Tireurs fous et Rituels nazes


Résumé

Une nouvelle fusillade aux USA a suscité les mêmes commentaires rituels. C’est lassant.

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Un nouveau cas de fusillade à Santa Fe au Texas a fait dix tués et treize blessés dans le lycée où était scolarisé le tireur présumé, un adolescent de 17 ans, Dimitrios Pagourtzis. Bien qu’il ait joué pour l’équipe de football américain du lycée, il semble cette fois qu’il ait été harcelé par l’entraîneur. Son père a déclaré, selon le Time, qu’il était une victime : « Something must have happened now, this last week. » [Il a dû se passer quelque chose cette semaine].

Comme d’habitude, on a entendu immédiatement une accusation contre les armes (qui appartenaient au père du jeune homme) et contre la NRA (National Riffle Association) qui défend la détention et le port d’arme au nom du deuxième amendement de la Constitution américaine. Au passage, cet amendement (« A well regulated militia, being necessary to the security of a free State, the right of the people to keep and bear arms shall not be infringed » [une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un état libre, le droit de détenir et de porter les armes ne sera pas transgressé]) signifie plutôt que les citoyens peuvent participer à la défense nationale sous forme d’une milice (contrairement aux armées de mercenaires des souverains de l’époque). Et s’il est vrai que l’utilisation généralisée des armes peut inciter à leur utilisation, cet argument me paraît ………………………………………

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Le scandale Fillon comme exutoire

Résumé

L’affaire Fillon a plombé la présidentielle et boosté les médias.

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Les révélations du Canard enchaîné sur les emplois fictifs de l’épouse du candidat François Fillon, vainqueur des primaires de la droite, l’ont complètement discrédité. Mais l’inconvénient est qu’on n’a plus parlé que de ça pendant deux mois. Le bon côté de l’affaire est que les deux candidats du second tour ne sont pas issus des primaires des coalitions de droite et de gauche. Cette pâle copie du système américain était une mauvaise idée. Espérons que la leçon sera retenue et qu’on supprimera cette plaisanterie. En novembre dernier, dans « Le mercato des primaires », je disais que : « la rengaine gaulliste de lutter contre l’instabilité par le rejet des partis, comme le répètent docilement les journalistes, a abouti à la sélection des candidats par les médias au lieu de favoriser la démocratie interne aux partis politiques. » Comme je prévoyais aussi que Fillon était pour ainsi dire déjà élu, on peut remarquer que c’est à la fois un démenti et une confirmation, puisqu’il a été dégommé par une campagne médiatique.

L’affaire Fillon est intéressante sur ce point. Concrètement, il faudrait savoir si Le Canard enchaîné, qui a déclenché l’affaire des emplois fictifs, était au courant avant la victoire de Fillon aux primaires ou si le Canard a bénéficié de dénonciations (sans doute par les vaincus de son camp) une fois désigné. Et, si les journalistes étaient au courant, ont-ils décidé de dégommer la droite en dévoilant le scandale le plus tard possible. Si c’est le cas, c’est quand même gênant parce que cette campagne de presse a occulté le débat sur le programme pour lequel les électeurs de droite s’étaient décidés, bien que Fillon se soit maintenu pour le défendre avec une belle constance, mais complètement inutile. C’est dommage. J’aurais bien voulu savoir comment il allait justifier une « austérité » qui commençait par augmenter le chômage en supprimant 500 000 fonctionnaires………………

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Umberto Eco, Numéro Zéro (2015)

Résumé

Ce petit livre d’Eco épingle la dégradation journalistique de l’Italie des années de plomb. Un exercice de style dans la veine de la sémiologie complotiste qui est sa marque, et sans doute la résurgence de l’herméneutique ésotérique renaissante propre à sa spécialité universitaire.

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L’intérêt principal de la littérature semble être de pouvoir dire tranquillement des vacheries en les plaçant dans la bouche de ses personnages. D’où l’inflation éditoriale. Ce petit roman d’Umberto Eco met en scène un écrivain raté que notre professeur de Bologne d’auteur peut appeler autodidacte puisque son héros n’est pas devenu universitaire. Bonne excuse pour commencer par dénigrer les moeurs académiques avant de s’attaquer à celles de la presse où travaille donc Colonna, touche à tout surqualifié, qui tacle même D’Annunzio comme « mauvais écrivain » (p. 22), dans lequel il reconnaît son propre style médiocre de faux-vrai érudit.

Ce « Numéro zéro » est celui d’un projet de quotidien qui recrute une équipe d’autres rédacteurs précaires pour une magouille destinée aux combinazione d’un industriel véreux. Vision d’une Italie où tout est factice : Eco est aussi l’auteur de…

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Robert de Jouvenel : Le Journalisme en vingt leçons (1920)

Résumé

La patte de Jouvenel oscille entre pamphlet et étude documentée. On en sort plus lucide et mieux informé. Ce qui est bien une leçon de journalisme.

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Robert de Jouvenel, dont j’avais moi-même réédité le célèbre La République des camarades en 2008, peut être considéré comme un sociologue, comme je les aime, et pour tout dire, plus authentique que ceux qui plaquent sur la réalité sociale des catégories explicatives qui n’expliquent rien.

Ces vingt leçons dont il nous gratifie correspondent à une connaissance de première main, puisqu’il était lui-même journaliste parlementaire. Sa lucidité lui donne la compétence nécessaire pour déterminer les catégories pertinentes d’une observation vraiment participante. On n’est pas dans l’extériorité dépendante d’un informateur qui fait subir aux ethnologues les contraintes auxquelles les journalistes sont précisément soumis. Jouvenel avait déjà parlé de cette obligation de camaraderie dans son livre précédent. Celui-ci examine successivement les caractéristiques de…

jouvenelLire la suite sur : Revue Exergue : Robert de Jouvenel : « Le Journalisme en vingt leçons » (1920)

Communisme bien ordonné commence par soi-même

Résumé

Les aides à la presse pointées par la Cour des comptes. Certains journalistes envisagent une aide salariale institutionnalisée. Si c’est ça le nouveau modèle économique des médias !

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Le rapport de la Cour des comptes, publié en février 2013, dans sa partie « Le plan d’aide à la presse écrite 2009-2011 : une occasion de réforme manquée », vient de souligner l’inefficacité et l’énormité des subventions diverses. Entre les aides directes, les aides à la diffusion et au portage (ou l’exonération de charges sociales de Presstalis pour sauver la boîte en 2012), le taux super-réduit de TVA à 2,1 %, le fonds de modernisation, les avantages fiscaux des journalistes, les aides conjoncturelles, celles au développement des services de presse en ligne, on arrive à plus de cinq milliards d’euros sur trois ans ! Pour les gens de la presse écrite, ce n’est vraiment pas la peine de faire de l’optimisation fiscale au Luxembourg, de s’expatrier en Belgique ou de demander la nationalité russe. Tout se passe à domicile. Dans ces conditions, c’est vraiment mal placé de leur part d’avoir fait leur beurre en vouant Depardieu à la vindicte populiste.

Tous les grands journaux en ont profité. Si l’aide est fondée partiellement sur la diffusion, on comprend brusquement pourquoi les abonnements de certains hebdomadaires sont si peu chers. Lire la suite « Communisme bien ordonné commence par soi-même »

Caricatures de caricatures

Résumé

La surenchère du film anti-islam et des caricatures de Mahomet nous joue le choc des civilisations : liberté contre censure. Mais qui maîtrise vraiment la question du pluralisme (religieux) aujourd’hui ?

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Caricature de critique

L’affaire du film L’innocence des musulmans, comme l’affaire des caricatures de Mahomet, a déjà causé plusieurs morts, après celles de l’attaque de l’ambassade américaine en Libye. Le film est une charge caricaturale contre l’islam où le prophète Mahomet est présenté comme un tyran, violent, pédophile, etc. L’auteur de ce brûlot a, semble-t-il, engagé des acteurs avec un faux scénario et a fait un doublage pour diffuser son message. On parle de droit de caricature et de liberté d’expression. Mais l’auteur du film, qui a été d’abord présenté comme un Israélien, semble être un Copte égyptien fanatique anti-islam. Son but est à l’évidence de provoquer un clash contre les musulmans, en mettant les Israéliens ou les Coptes d’Égypte dans le coup. À moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de Sacha Baron Cohen inconscient.

Un autre cas de déchaînement de violence avait eu lieu quand le pape Benoît XVI a fait son discours de Ratisbone en 2006. Il avait, lui aussi, insinué que les musulmans étaient violents et fanatiques (en citant l’Empereur byzantin Manuel II Paléologue) alors que le christianisme serait la continuation de raison et de la philosophie grecque. Aujourd’hui, à l’occasion de son voyage au Liban, c’est un peu culotté de sa part Lire la suite « Caricatures de caricatures »

Mauduit, Minc, la meute et moi

Tête de Turc

Article surréaliste de Laurent Mauduit sur Médiapart, le 10 janvier 2012 : « Minc écrase Hessel de sa morgue ». Il faut savoir que Minc est une des têtes de Turc de Mauduit, qui a écrit un livre sur ce personnage influent et très controversé comme porte-parole de la pensée unique. Mais il n’est pas le seul à s’attirer les foudres des lecteurs de Médiapart. Bernard Tapie, Jacques Attali, Bernard-Henri Lévy, entre autres, disputent ce privilège à l’équipe de Sarkozy et aux socialistes mous.

Mauduit marque Minc à la culotte depuis longtemps. Mais il a cherché la petite bête en lui consacrant cette brève, et il la joue faux cul en prétendant que Minc s’attaque à la statue du commandeur Hessel. Dans la vidéo que Mauduit présente, Minc, dit essentiellement que le mouvement des indignés ne s’est guère diffusé en dehors de l’Espagne. Et il se permet une ironie facile en disant  que, bien qu’Indignez-vous ! ait servi de signe de ralliement, Hessel n’est pas le nouveau Karl Marx. Exactement : « Je suis très heureux qu’un homme que nous admirons tous qui est Stéphane Hessel termine sa vie en auteur de best-sellers mais ce n’est pas encore le Capital et Karl Marx. » On ne peut pas parler d’assassinat de la rue Morgue.

Bon ! Tout ça est sans grand intérêt. Mais on doit noter le fait social du déchaînement de commentaires absurdement hostiles au pauvre Minc qui lui donne l’allure d’un infâme blasphémateur des affaires récentes des caricatures de Mahomet ou des images du Christ. Et tout le monde de s’acharner en ressortant les vieilles affaires, car on est de gauche, mais on a ses fiches (Wikipédia) bien qu’on soit contre ou qu’il y ait prescription (« droit à l’oubli »). On rappelle sa complicité avec Sarkozy, ses casseroles des affaires financières, ses ratages, ses plagiats, la trahison de son origine de gauche. Ça fait beaucoup.

Il y a quelques années, Minc avait fait une lettre à ses amis patrons où il annonçait la montée de la contestation contre la finance et les « ça ira » qui précèdent « la lanterne ». J’avais pensé à l’époque qu’il sous-estimait la détestation dont il était lui-même la cible. Cet article nous offre un condensé de ce qui se manifeste chaque fois que son nom apparaît. On peut considérer que certains commentaires sont rigolos, mais l’accumulation, beaucoup plus importante que les extraits suivants, laisse une mauvaise impression :

« – On aimerait surtout… qu’un jour et prochainement si possible, il prenne une belle claque ! et qu’il n’aille pas se réfugier auprès de Martine Aubry. »

« – Vulgaire par essence, vulgaire par existence, vulgaire par définition. Les amis du président sont à ce point dignes de lui qu’ils sont à vomir. »

« – J’ajouterai que nous pouvons garder notre salive pour lui cracher à la gueule. »

« – Mais pour qu’un tel guignol puisse exister, et répandre ses âneries, il faut tout un système complice. »

« – c’est toujours dans ces périodes de trouble qu’on voit fleurir de telles plantes toxiques. »

« – Minc, minable plagiaire, amoureux de lui-même et aux petits soins pour son portefeuille. »

« – Comme s’il était capable d’admirer Stéphan Hessel ! C’est incroyable combien les hommes de petite taille se croient immenses ! »

« – Quel affreux petit, mais vraiment petit ‘Minc’…! »

« – Toujours heureux d’avoir des signes de la détestation que cet individu suscite ! »

« – Ne parlez plus de lui… Il me donne la nausée. »

« – Laquais servile des vespasiennes intellectuelles. »

« – Alain Minc… avec son air d’hostie conchiée. »

« – C’est un poisson lune. Il est tellement gonflé de suffisance qu’il épouse le bocal et asphyxie le débat. »

« – Entartons, entartons ce sinistre histrion fanfaronnant ! »

« – Minc, Besson, etc., ce sont eux ‘les vraies putes’ »
etc.

Outre quelques plaisanteries et critiques plus cohérentes (quoique très orientées) en référence au mouvement des indignés ou le rappel des erreurs de Minc concernant la crise, on ne trouvait, au moment où j’ai recueilli ces textes, que deux commentaires qui n’allaient pas dans le sens de la meute. Un disant : « Je […] me demande quelle est l’utilité de ce papier comme souvent avec ce qu’écrit Mauduit. » (11/01/2012, 09:23 par jeanmichel1501) et un autre plus argumenté contestant l’interprétation de l’article :

« […] Dire qu’Hessel n’est pas Marx où est la morgue ? Je pense que Hessel rirait lui même de bon coeur. Et si Didier Porte le disait ? Et si un sociologue de gauche expliquait l’absence d’impact réel autre que médiatique des indignés ? J’ai l’impression que vous donnez un os à ronger […] et la petite meute (80% des commentaires) se jette dessus pour assouvir son agressivité à peu de frais. Et merde à la bien pensance moralisatrice. Je préfère quand on me montre dans quels conseils d’administrations, affaires etc. interviennent Minc et autres. Enfin, il ne serait pas mal venu d’avoir une analyse critique (au bon sens du terme) du phénomène des indignés. Ça serait autrement plus intéressant que de faire du Minc bashing » (11/01/2012, 09:34 par disteph).

Incompétence ou falsification

Un commentaire, après une critique de la position de Minc sur la faiblesse du mouvement des indignés, fera allusion à une interview récente de Minc en disant :

« Qu’attendre d’Alain Minc qui a expliqué à la radio que son père coûte trop cher à la sécu. » (11/01/2012, 16:21 par POJ)

Ce qui est immédiatement suivi par :

« Je viens d’écouter son entretien avec D.Abiker (lien que vous indiquez)… cela ne fait que confirmer tout ce que les mediapartiens viennent d’exprimer, dans leur grande majorité !

« Inquiétant de constater que soigner quelqu’un à 102 ans lui paraît excessif … Il n’aurait pas un petit côté ‘solution finale’ ? Quel vilain monsieur ce Minc » (11/01/2012, 19:25 par Myrelingues).

Il faut souligner que Minc disait alors qu’il n’approuvait pas que son père, qui est riche, bénéficie d’une prise en charge qui devrait être soumise à des conditions de ressources. La position de Minc est très discutable, car il s’agit d’un système assuranciel. C’est sans doute un résultat de la mentalité actuelle « contre l’assistanat », qui règne dans les cercles patronaux. C’est une erreur, qui doit être traitée sur le plan rationnel. Mais il ne s’agit nullement de l’attitude d’un fils indigne ou d’un nazi. Un problème réside quand même dans le fait que la personne a mal compris la position de Minc après avoir écouté le document (21:41).

Précisément, le même problème s’est posé avec quelqu’un qui signe « Bienavous », et qui propose un autre lien pour enfoncer le clou :

« Pour ceux qui veulent voir Alain Minc se ridiculiser au cours d’un « Apostrophes » dans un échange sur les femmes avec Christian Baudelot, c’est ici – pour 3 euros :

http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/CPB89001590/les-annees-80.fr.html

« Christian Baudelot avait mis les rieuses de son côté et avait eu une salve d’applaudissements si je me souviens bien. Air déconfit du maestro garanti. Que ça fait plaisir de le voir se faire moucher proprement. » (11/01/2012, 07:21)

Comme au fond, j’ai toujours été un bon élève (comme Minc et Myrelingues ci-dessus), je suis donc allé voir, pour rire un peu. Ce que j’ai vu ne correspondait pas aux souvenirs de la personne qui avait indiqué la source (c’était gratuit). J’ai donc rapporté la nouvelle, un peu acrimonieusement :

« Je viens de voir la vidéo, je ne trouve pas qu’il se fait moucher. Ils lui répondent que les filles sont aussi un marché que les entreprises [devraient] prospecter quand [Minc] dit que l’exigence monte aussi, même si le niveau monte (vers 46′) – et ils l’approuvent (vers 1h01). Et ce que Minc dit sur l’Europe (vers 50′) paraît assez prophétique, et sur le nationalisme (à 1h09) aussi!!!!! »

« Il faut pas dire n’importe quoi non plus, et tout simplement mentir!!! » (11/01/2012, 10:56 par Jacques Bolo).

L’objection de Minc à la hausse de niveau portait sur la formation professionnelle. La réponse de Baudelot était sans doute influencée par le contexte, puisqu’on venait de parler de féminisme. Minc a raison de dire que l’exigence a monté, puisque le niveau scolaire antérieur était bas (1 % de bacheliers en 1900, 4 % en 1936, 10 % en 1970), ce qui confirme que le niveau monte. Mais il aurait dû savoir que la question de la formation était davantage traitée auparavant par les entreprises, alors qu’elles exigent dorénavant des employés déjà formés, quand elles ne débauchent pas ceux des concurrents, d’où les tensions.

Bienavous m’a répondu :

« Mon pauvre Jacques Bolo, vous faites vraiment pitié.

« Du haut de votre hyper-compétence, vous assénez des propos tous remplis d’une notable quantité d’importance nulle.

« Vous pensez beaucoup démontrer, et vous avez raison, vous prouvez chaque jour votre colossale cuistrerie.

« Vous jouez les premiers de la classe (comme le regretté Michel Alba il fut un temps), vous n’êtes qu’un héros chestertonien qui a tout perdu sauf la raison.

« Réalisez-vous au moins que vous ne servez à rien ? »

On peut voir, de façon assez pertinente, ce qui est en jeu. À quoi j’ai répondu :

« Ce que montre ce commentaire, est évidemment la haine de la vérité et de l’intelligence (pas la mienne, celle qui consiste à vérifier ce qu’on dit, ce que j’ai pris la peine de faire). […]

« Je constate que la gauche est toujours stalinienne. Je le savais, mais j’avais tendance à le minimiser. Quoique j’aie toujours dit que « plus ça change, plus c’est la même chose ». En même temps, je comprends que quand on est con, il faille se coaliser pour survivre. » (14/01/2012, 12:29 par Jacques Bolo).

Comme je l’ajoutais un peu plus loin, en reprenant l’opinion de disteph (que je n’avais pas lu à ce moment, postant simplement à la fin du fil, pour renvoyer à ma rectification) :

« Je suis assez consterné par le niveau et les mensonges (voir mon commentaire précédent sur l’interprétation d’un lien vidéo, preuves à l’appui). Minc dit simplement que le livre de Hessel ‘n’est pas le Capital de Marx’ parce qu’il estime que le mouvement des indignés espagnols est un mouvement minoritaire (je pense qu’il a tort). Il n’y a pas de morgue, mais une référence au fait que le mouvement prend comme nom le titre du bouquin. Faudrait un peu arrêter les conneries et la curée sur des têtes de turc comme seul mode de comportement (Psychologie de masse du fascisme est un autre titre intéressant). Ça fait peur d’ailleurs !!! » (11/01/2012, 11:07 par Jacques Bolo).

Mais je crois en effet que Bienavous a raison. Ce n’est pas la peine d’argumenter si le but est de hurler avec les loups. Certains commentaires concèdent prendre plaisir à se défouler un peu. On peut supposer que c’est la période électorale qui veut ça. Il semble que ce soit le moment de se positionner pour aller à la soupe. Même sans enjeu réel, c’est parfois une seconde nature. Mais comme c’est ce qu’on reproche à Minc, cela ne me semblait pas très cohérent. Je me faisais aussi des illusions sur le fait qu’on pouvait rectifier autre chose que l’orthographe. C’est une erreur. On n’a pas besoin de raisonner, même pour ceux qui se revendiquent habituellement de la raison et de l’argumentation, jusqu’à la nausée. Il suffit d’être du bon côté du manche. Mais la logique machiavélienne dont je me réclame dit simplement que, si c’est comme ça que ça marche, il ne faut pas s’étonner et aller pleurnicher ensuite. Comme on fait son lit, on se couche !

En ce moment, sur Médiapart et ailleurs, on reparle de Nizan et de ses Chiens de garde, en particulier à propos d’un documentaire récent, après le livre de Serge Halimi Les Nouveaux chiens de garde, qui vise aussi Minc. Il faut cependant rappeler que le livre de Nizan était un pamphlet philosophique stalinien orthodoxe, et que Nizan après avoir pris ses distances avec le Parti communiste par opposition au pacte germano-soviétique, a été traîné dans la boue par ses anciens camarades, qui l’ont traité d’informateur du ministère de l’Intérieur. Sartre, malgré ses compromissions excessives avec le PC, avait défendu son ami Nizan, ce qui est tout à son honneur. Aujourd’hui, certains se revendiquent de Nizan alors qu’ils se comportent comme la piétaille stalinienne.

C’est mon tour

Minc n’est évidemment pas le seul à être la cible de Médiapart pour des affaires aussi insignifiantes. Récemment un article d’Ellen Salvi du 11 janvier 2012 : « Éric Brunet, très sarkozyste et peu journaliste » avait donné lieu à un déchaînement équivalent de la meute. Il avait fait paraître un livre, Pourquoi Sarko va gagner, et avait été opposé, au cours d’une émission télé sur le sujet, « Ce soir où jamais », à Edwy Plenel, directeur de Médiapart qui venait de faire paraître un bilan du sarkozysme. C’est forcément le jeu des médias de les mettre en présence.

Peu de temps avant, le 26 décembre 2011, Edwy Plenel lui-même publiait un article, « ‘Méthodes fascistes’ : Xavier Bertrand renvoyé devant le tribunal », à propos de la plainte que Médiapart a déposée contre le ministre. Ce dernier avait proféré cette accusation contre la publication des enregistrements de conversations privées à propos de l’affaire Bettencourt, dans une affaire ancienne, le 6 juillet 2010. Plenel n’a sans doute pas supporté qu’un ministre de droite insulte dans ces termes un journal de gauche, dans la mesure où cette accusation est habituellement employée en sens contraire, et souvent de façon tout aussi exagérée. Mais on sait que ce gouvernement a l’originalité d’utiliser tous les moyens, et n’hésite pas à attaquer en justice. Que Médiapart fasse de même est de bonne guerre, et que Plenel soit mortifié à la mesure de la sacralité qu’il accorde à sa fonction, je le comprends. J’ai néanmoins considéré que cette affaire n’était pas très importante et ne méritait certainement pas un procès et je l’ai manifesté dans un commentaire succinct, qui s’est trouvé être le premier de la liste :

« Vous avez du temps à perdre ! » (26/12/2011, 19:03 par Jacques Bolo)

Ça n’a pas manqué. J’ai eu droit au déchaînement de la meute :

« – Tiens encore un UMP qui est sur le forum » (26/12/2011, 19:34 par Léon_Botia)
« – … et qui s’est trompé de journal ! qu’il lise le Figaro ! » (27/12/2011, 10:36 par hthoannes)
« – C’est plutôt comique de voir que des crétins de droite payent un abonnement à Mediapart pour laisser des commentaires aussi lapidaires que débiles… » (26/12/2011, 22:55 par MichelF)

« – Et vous sûrement besoin de prendre du temps avant de proférer une ânerie. Si l’expression « méthodes fascistes », dans ces circonstances et dans la bouche d’un ministre (même notoirement inculte) vous paraît anodine, c’est qu’il vous manque probablement quelques fragments d’intellect. » (26/12/2011, 19:17 par Apeiron)

« – Des remarques de bolo niaises !!! » (27/12/2011, 10:06 par bodamcity)

Ce dernier commentaire a été recommandé six fois!!!!

Notons que certains ne me connaissent pas et me reprochent de faire bref, contrairement à ceux qui me reprochent d’argumenter :

« – … rien que du temps à gagner cher M BOLO : à gagner sur la mafia qui nous gouverne !! Au passage votre formule lapidaire relève assurément de l’analyse de situation et de la pensée complexe ! … c’est navrant ! » (26/12/2011, 22:01 par SweetHome)

Ou me prennent pour un autre, qui intervient de façon critique (car « faut pas ») :

« – C’est toi boddi machin truc bidule chouette machin chose tu as changé de nom maintenant???? Au fait il est passé où ton pote??? » (27/12/2011, 08:17 par LA VIème REPUBLIQUE)

D’autres sont quand même plus circonstanciés :

« – A M. Bolo. C’est vrai : avec une clique pareille, et ses chiens de garde, on perd son temps à ester en justice. Elle ne connaît que son droit, pas le droit en général, celui qui définit l’intérêt public ; pour elle le droit est celui du plus fort, c’est-à-dire le sien. La logique est simple : la majorité venue des urnes a toujours raison, adage très utile quand on est dans son tort. La guillotine constituerait-elle une voie… plus courte ? » (26/12/2011, 20:43 par jean-luc hill)

« – Dans l’absolu Xavier Bertrand a raison. Ce sont des méthodes d’un autre temps. D’un temps où les journalistes ne s’agenouillaient pas sur le tapis de la dévotion au président et étaient des empêcheurs de magouiller en rond. Il est vrai que cette race de journaliste était plutôt rare en France mais plus répandue dans les pays anglo-saxons. » (27/12/2011, 08:01 par Roger WIELGUS)

« – Du temps à perdre ? C’est perdre son temps que de se défendre d’accusations aussi grotesques ? Quand une personne, chargée des responsabilités que sont celles malheureusement attribuées à ce guignol de Xavier Bertrand, se permet d’ouvrir sa gueule, en toute connaissance de cause sur les actions et méfaits de son clan dans l’affaire Bettencourt, et de mentir consciemment à son peuple en portant d’ignobles accusations sur ceux qui révèlent la vérité, c’est de la malhonnêteté orientée, de la manipulation. C’est salir la France et abuser de son influence pour la tromper effrontément. Xavier Bertrand est une raclure, sans d’autre morale que celle commune à la classe dirigeante de l’UMP: des sous-sous dans la popoche et puis c’est tout. » (27/12/2011, 09:56 par Kaio).
(….)

Ce sont quand même des arguments convenus, et trop généraux. C’est un peu le défaut du style Plenel, qui est contagieux. Je ne suis toujours pas convaincu de l’utilité d’une plainte dans cette affaire spécifique. Un autre commentaire m’opposera toujours cette perte de temps, et la qualité générale de Médiapart :

« – Il semblerait que vous aussi, pour avoir lu cet article et lire Médiapart… vous en ayez du temps à perdre… Pour ma part, je trouve que Médiapart, est un excellent journal, qui sait et ose débusquer les affaires, que nos politiques essayent depuis trop longtemps d’enterrer » (27/12/2011, 11:30 par pierrette richard)

J’ai répondu à ce commentaire qui traite cependant davantage de l’affaire Bettencourt (entre autres) que de l’affaire Bertrand, en en profitant pour répondre à tout le monde :

« Non, je m’informe, mais j’avoue que j’attendais mieux. Et je ne lis pas que des journaux avec lesquels je suis d’accord (outre le fait que je ne suis d’accord avec personne, ça aide).
« Sur le fond, cette attitude est une attitude personnelle, comme dans le cas qui me concerne, où j’ai été victime d’un plagiat (Médiapart a fait plusieurs articles sur le sujet du plagiat universitaire). Je l’ai signalé et j’ai informé mais je ne vais pas en justice. Quant à être de droite parce qu’on ne va pas en justice, j’avoue que je méprise totalement ce comportement de roquet stalinien qui envahit les commentaires, et qui plombe le niveau de Médiapart.

« Ce comportement de « ligne du parti » n’est pas le mien. Il suffit de voir les commentaires envers un simple point de vue, qui en vaut un autre, ni plus ni moins. Est-ce qu’on doit être d’accord avec la meute, avec le parti ??? Est-ce qu’on doit demander la permission à quelqu’un ?? Est-ce que c’est ça la gauche ?? Alors, vous l’avez dit, je suis de droite! Ouf !!! Putain ! Les cons !!! » (27/12/2011, 13:18 par Jacques Bolo)

En fait, j’ai justement un peu hésité avant de mettre le commentaire qui a déclenché tout ça, parce que je voyais bien que c’était le premier et que ça lui donnait une importance qu’il n’avait pas. Je pensais simplement que dans cette affaire spécifique, cela ne vaut pas la peine d’aller en justice. Puisque j’en ai parlé, je pense que mon affaire contre le plagiaire le mériterait davantage. Et si j’en avais les moyens, je prendrais certainement le temps de déposer une plainte. Dans le cas des paroles de Xavier Bertrand, je pense que c’est insignifiant. Au pire, je penserais que c’est même instrumentaliser la justice pour sa publicité, si je ne considérais pas Plenel comme idéalisant trop son sacerdoce.

Mais le véritable problème est justement la censure. J’ai moi-même hésité avant de mettre mon commentaire parce que je sais que la liberté n’existe pas et qu’on obéit à la pression sociale. Je crois que j’ai fait bref pour ne pas être trop critique. Mais ça ne suffit pas. Il faut faire attention à ce qu’on dit et, mieux, se taire, ne pas se faire remarquer, si on ne veut pas être rappelé à l’ordre, rabaissé et écrasé.

Ce que je dis ici, c’est qu’il ne faut pas se faire d’illusion sur ceux qui lisent les journaux comme Médiapart, ni sur personne. Et je considère que ce type de comportements explique parfaitement les phénomènes historiques détestables de l’histoire récente. Les « méthodes fascistes », puisqu’on en parle.

Modèle économique ou modèle social

Médiapart a décidé de dépendre de ses lecteurs plutôt que de la publicité. Ce pari semble en voie de réussir. Il tenait compte, sans doute, de la critique classique de cette dépendance envers la publicité, comme l’avait formulé Robert de Jouvenel (oncle de Bertrand de Jouvenel) dans La république des camarades (1914), que j’ai réédité (soit dit en passant) :

« Ainsi se définissent les nécessités auxquelles le directeur de tout journal ne saurait se dérober : des informations pour avoir de la publicité ; de la publicité pour payer les informations et distribuer des dividendes. Il peut, en dehors de cela, poursuivre les conceptions politiques les plus hautes, il peut nourrir les croyances les plus désintéressées. Mais il n’a le droit de risquer la faillite ni pour ses conceptions, ni pour ses croyances.


« Avant de prendre une détermination quelconque, le directeur responsable d’un journal – fût-il un apôtre, fût-il un saint – est contraint d’envisager ces deux termes : 1° Ne pas froisser ceux qui détiennent les informations, c’est-à-dire toutes les puissances politiques et administratives ; 2° Ne pas heurter ceux qui détiennent, la publicité, c’est-à-dire toutes les puissances commerciales et financières. C’est à ce prix qu’un journal est indépendant.

« Et je veux bien que ce soit la faute des journaux ; mais c’est avant tout la faute du public. Si jamais le bon public, l’excellent public, qui se gausse de ces servitudes, s’avise de vouloir lire un journal complètement indépendant qui n’ait besoin ni du pouvoir, ni de ses agents, ni du commerce, ni de ses représentants, il l’aura. Il lui suffira de payer ce qu’on lui vend, au prix de revient. S’il y avait en France dix mille personnes résolues à sacrifier chaque matin quatre ou cinq sous pour le seul plaisir de lire un journal qui ne soit le prisonnier ni de ses subventions, ni de sa publicité, ni de ses actionnaires, ce journal paraîtrait demain. Mais n’y comptons pas trop.

« Il y avait une fois, voici quelques années, un journal qui avait tiré à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et soulevé un tumulte inouï parmi les passions françaises. Cependant, dans la paix publique rétablie, ce journal voyait se calmer le zèle de ses lecteurs. Il fit un plébiscite pour demander à ses derniers fidèles s’ils seraient disposés à payer dorénavant deux sous [NB : deux sous = dix centimes] leur journal, pour lui permettre de vivre et de rester fidèle à sa politique. Vingt mille lecteurs enthousiastes répondirent :

« – Deux sous, trois sous, cinq sous, si vous voulez.

« On les crut. Moins d’un an après, le journal ne tirait même plus à six mille. Car personne ne se croit assez riche pour payer deux sous à ses partisans ce qu’il peut avoir pour cinq centimes chez l’adversaire. ».

Ce qu’on constate avec Médiapart, c’est qu’un journal dépend aussi du bon vouloir de ses lecteurs qui menacent de se désabonner dès que le journal, ou les commentaires en ligne, s’éloignent de leur ligne politique (la ligne Mélenchon est majoritaire actuellement et se livre au spam-trollistique dans les commentaires). Leur livrer de temps en temps les têtes de Turcs habituelles permet de relancer l’adhésion. Jean Baubérot, spécialiste de la question laïque, dans un article récent sur Médiapart, révèle ce truc de bateleur : « Un orateur un peu cynique du tournant du XIXe et du XXe siècle racontait que lorsqu’il avait soudainement envie de se rendre aux toilettes au milieu d’un discours, il se mettait à dire du mal des juifs et la salve d’applaudissements qu’il déclenchait lui donnait largement le temps d’aller se soulager ». Parler de Minc est un bon truc pour exciter les trolls et faire de l’audience.

C’est le problème évident du socialisme qui est forcément réductible à la somme de ses adhérents (contrairement au dogme qui prétend qu’il leur est supérieur). Cette dure réalité semble confirmer la notion de séparation des pouvoirs et condamne le modèle économique sans publicité de Médiapart. Seule la mise en concurrence des moyens de subsistance (publicité, lecteurs, sponsoring, aides institutionnelles) garantirait vraiment l’indépendance. Sinon tout ça va finir en journal militant. Certains se demandent d’ailleurs déjà ce que va devenir Médiapart, s’il ne peut plus taper sur Sarkozy en cas de sa non-réélection.

Quant à moi, comme Minc (qui l’affirme de temps en temps), je reste le dernier marxiste, la solution du « Club », qu’offre Médiapart, ne me plaît guère : « Je ne voudrais pas faire partie d’un club qui m’accepterait comme membre ». Minc est marxiste orthodoxe, moi, c’est Groucho.



Voir aussi :


Les émeutes anglaises… et DSK !

Le lien entre les émeutes anglaises et Dominique Strauss-Kahn n’est pas seulement de nous distraire pendant l’été. DSK s’était déjà exprimé à propos des émeutes de 2005 en France. Comme je l’avais signalé à l’époque :

« Dominique Strauss-Kahn, invité de l’émission a déclaré, à la grande surprise de tous les participants, que les émeutiers de 2005 n’étaient que des délinquants. Même Patrick Buisson, proche du Front national, a été débordé sur sa droite. Et les intervenants, vraiment très polis, trop, pour être honnêtes, n’ont pas cru bon de le contredire. On ne sait jamais. Il pourrait être élu président. » (Émission « Questions qui fâchent » de Michel Field, sur LCI, avec Nicolas Beytout, Patrick Buisson, Alain Duhamel et Jérôme Jaffré, le jeudi 8 juin 2006 de 18h30 à 20h).

C’était la pré-campagne des présidentielles 2007. Patrick Buisson est devenu conseiller ès clivage de Nicolas Sarkozy. Dominique Strauss-Kahn est empêtré dans une accusation de viol à New York.

On constate au passage que ces « questions qui fâchent » ne fâchent personne, puisque les débats, de plus en plus, confrontent des gens d’accord entre eux. On voit d’ailleurs ce qu’il en est au Royaume Uni, où le Premier ministre conservateur, David Cameron en profite pour promettre martialement de rétablir la loi et l’ordre. On imagine quelle a pu être la divine surprise pour lui, en période de crise de légitimité personnelle, européenne et mondiale ! Le parti travailliste ne se risque pas à le contredire sur ce point, et fait même chorus en employant les mêmes termes, tout en incriminant mollement les coupes dans les budgets sociaux. Seuls quelques gauchistes attardés, généralement proches de la retraite, exaltent la notion sacralisée de révolte, sans souci d’analyse circonstanciée.

Cette valorisation de la révolte jouit de l’exemple récent des printemps arabes ou des « indignados » espagnols et autres. Le fait est qu’on semble noter une recrudescence de la contestation chez les jeunes qui ne s’insèrent plus aussi facilement dans la vie active. Mais il ne faut pas oublier non plus que les conflits sociaux sont permanents, même dans les dictatures qui, précisément, ne subsistent que parce qu’elles répriment les tensions latentes. J’ai eu l’occasion de mentionner également (dans « Le sens de la vie ») que les conflits en Côte d’Ivoire, Tunisie ou Égypte, Syrie, etc., relevaient d’une même lutte pour les places au soleil.

L’analogie avec le printemps arabe n’est pas seulement dans la tête des analystes accrédités. Elle est aussi, forcément, celle des manifestants qui ont accès aux mêmes images. Ce que les théoriciens discutent à la télévision et dans les colloques académiques correspond à des passages à l’acte pour les classes populaires, ou pour les jeunes gens. Dans un article à propos des événements en Birmanie, « L’illusion des droits de l’homme », j’appelais cela le principe Tiananmen, en souvenir des événements chinois :

Les jeunes Chinois modernistes ont voulu faire une manif comme à la télé. On a également pu le constater : ils ne savaient d’ailleurs pas trop quoi faire au bout d’un moment. En 1989, le contexte était à la fin ou à la démocratisation du communisme. Mais ça n’a pas été le cas en Chine. Le pouvoir s’est inquiété. L’ironie, d’où le quiproquo, a voulu que l’époque soit pourtant à la modernisation en Chine même. Deng Xiaoping a peut-être craint une nouvelle révolution culturelle, qui lui avait laissé de mauvais souvenirs. Sur le simple plan pratique, la police n’étant pas préparée, on a fait venir l’armée, ce qui a aggravé le problème. Les luttes de pouvoir au sein du Parti communiste chinois ont fait le reste : les conservateurs se sont servis du désordre pour déclencher la répression. Rien que de très classique (partout dans le monde).

Comme en Chine en 1989, comme en Birmanie en 2007, le succès du printemps arabe de 2011 dépend plus de la réaction du gouvernement local que de la solidarité internationale. Les Occidentaux ne sont pas intervenus en Chine, ni en Birmanie, ni en Syrie, pour le moment. On imagine qu’ils l’ont fait en Libye (ou en Irak) pour se débarrasser de Mouammar Kadhafi (ou Saddam Hussein), sans parler du pétrole.

Bref, c’est le niveau de réaction du pouvoir qui définit la dictature. Pour les révoltés, il ne faut pas se tromper dans l’évaluation des forces en présence. Idéaliser la révolte pour la révolte, en espérant que ça pète, parce que ça ne peut pas être pire, relève de la bêtise des généraux qui envoyaient les soldats au casse-pipe sous la mitraille.

Comme en 2005, les émeutes anglaises ont commencé, le 6 août, après la mort d’un jeune homme, tué par la police anglaise, qui a rapidement été accusé d’être un délinquant, avant toute enquête (aux dernières nouvelles). Selon un sociologue, Alain Bertho, dans le journal Médiapart du 8 août 2011, « Des émeutes après la mort d’un jeune, il y en a déjà eu une petite vingtaine dans le monde depuis le 1er janvier 2011 ». Il faudrait peut-être prévenir la police pour qu’elle se prépare.

Parler de « causes sociales », comme la gauche, concerne moins les coupes budgétaires (dont la rallonge profite surtout aux politiques qui les réclament) que l’exigence d’égalité de droits fondamentaux, qui devrait être un souci de la démocratie. La forme de vandalisme ou de pillage renvoyant à la délinquance ne fait que déplacer le problème, puisque la délinquance est effectivement une forme de révolte non politique, individualiste (la gauche dirait « libérale »). Sa forme organisationnelle (« politique ») correspond plutôt à la forme du gang, comme pour la mafia. Ce qui permet une condamnation simultanée par la droite et par la gauche. Cela pourrait permettre aussi une certaine indulgence, si la politique n’était pas fondée sur le maintien de l’ordre et sur la technique qui consiste à faire un exemple pour l’obtenir.

La stratégie de la fermeté absolue, de « tolérance zéro », laisse un goût bizarre avec le parallèle actuel de la répression en Syrie qui qualifie, sans convaincre, les manifestants de terroristes ou de subversifs téléguidés par l’étranger ou Al Qaida (ça ne marche que pour les démocraties). Le Premier ministre, David Cameron, vient de faire un discours à la Chambre des communes, ce jeudi 11 août 2011, où il parle de :

« Certains jeunes grandissent sans connaître la différence du bien et du mal. Ce n’est pas un problème de pauvreté, c’est une question de culture. Une culture qui glorifie la violence, la rébellion contre l’autorité. Une culture qui parle tout le temps de droits et jamais de devoirs ».

Sur ce sujet, j’ai déjà signalé que le débat est ancien, puisqu’on trouve dans les paroles de L’Internationale (Eugène Pottier, 1871), les vers suivants :

« L’état comprime et la loi triche
L’impôt saigne le malheureux
Nul devoir ne s’impose au riche
Le droit du pauvre est un mot creux
C’est assez languir en tutelle
L’égalité veut d’autres lois
Pas de droits sans devoirs dit-elle
Égaux, pas de devoirs sans droits
 »

On remarque bizarrement (outre l’allusion à la « culture » de style « je me comprends ») que ce discours accuse essentiellement la gauche (les gauchistes retraités qui tombent dans le panneau) d’être responsable des émeutes qui relèvent plutôt d’un hooliganisme anglais traditionnel. Dans le contexte, la gauche institutionnelle a beau jeu de dire que le projet de suppression d’une dizaine de milliers de policiers, comme source d’économie, fait un peu tache. Et comme à son habitude, la droite fait l’impasse sur la question de la « soumission à l’autorité » dans les dictatures. C’est bien l’insoumission qui caractérise la démocratie.

La différence entre la démocratie et la dictature se manifeste par la dureté de la répression. Mais le résultat final est que l’ordre doit régner partout, jusqu’à la prochaine fois. Le problème est toujours, de part et d’autre, de ne pas se laisser entraîner dans la surenchère et d’inscrire une stratégie dans la durée.

L’erreur des politiques est de ne pas admettre que, quand la violence se produit, le système démocratique a déjà failli, au moins par le manque de cadres offerts aux citoyens pour exprimer leur mécontentement. C’est précisément le cas général de l’absence de cadres institutionnels prévu à cet effet dans les dictatures, ou de l’absence de cadres intellectuels pour le hooliganisme. On voit aussi que le passage de la dictature à la démocratie est difficile, dans le cas expérimental du printemps arabe, du fait que la redistribution des postes n’est pas acquise. Notons que les hooligans en question auraient justement trouvé des emplois, et des repères, dans la police.

L’erreur des émeutiers consiste à ne pas comprendre que la violence n’est pas justifiée dans un système démocratique. L’émeute et le pillage sont évidemment des solutions à courte vue qui cadrent avec les perspectives au jour le jour des catégories les plus précaires de la population. Le hooliganisme s’explique par le simple fait que les jeunes hommes sont indisciplinés et que le seul exutoire du football n’est pas suffisant, spécialement quand le gang des policiers (anciens hooligans), commet une agression contre le gang des jeunes.

Mais on peut aussi affiner l’analyse. 1) Au lieu de considérer le régime dans son ensemble, on peut comprendre les émeutes, en régime démocratique, comme la persistance de poches résiduelles non démocratiques de fait, sinon de droit. L’existence d’exclusions ou de discriminations est bien une restriction à la nature démocratique du contexte. 2) On peut comprendre la bonne conscience des dictateurs (ou de la droite) comme le sentiment qu’ils ont d’incarner la légitimité sociale dans des poches d’état de droit pour la partie privilégiée (de fait, sinon de droit) de la population. Rousseau disait bien qu’une monarchie est une République car elle incarne l’État en tant qu’il représente (plus ou moins bien) l’intérêt général. Mais une monarchie ne peut pas être un état démocratique achevé. Le Royaume Uni en est une.

Une crise constitue le symptôme de l’échec d’une politique ou pointe les limites de la démocratie. Puisque Cameron soulève la question « du bien et du mal » au Royaume Uni, on peut aussi se demander ce qu’on attend, comme je le réclamais en janvier 2010, pour « pendre Blair », sur le modèle de Saddam Hussein, pour le million de morts qu’il a causé en Irak sous de faux prétextes. Je disais alors que la démocratie a l’avantage, ou l’inconvénient, de :

« supposer cette participation collective et un consentement de l’opinion. Ce consentement permet de diluer la responsabilité des dirigeants. La démocratie est devenue un système généralisé d’« irresponsabilité des responsables » (politiques et économiques) qui produit sciemment une communication biaisée, et qui ne connaît pas de sanction. »

Ma proposition, à l’époque, visait à limiter l’invocation de la responsabilité collective, qui justifie les émeutes et le terrorisme, qui ciblent n’importe qui :

« Il faut en finir avec l’impunité de ceux qui prennent ce genre de décision si on ne veut pas que la chaîne des responsabilités soit explorée plus avant, en considérant que la complicité des exécutants ou des citoyens passifs est engagée. Puisqu’un véritable procès n’a pas lieu, et qu’on connaît le résultat à l’avance comme celui de Saddam Hussein, pendre Blair, Bush, Rumsfeld, Powell et quelques communicants, sans autre forme de procès, serait un bon début. »

Les émeutiers s’en prennent à un bouc émissaire symbolique. Le laxisme de droite consiste à rouler des mécaniques au parlement ou dans les médias et de se contenter de faire des exemples pour croire que tout entre dans l’ordre. La question est bien l’irresponsabilité des responsables.

À Londres, la proximité de la vie normale et de l’activité parasitaire mondiale de la City, en ces temps de crise économique globale, peut aviver des tensions réelles. Le lien est connu. J’ai déjà parlé de l’influence du salaire des traders et des patrons sur la hausse de l’immobilier (« Quel salaire pour les patrons ? », « Augmentez les patrons ! » et autres), ainsi que de la présence du petit personnel que suppose forcément la richesse (« Publicité clandestine de Véolia »). Les émeutiers ne valent pas mieux qui envient ce modèle par l’intermédiaire des stars du sport omniprésentes dans les médias. Cet idéal de réussite suppose l’échec de la majorité. Un système aristocratique est le principe institutionnel de cet état. L’abolition de la monarchie me paraît un préalable minimum pour une discussion sérieuse. Sa persistance décorative est le véritable signe du laxisme démocratique.

On peut aussi se limiter à la question conjoncturelle des émeutes si on n’est pas assez intelligent pour avoir une vision plus vaste. L’affaire DSK nous a fait éclater à la gueule que le problème peut se résumer assez simplement dans le fait de ne pas laisser son avenir se terminer en fait divers. La difficulté est que les médias et les politiques ont plutôt tendance à faire monter la sauce, car ils vivent de leur exploitation. On a vu jusqu’où peut aller le rôle des tabloïds au Royaume Uni, qui ont trouvé une occasion en or de détourner l’attention de leur turpitudes (illégales) à l’occasion des émeutes. Au point qu’on se demande, parfois, jusqu’à quel point ce genre d’affaires n’est pas un peu arrangé. On sait que des provocateurs (de tous bords) sont toujours présents dans les émeutes ou les groupes clandestins, ou qu’il suffit de laisser pourrir la situation. On le voit bien aussi avec Internet qui fait exploser la médiatisation de ceux qui cherchent à faire volontairement le buzz avec une orgie de bêtisiers.

Mon message aux émeutiers, à DSK, aux politiques et aux autres, est simple : ce n’est pas la peine de se forcer à faire des conneries, on en fait suffisamment sans le vouloir.

Voir aussi

Un tsunami de clichés frappe le Japon

Empirisme

Le tremblement de terre au Japon, suivi d’un tsunami, a provoqué un autre raz-de-marée, de clichés celui-là, à propos de l’âme supposée japonaise. Dans un premier temps, le tremblement de terre le plus important des annales du Japon, 8,9 sur l’échelle de Richter, a semblé ne pas faire trop de dégâts, ni trop de victimes. Mais les médias ont tout de suite répandu le bruit que les Japonais étaient très calmes, presque trop. On aurait pu simplement se dire qu’ils sont habitués aux séismes. Mais cette idée du calme, de la maîtrise de soi, de l’absence de panique, de la discipline, etc., est devenue le thème de prédilection des commentateurs, jusqu’à la nausée. On sait que les journalistes se recopient l’un l’autre. Ça devient apparent quand un événement se prolonge. La méthode révèle simplement le manque d’enquête sur le terrain. On rabâche les papiers précédents. On se croirait sur CNN où d’insupportables bavards commentent à l’infini des montages vidéo qui passent en boucle. Il n’y a pas que sur Internet qu’on commente les commentaires de commentaires.

Mon positivisme (connaissance par observation + expérience) constitutif s’est révulsé devant aussi peu d’infos. En cherchant sur Internet, on voyait toujours les mêmes images. Quoi ! Aussi peu d’images au pays des caméscopes, des téléphones vidéo. Il peut paraître un peu louche d’avoir moins de vidéos du Japon qu’on en a eu du tsunami d’Indonésie. Faut-il en conclure que « nos amis japonais » ont eu trop la trouille pour filmer ce qu’ils voyaient, ou qu’ils sont trop honteux de montrer leur panique ? Les touristes ou les expatriés occidentaux seraient-ils plus maîtres d’eux-mêmes ? Il est plus probable qu’ils les ont transmises, contrairement aux Japonais. De plus, un séisme est habituel au Japon, contrairement aux pays d’origine des touristes qui ont pu y voir un souvenir à rapporter, une expérience. Mais ce n’était pas un reproche de ma part. Dans un tremblement de terre, le plus fort jamais éprouvé, il me paraît évident que les Japonais ont dû penser à autre chose qu’à filmer et qu’ils ont dû chercher à se mettre à l’abri en attendant que ça finisse. Et ça n’en finissait plus. Je me permets de douter qu’ils n’aient pas été inquiets. La connaissance des choses comprend aussi celle des êtres humains.

Je ne croyais pas non plus qu’un tremblement de terre si important ait fait si peu de victimes. Les immeubles ont bien tenu cette fois, contrairement à Kobe en 1995, mais je pensais que les seules chutes d’objets ou de débris pouvaient avoir fait beaucoup de blessés graves. On sait que les accidents domestiques sont une cause très importante de mortalité, pour les vieillards en particulier. Et les vieux sont nombreux au Japon. Je ne me satisfaisais donc pas des commentaires. Plus généralement, il faut tenir compte des lois physiques et des infos qu’on possède déjà.

J’ai également douté de ne voir aucun immeuble effondré du fait du séisme. Que les immeubles récents aient mieux tenu qu’à Kobe est une bonne nouvelle. Mais qu’aucun bâtiment ne se soit écroulé ne me paraît pas possible. Il est plus probable qu’on dissimule les dégâts qui auraient pu faire une mauvaise impression comme dans le cas de Kobe. Le contrôle des médias (embeded) semble la méthode actuelle. Et même si les immeubles ont tenu, la structure peut quand même être touchée. La reconstruction coûtera très cher, et on n’a peut-être pas voulu décourager le public par la perspective de lendemains difficiles en plein traumatisme. Je suis indulgent.

Les nombreuses répliques ont aussi dû inquiéter les habitants, malgré l’habitude. Elles peuvent aussi achever un bâtiment branlant. Mais on comprend qu’on n’en fasse pas forcément une montagne : un tremblement de terre est global, on doit bien se résigner et attendre que ça passe. Cela ne signifie pas que les gens soient si indifférents. Il est vrai qu’on a vu une vidéo d’un magasin où les employés essayaient de retenir les produits qui tombent des rayons. J’ai quand même eu l’impression qu’on leur demandait de le faire, contre leur première réaction de se mettre à l’abri. Outre l’habitude de la chose, cela ne me paraît pas conforme aux lois physiques (à cause de l’inertie) de vouloir maintenir des rayons, même si on ne sait pas, quand ça commence, que ce séisme sera le plus important jamais observé. Les choses sont simples : si les rayons bougent, c’est que le tremblement de terre est important. Je n’ai pas pensé que ces (patrons) Japonais étaient très raisonnables, sur ce coup.

Je sais aussi que les journalistes ont tendance à minimiser les catastrophes. J’ai pu par hasard assister en direct, à la télévision, aux attentats 11 septembre. Un journaliste, même au second crash, a dit que c’était peut-être un accident. J’ai aussi vu en direct l’effondrement de la tribune du stade de Furiani, en 1992. Même schéma, le journaliste, voyant que des spectateurs se relevaient, a dit que cela ne devait pas être trop grave (18 morts, 2 200 blessés). Certains confondent leurs souhaits propitiatoires et la dure réalité (au foot, c’est vrai, « on y croit, on y croit ». Ben, non !). Pour le tsunami indonésien aussi, j’étais sceptique et agacé par le chiffrage des victimes au compte-gouttes, qui semblait ne pas vouloir en faire l’addition. D’après les indications sur les villages et les zones concernées, j’avais donc mesuré les côtes sur une carte et obtenu le chiffre de 100 000 victimes. Je dois avouer que j’avais dit moi-même : « ce n’est pas possible » (Humain, trop humain !). Je n’étais pourtant, expérimentalement, pas loin de la cruelle réalité.

Le tsunami japonais est arrivé qui a lui aussi suscité des commentaires lénifiants. On peut concéder aux journalistes de continuer sur la lancée du faible nombre de victimes du tremblement de terre. Avec le tsunami, le nombre est quand même passé des 350 morts du séisme à 1 000, puis 1 500 dans un premier temps. Mais j’ai eu l’impression que c’était presque considéré comme une anomalie par certains reporters. Quand on a vu enfin les images spectaculaires du tsunami, on s’est dit que les Japonais avaient eu de la chance, par rapport aux Indonésiens.

Puis, on a commencé à parler de 10 000 disparus, dans une seule région. Disons-le tout net : il aurait sans doute fallu paniquer un peu plus. Un tsunami suit toujours un séisme en mer. Il était annoncé. Il fallait évacuer immédiatement. Il est possible que des blessés du tremblement de terre n’aient pas pu être secourus à temps, sous les décombres du séisme, si on en minimise l’importance. À voir les rares images, des véhicules roulaient sur les routes de la plaine côtière, qui auraient dû être fermées à la circulation. Le montage interrompait la vidéo avant de les voir emportées par les flots. C’est une autre forme de « pensée positive ». Je préfère le positivisme traditionnel. Et je doute un peu qu’au dernier moment, les personnes dans les voitures aient pu montrer un calme olympien, autre que de la résignation.

La catastrophe nucléaire s’est ajoutée, et j’ai quand même l’impression qu’on a constamment minimisé l’importance du risque. Il est pourtant évident qu’on aurait dû sécuriser au plus vite les installations, comme pour le supermarché. Les médias et les commentateurs français en ont profité pour parler d’Hiroshima, ce qui n’a aucun rapport. Certains ne savent pas ce qu’est une centrale nucléaire, qui n’explose pas comme une bombe atomique. Le risque est la fusion du coeur et « le syndrome chinois », dont traitait le film du même nom (film de James Bridges, en 1979, avec Jane Fonda, Jack Lemmon, Michael Douglas). Ce qui peut d’ailleurs être plus grave.

Mais seul le symbole que « les Japonais ont eu l’expérience de la bombe atomique » semblait compter ! Cela ne les a pourtant pas empêchés de construire des centrales nucléaires dans un pays aux fréquents séismes. Il me semble que c’est plutôt ça le problème. L’absence d’information du gouvernement « pour ne pas inquiéter les populations », « pour ne pas déclencher de panique », semble confirmer l’idéologie qui règne au Japon. Les Japonais font un peu trop confiance en l’autorité. La démocratisation post-impériale aurait-elle échoué ?

Apparences culturelles

C’est sans doute cela le problème des empires des signes que sont le Japon… et la France. Les clichés ont volé bas sur la question de l’âme japonaise. De très nombreux commentateurs ont étalé leur confiture culturelle de cette image calme et stoïque des Japonais. J’ai peur que les Japonais eux-mêmes soient victimes de l’image en question. C’est aussi ça, la culture. Ils peuvent être pris, ou se prendre eux-mêmes, pour des « descendants de  samouraïs ». J’ai peur qu’il ne s’agisse plutôt de tortues ninjas. Ce qui est plus grave, car les films pour enfants reposent essentiellement sur le principe du happy end. C’est rassurant, mais pas très réaliste.

Les plus cultivés, comme Alain-Gérard Slama, pour sa chronique matinale de France confiture, le 16 mars, sont allé relire Maurice Pinguet et sa Mort volontaire au Japon, pour justifier « le calme et la maîtrise de soi du peuple japonais dans son ensemble », contre « la souffrance ostentatoire qui sollicite la compassion ». Slama convoque assez inutilement le seppuku/hara-kiri et idéalise les kamikazes (« Pinguet montre qu’ils relevaient d’un chois vécu ») les assimilant aux « sauveteurs que l’on voit tenter de colmater, au prix de leur vie, les brèches des centrales nucléaires » [oubliant les plus nombreux « liquidateurs » de Tchernobyl : mais les Slaves sont des pleurnicheurs]. Slama déplore que les donateurs préfèrent l’ostentatoire. En même temps, si tout va bien, pourquoi s’inquiéter. Et si tout va plus mal que le gouvernement le dit, ce sont les Occidentaux qui ont raison. Mais Slama a eu raison de se replonger dans Pinguet, je suis certain que les Japonais se sentent beaucoup mieux.

Le comportement japonais est-il de la docilité ou de la résignation ? Dans Le Monde du 17 mars, François Lachaud (directeur d’études à l’Ecole française d’Extrême-Orient, spécialiste d’études japonaises) s’étonnait même qu’une amie japonaise, « à moins de 300 kilomètres de la région ou le tsunami et le tremblement de terre se sont produits, donne l’impression d’être entièrement maître d’elle-même ». Sans doute son âme japonaise fusionnelle devait-elle être touchée à distance par les radiations et le séisme. Et de dévaloriser l’intérêt « trouble » des Occidentaux pour les catastrophes contre le sentiment de « la fragilité, l’impermanence, l’évanescence [comme] manière japonaise d’apprécier la beauté et de faire l’expérience de l’existence ». On peut admettre que le stoïcisme et l’épicurisme se rejoignent dans un pays qui connaît souvent des tremblements de terre. On sait d’ailleurs que cette attitude existe aussi en Californie, au grand étonnement des touristes.

Ce dénigrement assez général de la sensiblerie occidentale (ou autre) contre le calme olympien de cette culture japonaise idéalisée est assez malsain. Lachaud semble considérer bizarrement que l’intérêt occidental pour la catastrophe, certes médiatisé par la culture, relève d’un manque de souci pour les victimes, contrairement à la compassion ontologique nipponne. Le nombre même des commentaires qui approuvent ses clichés le contredit.

On peut admettre une maladresse pour parler des cultures différentes (ce qui est un problème dans le cas d’un spécialiste). Mais s’il ne faut pas voir dans l’absence de manifestation émotive un comportement culturel fataliste, holiste, soumis, etc., la meilleure façon d’en parler serait sans doute d’identifier des différences individuelles au lieu de retomber dans les généralités. Ces particularités existent, bien évidemment, mais peut-être le modèle culturel japonais consiste-t-il à ne pas les mettre en valeur en toutes les circonstances ? Ce qui produit bien quand même une apparence holiste. Si les choses ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être, une apparence différente manifeste bien un code culturel. Il est contradictoire d’insinuer une différence de nature marquée par le « non-dit », qui laisse place à toutes les interprétations – car ces conjectures sont forcément fondées sur une humanité partagée.

On pourrait au contraire voir dans cette idéalisation une référence à une race de seigneurs, dont on connaît le comportement pendant la Seconde Guerre mondiale envers les Chinois et les prisonniers. Si les Japonais ont changé, c’est donc récent, et cela ne relève certainement pas de la tradition. Ces intellectuels qui valorisent le stoïcisme japonais oublient sans doute que l’idéal stoïcien, sur le modèle romain (pourtant mentionné par Slama), était celui qui avait cours, il n’y a pas si longtemps, en Occident. C’était aussi un idéal aristocratique qui pouvait mépriser le peuple résigné, la morale d’esclave, etc. La Révolution française, les révoltes sociales (et d’esclaves), ont renversé cette image d’idéologues élitistes. J’ai déjà signalé le cas de Max Scheler qui idéalisait le cadre féodal où chacun restait à sa place (pourquoi pense-t-on immédiatement au Japon ?) et qui accuse ceux qui s’en détachent du « ressentiment » qui est le sien (ou celui des aristocrates déchus auxquels il s’identifie littérairement). Le fameux livre de Takeo DOI, Le Jeu de l’indulgence : Etude de psychologie fondée sur le concept japonais d’amae, se réfère d’ailleurs aussi à Scheler (d’après mes souvenirs).

Un article de Rue89, « Non, les Tokyoïtes ne sont pas zen. Oui, ils ont peur », traitait donc de cette question. Mais de nombreux commentaires reprenaient quand même le cliché nipponolâtre et l’auto-flagellation. Je les ai contredits en ces termes :

« Il faudrait surtout ajouter que les Occidentaux sont aussi éduqués pour montrer leurs émotions (en particulier au cinéma, et surtout les actrices). Ce qui est intéressant dans cette histoire, comme pour ‘le paradoxe du comédien’ de Diderot, c’est donc que l’expressivité ou la non-expressivité ne dit rien sur les émotions réelles ! »

Cet idéal de sensibilité est un modèle récent, hollywoodien, auquel on doit se conformer. C’est ça, la culture (bis) ! Il est possible que les Japonais occidentalisés le subissent aussi. Mais il est aussi possible qu’ils se conforment au modèle hollywoodien de l’Asiatique maître zen ou de karaté (puisque le modèle traditionnel japonais était celui de l’élite et non du peuple). Chacun doit s’arranger avec ces modèles, plus ou moins schématiques, offerts par les cultures locales ou la culture internationale. Cela ne dit rien des sentiments réels, s’ils existent. C’est valable pour les Japonais comme les Occidentaux, et les autres, qui peuvent être individuellement sensibles ou indifférents, sans forcément le manifester, ou en le manifestant de manière stéréotypée et insincère. Je vois mal un Japonais dire publiquement qu’il se fout des autres dans de pareilles circonstances, même si c’est le cas, ou s’il est simplement satisfait d’être passé à travers les gouttes (mais je ne voudrais pas non plus les sous-estimer).

Effectivement, on se dit qu’il est plus probable que les Occidentaux, et en particulier les Français, auront davantage tendance à râler et à se livrer à des considérations générales. Je ne voudrais cependant pas sous-estimer non plus les Japonais, qui peuvent le faire aussi à leur façon, mais avec la même valeur, et qui sera compris comme telle. Par définition, en cas de différences culturelles, un code est forcément compris par les autochtones. C’est cela une culture (ter) !

Cette notion de panique occidentale est d’ailleurs douteuse. Certains ont d’ailleurs remarqué, toujours sur Rue89, que les Français n’avaient pas paniqué dans les catastrophes récentes ou les attentats que nous avons connus. Par contre, une fois le choc passé, des récriminations se sont manifestées davantage, de façon plus explicite. Une véritable analyse culturelle consisterait à comprendre les façons considérées comme plus subtiles des Japonais pour manifester leur mécontentement au lieu d’imaginer ce qu’il faut bien appeler un fatalisme, tout en refusant de l’admettre.

L’explication de Pinguet exhumée par Slama, qui oppose la transcendance platonicienne/chrétienne au bouddhisme sans représentation de l’au-delà, pourrait être la bonne, à condition d’éviter de reproduire le malentendu spiritualiste occidental. L’interprétation, reposant sur la transcendance, qui fait de l’attitude japonaise une haute qualité de l’âme, tend à générer une logique aristocratique. Inversement, si la mort fait partie de la vie et que tout est ici bas, cela nous renvoie plutôt à ce que l’Occident appellerait un strict matérialisme. Contrairement à ce que conclut Lachaud, cela ne débouche donc pas sur l’espoir. D’où l’impression factuelle de résignation et de fatalisme, qui se trouve justifiée.

En tout cas, on peut toujours remarquer que ceux qui idéalisent le silence sont très bavards, et que leur exaltation du stoïcisme n’a d’égal que leurs éternelles jérémiades, qui les rendent conformes à la culture locale dont ils déplorent assez classiquement la décadence. Ce genre de rengaines culturelles obligées relève surtout de l’impuissance face au destin qui frappe durement, ou du manque d’imagination. S’il fallait une confirmation du matérialisme orientalo-universel, on est bien obligé d’observer que les supposées forces de l’esprit japonais ont été impuissantes face aux forces matérielles, telluriques, aquatiques et atomiques. Il est finalement normal que chacun se raccroche à ce qu’il a.

Jacques Bolo