quand ils titrent :

« Vladimir Poutine voit dans l’intelligence artificielle un moyen de dominer le monde » (Numérama)

« Poutine pense dominer le monde en maîtrisant l’intelligence artificielle » (Sciences et avenir)

Bon, le premier a une ambiguïté faux cul qui peut prétendre se dédouaner, mais le second y va franco, auréolé de toute sa science. Les médias sociaux font le buzz. La pub rentre. Tout baigne !

Vladimir Poutine avait simplement répondu à une question du public en disant que « celui qui deviendra leader dans ce domaine sera le maître du monde », ce qui est très différent. D’autant qu’il avait ajouté « Et il est indésirable que ce monopole soit concentré dans des mains précises » (ce qui est un peu mal dit ou mal traduit). Le passage de l’interview est disponible sur Youtube avec la traduction :

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Macron contestation


Résumé

La méthode volontariste de Macron risque de faire lever la contestation. Le volontarisme a des limites dans le domaine administratif, d’autant qu’on n’est plus à l’époque de la centralisation. Le problème serait plutôt la confusion des rôles.

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Macron commence mal la rentrée parlementaire 2017 avec ses discours à l’emporte-pièce qui jettent de l’huile sur le feu. Comme je le disais en juin, l’inconvénient d’un parlement à sa botte est que cela ne va pas tempérer les choses. Les opposants à ses réformes font semblant de ne pas comprendre ce qu’il dit en jouant sur les vieux mythes et le gouvernement leur renvoie la politesse. J’en ai parlé le mois dernier, je n’y reviens pas. Après avoir éliminé la prétendue « gauche de gouvernement », la gauche protestataire reprend des couleurs, mais le logo « plus à gauche que moi tu meurs » permet surtout de faire des blagues sur Internet et d’organiser des manifs. Au moins, le FN est sur la touche pour le moment : les médias vont devoir trouver d’autres « bons clients », ça va nous faire des vacances de ce côté-là. Heureusement, les faits divers ne manquent pas et Trump gigote à plein tube.

Vitesse et Précipitation

Vouloir tout changer rapidement, comme le veut Emmanuel Macron, est toujours risqué. C’est vrai que la situation sociale actuelle paraît bloquée, et qu’il faut parfois secouer le cocotier, mais vouloir passer en force est une mauvaise idée. Quand on veut casser l’opposition classique droite/gauche en la considérant comme contre-productive, il est préférable de rechercher le fameux consensus dont on crédite habituellement le modèle social allemand. Mais les Français ne savent pas faire. Dans un sens, c’est parce qu’ils ont une vision positive de la nature humaine. Ils considèrent que le consensus humaniste est déjà réalisé. Du coup, ils ne vont pas perdre du temps à parler de ce qu’on sait déjà. Ils cherchent donc tout de suite les problèmes qui subsistent et les sujets qui fâchent pour améliorer encore cette situation idyllique.

Mais c’est une erreur car l’intendance ne suit pas. Ce n’est pas seulement parce que le diable est dans les détails, mais plutôt parce que les grandes idées doivent être assimilées avant d’être mises en oeuvre. Le sociologue Michel Crozier a montré que les technocrates ne se rendent pas compte que leurs décisions se perdent dans le dédale de l’exécution, même si on finit par faire les choses quand même. Une approche plus pragmatique à l’anglo-saxonne ou sur le mode entrepreneurial permet en principe de progresser par essai et erreurs, mais les mauvaises habitudes de l’administration bonapartiste consistent à croire que les choses fonctionnent sur le mode militaire. En outre, le bon vieux temps de l’Empire français qui réduisait les vassaux des colonies à un marché captif est terminé dans un monde concurrentiel. Pas complètement, mais les prés carrés se marchandent à coups d’interventions militaires coûteuses. C’est pas du business, ça !

L’inconvénient de vouloir tout changer est aussi de risquer de casser ce qui marche ou qui pourrait mieux marcher si on améliorait simplement le suivi. Que sont devenus les « cercles de qualité » qui étaient censés s’atteler à la question dans les années 1980 ? Les industriels préfèrent-ils considérer que les normes les emmerdent et vivre de subventions ou de commandes publiques (selon le modèle colonial susmentionné) avec la complicité des syndicats et des élus ? En situation de concurrence, c’est plutôt une qualité supérieure qui permet de conquérir ou de conserver des marchés quand on n’est pas le plus fort ou le moins cher. J’ai déjà souligné le risque de se griller complètement à l’international quand on minimise les scandales comme ……………………………………………

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Raymond Aron, Le Spectateur engagé (1981)

Résumé

Pour Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, « ces entretiens apparaissent comme un questionnement de notre génération à celle de Raymond Aron » (p. 19). On connaît le parcours libéral de Raymond Aron, opposé à celui de Sartre, à partir d’un anticonformisme de gauche jusqu’à un anticonformisme de droite. Il a surtout échoué à convaincre ses contemporains de la justesse de ses engagements contre le déterminisme historique communiste. Avec le recul de plus de trente ans, de nouveaux enseignements apparaissent aisément puisque l’histoire a tranché. Mais la légendaire lucidité de Raymond Aron apparaît beaucoup plus discutable et cette confession montre qu’il a été beaucoup plus dépendant des contraintes de son époque qu’il a dû lui-même le penser.

Raymond Aron, Le Spectateur engagé, Entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, éd. Presse Pocket/Julliard, Paris, 1983 (1981), 350 p.

Au moment de sa parution, je n’avais pas pris la peine de lire ce livre sur Aron tiré de trois émissions de télévision. Les nombreux comptes-rendus dans la presse en donnaient une idée qu’on peut toujours croire suffisante. Je ne sais pas ce que j’en aurais pensé à l’époque. La richesse de cette chronique, aux premières loges du demi-siècle précédant l’élection de l’Union de la gauche qui venait de se produire, en fait regretter la relative brièveté sur chacun des épisodes. Elle donne aussi envie d’aller consulter les oeuvres de Raymond Aron dont elle aborde la genèse successive.

De l’ENS à la grande histoire

On sait l’origine de cette épopée qui commence en Khâgne comme préparation à l’École normale supérieure avec comme professeurs les philosophes Alain et Léon Brunschvicg, et comme étudiants ceux qui allaient devenir les philosophes Sartre et Nizan, le psychiatre et psychanalyste Lagache, l’épistémologue Canguilhem, l’historien Marrou. On conçoit que Raymond Aron semble éprouver une constante nostalgie de cette période, quand il avoue qu’il n’a « jamais rencontré un milieu aussi remarquable » (p. 27). Pourtant, il douche immédiatement ses propres illusions et celle des lecteurs en ramenant les choses aux proportions initiales plus exactes, bien en deçà des mythes qui se sont installés et qui persistent depuis : « qu’apprend-on sous le nom de philosophie ? Platon, Aristote et les suivants. Presque pas de Marx sinon un peu de sociologie ! Pas de post-kantien ou à peine. Pas de Hegel ! […] L’École Normale me préparait à devenir professeur dans un lycée, mais rien d’autre. […] J’étais presque désespéré d’avoir passé des années à n’apprendre presque rien. J’exagérais, car la formation par la lecture de grands philosophes n’est pas stérile. Mais tout de même, je savais très peu de chose du monde » (p. 29). On retrouve ici les impressions que laisse la lecture des mémoires de Simone de Beauvoir participant au même petit groupe.

Le contexte était différent de celui des débats de l’après-guerre : « le freudisme n’était pas encore accepté par l’ensemble des sorbonnards. Bouglé […] éclatait lorsqu’on parlait de psychanalyse : ‘c’est de la cochonnerie’. […]  Sartre […] avait décrété une fois pour toutes que le freudisme était inacceptable parce qu’il utilisait la notion d’inconscient. Or Sartre refusait toute distinction entre le psychisme et le conscient. […] Il a trouvé le truc : la mauvaise foi qui lui donne la possibilité de faire l’économie de l’inconscient tout en conservant l’essentiel de la psychanalyse » (p. 42). Mais c’est bien dans ce creuset que s’est formée l’intelligentsia qui devait dominer les sciences humaines jusqu’à la fin du siècle : « j’ai bien connu Lacan […] en séminaire Kojève……………. ……………………..

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Gilbert Achcar : Marxisme, Orientalisme, Cosmopolitisme (2013)

Résumé

Ce livre du marxiste libanais Gilbert Achcar est un recueil d’articles dont le défaut est d’effleurer l’étude de la situation contemporaine au Moyen-Orient en se limitant à une défense et illustration de Marx et Engels contre l’accusation d’« orientalisme » au sens de Saïd, notion effectivement très discutable.

Gilbert Achcar : Marxisme, Orientalisme, Cosmopolitisme, coll. « Sinbad », éd. Acte Sud, Arles, 2015 (2013), 252 p.

Le premier article : « Religion et politique aujourd’hui : une approche marxiste » (2008) mentionne la jeunesse de Gilbert Achcar au Liban en 1967, quand il envisageait la fin prochaine de la religion grâce à l’éducation et la révolution socialiste. Devant la régression fondamentaliste actuelle au Moyen-Orient, on comprend qu’Achcar regrette le bon vieux temps. Mais son projet : « Cette étude vise non seulement à fournir une clé pour comprendre la capacité de résistance de la religion en général, mais aussi à expliquer la diversité des idéologies religieuses […] en tant que partie de l’idéologie dominante […qui] produit encore également des idéologies combatives de contestation des conditions sociales et politiques » (pp. 13-14), tend à se limiter au rappel de l’interprétation marxiste classique des religions, qu’il reconnaît pourtant insuffisante.

Ce rôle contestataire des religions lui fait rapprocher « la théologie de la libération et l’intégrisme islamique » (p. 19) en reprenant les analyses du christianisme primitif et des mouvements messianiques par Marx-Engels ou Max Weber. Achcar s’interroge sur la forme religieuse « communistique » des révoltes selon Engels (p. 27). Mais les hérésies sont nombreuses dans l’histoire et leur forme religieuse mériterait une analyse spécifique que ne permet guère la réduction marxiste à l’économie……………..

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