Martin Heidegger, « Lettre sur l’humanisme » (1946)


Résumé

La réputation exagérée de Heidegger est entachée par la polémique sur son adhésion au parti nazi, relancée par Victor Farias en 1987 et en 2014 par la publication de ses Cahiers noirs en Allemagne. La Lettre sur l’humanisme est au contraire connue pour avoir entériné sa réhabilitation en 1946, du fait de la caution du philosophe français Jean Beaufret, ancien résistant, à qui elle répondait. Ce rappel rituel en occulte le contenu, où l’on peut remarquer que, chez Heidegger, la fin de la métaphysique dont il parle est en réalité un retour à la théologie scolastique.

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Martin Heidegger, « Lettre sur l’humanisme » (1946), pp. 65-127, in Question III et IV, coll.  « Tel », éd. Gallimard, Paris, 1966-1976, 494 p.

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La difficulté de ce texte consiste dans le fait qu’au lieu de répondre directement à la question de Beaufret, « comment redonner un sens au mot humanisme ? », mentionnée seulement p. 70, Heidegger commence par se poser la « question de ‘l’essence de l’agir’ » (p. 67), sachant que pour lui tout est toujours une question d’essence. Mais cet « agir » est en fait chez lui une conception absolument statique. Dès le début de cette Lettre, Heidegger résume l’ensemble de ce qu’il répétera inlassablement (façon de parler). Sur cette « essence de l’agir », qui n’était déjà pas le sujet, il considère (en nous épargnant pour une fois ses étymologies grecques habituelles) qu’elle est l’accomplir qui « signifie déployer une chose dans la plénitude de son essence. […] Ne peut donc être accompli que ce qui est déjà là. Or, ce qui est avant tout est l’Être » (p. 67). Ramenant ainsi tout à son thème de prédilection de l’« Être », pour le lier artificiellement au sujet initial de l’humanisme, il déclare que : «  la pensée accomplit la relation de l’Être à l’essence de l’homme » (idem). Ce qui pourrait être acceptable à condition de dire explicitement que l’humanisme réalise l’essence de l’homme dans la pensée. Il faut cependant tenir compte de la particularité heideggérienne que « dans la pensée, l’Être vient au langage. Le langage est la maison de l’Être » (idem). Dès la première page, tout est joué. Heidegger répétera pendant toute la Lettre cette série d’idées fixes qui constitue l’« essence » de son oeuvre.

Le sociologue Raymond Boudon, qui avait assisté à son cours peu de temps après la rédaction de ce texte, avait aussi remarqué que Heidegger pratique le ressassement, voire l’écholalie. Il notait que la méthode philosophique du maître «  crée le suspense en faisant défiler successivement divers sens du mot satz en allemand (‘phrase ou mouvement musicaux’). Par plaisanterie, nous avions parié, mon ami berlinois et moi, contre un ami mexicain […] que Heidegger irait jusqu’à évoquer le marc de café (Kaffeesatz). Naturellement, nous avons perdu » (R. Boudon, Y a-t-il encore une sociologie, pp. 27-28). Plus généralement, la technique philosophique heideggérienne spécifique peut se réduire à une exploration linguistique de la langue allemande ou de la langue grecque en les rapportant à leurs étymologies.

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On peut constater dans l’introduction de Heidegger qu’il ne parle pas vraiment de l’humanisme qu’on pourrait facilement définir comme identique aux Lumières, telles qu’elles sont présentées dans la fameuse citation de Kant, au tout début de l’article Qu’est-ce que les Lumières ? (1783) : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable […]. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. » On la répète un peu trop rituellement, sans trop se préoccuper de la suite où Kant précisait, en référence à la situation militaire, qu’on doit être libre de penser, mais qu’il faut obéir. Cela montrait plutôt la limite de la liberté de penser dans une dictature, la Prusse de l’époque. Mais on sait aussi que le criminel de guerre nazi Eichmann se servira de cet argument à son procès en Israël pour excuser son obéissance à des ordres inhumains. On revient à la controverse ………………………..

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Martin Heidegger, « L’Auto-affirmation de l’université allemande » (1933)


Résumé

Si ce discours du rectorat n’était pas lié directement à la période nazie de Heidegger, il serait juste lisible comme un ramassis de platitudes académiques pompeuses, habituelles dans les discours officiels. Le contexte fait qu’on peut y reconnaître l’air du temps idéologique national-socialiste, voire s’amuser volontairement à en chercher les traces. Notons que cette contextualisation devrait être générale, et pas seulement pour le nazisme, contrairement à la prétention intemporelle abusive de la philosophie. Hormis ces circonstances, on peut simplement voir dans ce petit texte une apologie un peu particulière de la science renvoyée à son origine plutôt qu’à ses développements. Cette conception heideggérienne ajoute une certaine confusion qui a pu permettre à certains de ses admirateurs de le dédouaner de ses engagements et compromissions.

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Martin Heidegger, L’Auto-affirmation de l’université allemande : Discours pour la prise en charge solennelle du rectorat de l’université de Fribourg-en-brisgau le 27 mai 1933 / Die Selbstbehauptung der deutschen Universität : Rede, gehalten bei der feierlichen Übernahme des Rektorats der Universität Freiburg i. Br. am 27-5-1933, éd. TER, Mauvezin, bilingue, 1987, 46 p.

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Comme à son habitude, dans ce discours de prise de la charge de recteur, Heidegger (1889-1976) prétend se situer au niveau des essences, qu’il interprète de manière nationaliste : « maîtres et élève ne doivent leur existence et leur force qu’à un l’enracinement véritable et communautaire dans l’espace de l’université allemande » (p. 7). Une option volontariste lui fait dire que « l’auto-affirmation de l’université allemande, c’est la volonté originelle, commune, de son essence » (p. 11). Il mêle tendancieusement l’essence de l’université et celle de l’Allemagne. Plus particulièrement, Heidegger semble un peu trop fonder la recherche sur la base du « génie du peuple et grâce à la langue de ce peuple » (p. 13), comme si la science était par essence nationale.

Heidegger s’oppose bien ici à « la prétendue indépendance et la prétendue absence de préjugé d’une science par trop récente. Cette manière de faire purement négative et dont le regard en arrière s’étend à peine sur les dernières décennies » (p. 11) pour lui préférer la « puissance du commencement […], l’irruption de la philosophie grecque » (p. 13). Une interprétation bienveillante pourrait considérer qu’il s’agit de valoriser l’impulsion initiale, encore que cela peut simplement tabler sur le poncif philosophique de glorification de la Grèce antique. Mais Heidegger accompagne cette banalité de critiques appuyées des développements scientifiques : « Prométhée aurait été le premier philosophe. Eschyle fait prononcer à Prométhée cette parole qui exprime l’essence du savoir […]. ‘Mais le savoir est bien plus faible que la nécessité’ » (p. 15). Cette conception de la science voit l’essence du savoir « dans son insondable immuabilité » (p. 15).

Heidegger s’interroge aussi sur l’attitude théorique en la ramenant évidemment, comme à son habitude, à la théoria de la philosophie grecque classique, pour y voir la « théorie comme praxis authentique […], le centre le plus intimement déterminant de l’existence au sein de l’État populaire » (p. 17). Rappelons ici que « völkisch/populaire » se traduit aussi par « racial » dans le contexte nazi de ses auditeurs de l’époque. Heidegger insiste encore sur le fait que la science comme questionnement subit une « impuissance devant le destin » (p. 19). Il admet que la science a changé, mais « le commencement de cette grandeur demeure ce qu’elle a de plus grand », et il glisse ici en passant une allusion : « malgré […] toutes les ‘organisations internationales’ » (p. 19), dans laquelle on imagine que ses auditeurs nazis pouvaient trouver leur compte (en 1933, l’Allemagne et le Japon quittent la Société de nation, ancêtre de l’ONU, à l’époque de l’invation de la manchourie par le Japon – et en prévision de la suite). Mais abstraction faite du contexte, ce qui caractérise la philosophie, on pourrait considérer qu’il s’agit seulement d’une ………………………………………………………………..

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