Gérard Filoche antisémite ?


Résumé

Gérard Filoche viré du PS pour avoir retweeté un image antisémite. Ça dégénère des deux côtés !

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Filoche n’est pas antisémite, mais il est un peu con (il n’est pas le seul).

Gérard Filoche, figure de la gauche du Parti socialiste, ancien inspecteur du travail, a été exclu du bureau national du Parti socialiste à l’unanimité le 21 novembre 2018. Il avait diffusé sur Tweeter une image représentant Emmanuel Macron avec un brassard nazi, le signe dollar remplaçant la croix gammée avec, en arrière-plan, Patrick Drahi, Jacob Rothschild et Jacques Attali sur un fond d’images floues des drapeaux américains et israéliens. Un slogan sur la photo : « En Marche vers le chaos mondial » et un commentaire de Filoche dans le texte du tweet : « Un sale type, les Français vont le savoir tous ensemble bientôt ».

Gérard Filoche a retiré son tweet rapidement. Il s’est défendu sur Tweeter que ce genre d’attaque contre Macron est banal sur les réseaux sociaux et que ce n’était pas lui qui avait diffusé cette image, mais qu’il en assumait la responsabilité. Il a aussi dit qu’il ne s’était pas aperçu qu’il y avait des drapeaux américains et israéliens en fond. Certains ne l’ont pas cru, mais c’est pourtant probable, parce que je ne l’avais pas vu moi-même quand cette image a été répercutée partout du fait de la polémique. Je m’étais aussi demandé qui était le type du milieu, car je ne connaissais pas le visage de Jacob Rothschild. Mais je me doutais bien, de par le contexte et le jeu sur le symbole nazi et les autres personnalités, qu’il pouvait s’agir d’un Rothschild puisque Macron avait travaillé pour la banque de cette famille. Il me paraissait évident que le tweet était de nature antisémite. C’est ce qu’aurait dû se dire Filoche avant publication. Le niveau baisse !

L’image s’est révélée être une reprise d’une publication de la bande à Alain Soral qui, sur son site Égalité et Réconciliation, propage ce genre de propagande antisémite, dont il faut noter la particularité qu’elle associe les juifs aux nazis ! La contradiction n’est pas celle qu’on imagine immédiatement. Le nazisme est devenu une insulte généralisable : il est connu que …………………….

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Daniel Parrochia: « Qu’est-ce que penser/calculer? Hobbes, Leibniz et Boole » (1992)

Résumé

Daniel Parrochia se livre ici à un curieux exercice qui consiste à mobiliser toute l’histoire de la philosophie, de la logique et des mathématiques pour nier finalement que la pensée soit un calcul. Ce faisant, il fournit heureusement les moyens théoriques de comprendre en quoi il a tort.

Daniel Parrochia commence étonnamment d’emblée par mentionner Aristote contre les sophistes, considérés comme enseignant les résultats sans les règles de l’art (p. 5). Le rapport avec l’opposition pensée/calcul serait plutôt inverse : l’application de règles constitue bien une forme de calcul et le syllogisme aristotélicien (si…alors) est le principe même des systèmes experts en intelligence artificielle.

Parrochia convoque donc toute la philosophie intercontinentale à la rescousse pour justifier sa négation de la pensée comme calcul : pour Kant, même les règles ne donnent pas le jugement naturel (p. 5). La citation de Hegel, selon laquelle « le calcul est censé faire violence à la pensée » (p. 6), me paraît relever de cette pétition de principe intuitionniste kantienne. Pour Heidegger, qui scie la branche sur laquelle est assise toute la philosophie occidentale, on ne saura jamais ce qu’est la pensée : 1) elle ne conduit pas aux sciences ; 2) elle n’apporte pas la sagesse ; 3) elle ne résout aucune énigme ; 4) elle ne sert pas à l’action ; et il se contente de la considérer comme un « cheminement » (p. 8). Ce qui n’est déjà pas d’un grand secours, mais se révélera bancal un peu plus loin. Pour Bergson : les automatismes sont risibles (p. 10). On sait qu’il concevait le rire comme le « mécanique plaqué sur le vivant »

Parrochia admet qu’il a bien fallu penser le calcul et les nombres eux-mêmes. Il estime avoir le soutien de « Husserl, mal compris […] de ses plus éminents disciples » (p. 11). On s’intéresse ici à la nécessité de construction des concepts fondés initialement sur la multiplicité des phénomènes et des symbolismes pour les représenter (p. 13). Parrochia reviendra à plusieurs reprises sur ce thème de la représentation conceptuelle, parlant d’un moyen qui soulage le cerveau et permet des processus supérieurs de la pensée (pp. 11, 17, 81, 108). Mais la solution sera assez classiquement le biais matheux de dire que tout « se résume très facilement à quelques propositions fondamentales énoncées pour la première fois par le mathématicien italien Peano » (p. 18). On pourrait trouver un peu factice de nier que la pensée est un calcul au moyen des mathématiques et qu’il s’agit d’un baratin scientiste de croire que la question se résout par les notions mathématiques de « groupes, anneaux, corps, commutation » (p. 18-19), puisqu’on pensait déjà auparavant, et que cette évolution des représentations est une partie du problème penser/calculer. C’est une mauvaise habitude professorale de confondre l’histoire du problème avec le problème lui-même.

Il est possible que la confusion habituelle de la question pensée/calculer repose sur le biais philosophique classique de s’intéresser aux mots plutôt qu’aux choses. Parrochia note d’ailleurs que l’étymologie de penser est « peser, évaluer, comparer » (p. 11), tout en se méfiant judicieusement du procédé, puisque les étymologies sont souvent relatives à une langue et par conséquent non universelles (p. 10). La philosophie, spécialement heideggérienne, est souvent moins regardante. Un peu plus loin, Parrochia notera aussi que le terme utilisé par Hobbes, « reckon » en anglais, signifie bien « estimer, penser, calculer » (p. 61). Dans mon livre qui critiquait les philosophes opposés à l’intelligence artificielle, j’avais mentionné qu’en français du Sud, on utilisait (anciennement ?) le terme « calculer » à la place de « réfléchir » sans aucun état d’âme. Ce n’est donc pas un problème pour certaines cultures d’admettre que la pensée est un calcul, alors qu’elle est pour d’autres un phénomène mystérieux et indéfinissable………………………….

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Le grand retour de l’intelligence artificielle?

Résumé

Bilan bibliographique de l’intelligence artificielle à la BNF.

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Je me suis intéressé personnellement à cette question vers 1984, juste un peu après les débuts de la micro-informatique en France. À cette époque, un grand nombre de livres en français ont paru sur le sujet pendant une dizaine années. En 1996, j’ai publié moi-même un livre, Philosophie contre intelligence artificielle, qui réplique aux philosophes, linguistes et informaticiens sceptiques à l’égard de la possibilité d’une IA. Ces interrogations philosophiques redeviennent aussi à la mode à peu près dans les mêmes termes.

Dans les années qui ont suivi la publication de mon livre, l’intérêt pour l’IA est retombé un peu dans l’édition. Un grand nombre des livres précédents ont d’ailleurs été rapidement indisponibles. Autour de l’an 2000, l’intérêt s’est plutôt porté sur les débuts d’Internet, le développement des blogs (en langage HTML) et sur Wikipédia en 2001, puis sur les réseaux sociaux les années suivantes avec la création de Facebook en 2004-2006, de YouTube en 2005 et de Twitter en 2006.

Dans le catalogue de la Bibliothèque nationale française, on peut constater la courbe assez remarquable, qui montre que le nombre des livres en français a chuté au milieu des années 1990. La BNF a commencé à les remplacer par les livres en anglais qui sont devenus la norme sur le sujet, dont certaines conférences françaises avec des titres anglais. On y trouve également un certain nombre d’ouvrages en allemand (22), en italien (7), en espagnol (3), en hébreu (1), en basque (1) que je n’ai pas inclus dans la statistique complète des parutions par année (hors périodiques)…………………..

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Macron et Mélenchon incompris?

Résumé

La politique se réduit-elle à jouer sur les mots pour divertir les gogos ?

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Tant Emmanuel Macron que Jean-Luc Mélenchon ont des problèmes avec les mots qu’ils utilisent. J’avais eu l’occasion de commenter ce travers précédemment. Cette fois, la conjonction est amusante puisque les deux ont provoqué une indignation publique surjouée quasi simultanément pour cette rentrée politique de septembre 2017.

En voyage en Grèce, le président Macron a parlé de « fainéants » et certains se sont sentis visés. Ils ont revendiqué le qualificatif à l’occasion de la première manifestation de la rentrée, contre la réforme du Code du travail : « Les fainéants en colère », « Les fainéants sont dans la rue », « Fainéants de tous les pays, unissez-vous ! », etc. Macron s’en est expliqué en disant qu’il visait les politiciens qui n’avaient pas fait les réformes nécessaires. Le 26 septembre 2017, dans Le Monde, l’écrivain Henri Peña-Ruiz a fait semblant de comprendre que Macron traitait donc de fainéants les personnes qui refusent ses réformes. On comprend que le mot fainéant désigne celui qui ne fait pas quelque chose qu’il devrait faire. Normalement, le mot ne désigne pas quelqu’un qui n’est pas d’accord avec ce qui est fait…………….

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Poutine et l’intelligence artificielle

Résumé

C’est parce que c’est Poutine ou quoi ? Spécialement si on parle d’intelligence artificielle, il faudrait montrer qu’on est capable de comprendre ce que les gens disent ! À moins que ce soit simplement pour vérifier ceux qui répercutent les fake news… On a les noms !

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Sur le même mode de compréhension biaisée que l’affaire Macron-Mélenchon ce mois-ci, une conférence de Poutine, où il parlait d’intelligence artificielle, a donné lieu à une débauche de désinformation digne de la nouvelle guerre froide qui a cours en ce moment dès qu’il s’agit de la Russie. Si on parle de fake news à propos de Trump et de la Russie, justement, on peut vérifier que les médias français n’ont rien à leur envier quand ils titrent :

« Vladimir Poutine voit dans l’intelligence artificielle un moyen de dominer le monde » (Numérama)

« Poutine pense dominer le monde en maîtrisant l’intelligence artificielle » (Sciences et avenir)

Bon, le premier a une ambiguïté faux cul qui peut prétendre se dédouaner, mais le second y va franco, auréolé de toute sa science. Les médias sociaux font le buzz. La pub rentre. Tout baigne !

Vladimir Poutine avait simplement répondu à une question du public en disant que « celui qui deviendra leader dans ce domaine sera le maître du monde », ce qui est très différent. D’autant qu’il avait ajouté « Et il est indésirable que ce monopole soit concentré dans des mains précises » (ce qui est un peu mal dit ou mal traduit). Le passage de l’interview est disponible sur Youtube avec la traduction :

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Macron contestation


Résumé

La méthode volontariste de Macron risque de faire lever la contestation. Le volontarisme a des limites dans le domaine administratif, d’autant qu’on n’est plus à l’époque de la centralisation. Le problème serait plutôt la confusion des rôles.

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Macron commence mal la rentrée parlementaire 2017 avec ses discours à l’emporte-pièce qui jettent de l’huile sur le feu. Comme je le disais en juin, l’inconvénient d’un parlement à sa botte est que cela ne va pas tempérer les choses. Les opposants à ses réformes font semblant de ne pas comprendre ce qu’il dit en jouant sur les vieux mythes et le gouvernement leur renvoie la politesse. J’en ai parlé le mois dernier, je n’y reviens pas. Après avoir éliminé la prétendue « gauche de gouvernement », la gauche protestataire reprend des couleurs, mais le logo « plus à gauche que moi tu meurs » permet surtout de faire des blagues sur Internet et d’organiser des manifs. Au moins, le FN est sur la touche pour le moment : les médias vont devoir trouver d’autres « bons clients », ça va nous faire des vacances de ce côté-là. Heureusement, les faits divers ne manquent pas et Trump gigote à plein tube.

Vitesse et Précipitation

Vouloir tout changer rapidement, comme le veut Emmanuel Macron, est toujours risqué. C’est vrai que la situation sociale actuelle paraît bloquée, et qu’il faut parfois secouer le cocotier, mais vouloir passer en force est une mauvaise idée. Quand on veut casser l’opposition classique droite/gauche en la considérant comme contre-productive, il est préférable de rechercher le fameux consensus dont on crédite habituellement le modèle social allemand. Mais les Français ne savent pas faire. Dans un sens, c’est parce qu’ils ont une vision positive de la nature humaine. Ils considèrent que le consensus humaniste est déjà réalisé. Du coup, ils ne vont pas perdre du temps à parler de ce qu’on sait déjà. Ils cherchent donc tout de suite les problèmes qui subsistent et les sujets qui fâchent pour améliorer encore cette situation idyllique.

Mais c’est une erreur car l’intendance ne suit pas. Ce n’est pas seulement parce que le diable est dans les détails, mais plutôt parce que les grandes idées doivent être assimilées avant d’être mises en oeuvre. Le sociologue Michel Crozier a montré que les technocrates ne se rendent pas compte que leurs décisions se perdent dans le dédale de l’exécution, même si on finit par faire les choses quand même. Une approche plus pragmatique à l’anglo-saxonne ou sur le mode entrepreneurial permet en principe de progresser par essai et erreurs, mais les mauvaises habitudes de l’administration bonapartiste consistent à croire que les choses fonctionnent sur le mode militaire. En outre, le bon vieux temps de l’Empire français qui réduisait les vassaux des colonies à un marché captif est terminé dans un monde concurrentiel. Pas complètement, mais les prés carrés se marchandent à coups d’interventions militaires coûteuses. C’est pas du business, ça !

L’inconvénient de vouloir tout changer est aussi de risquer de casser ce qui marche ou qui pourrait mieux marcher si on améliorait simplement le suivi. Que sont devenus les « cercles de qualité » qui étaient censés s’atteler à la question dans les années 1980 ? Les industriels préfèrent-ils considérer que les normes les emmerdent et vivre de subventions ou de commandes publiques (selon le modèle colonial susmentionné) avec la complicité des syndicats et des élus ? En situation de concurrence, c’est plutôt une qualité supérieure qui permet de conquérir ou de conserver des marchés quand on n’est pas le plus fort ou le moins cher. J’ai déjà souligné le risque de se griller complètement à l’international quand on minimise les scandales comme ……………………………………………

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Raymond Aron, Le Spectateur engagé (1981)

Résumé

Pour Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, « ces entretiens apparaissent comme un questionnement de notre génération à celle de Raymond Aron » (p. 19). On connaît le parcours libéral de Raymond Aron, opposé à celui de Sartre, à partir d’un anticonformisme de gauche jusqu’à un anticonformisme de droite. Il a surtout échoué à convaincre ses contemporains de la justesse de ses engagements contre le déterminisme historique communiste. Avec le recul de plus de trente ans, de nouveaux enseignements apparaissent aisément puisque l’histoire a tranché. Mais la légendaire lucidité de Raymond Aron apparaît beaucoup plus discutable et cette confession montre qu’il a été beaucoup plus dépendant des contraintes de son époque qu’il a dû lui-même le penser.

Raymond Aron, Le Spectateur engagé, Entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, éd. Presse Pocket/Julliard, Paris, 1983 (1981), 350 p.

Au moment de sa parution, je n’avais pas pris la peine de lire ce livre sur Aron tiré de trois émissions de télévision. Les nombreux comptes-rendus dans la presse en donnaient une idée qu’on peut toujours croire suffisante. Je ne sais pas ce que j’en aurais pensé à l’époque. La richesse de cette chronique, aux premières loges du demi-siècle précédant l’élection de l’Union de la gauche qui venait de se produire, en fait regretter la relative brièveté sur chacun des épisodes. Elle donne aussi envie d’aller consulter les oeuvres de Raymond Aron dont elle aborde la genèse successive.

De l’ENS à la grande histoire

On sait l’origine de cette épopée qui commence en Khâgne comme préparation à l’École normale supérieure avec comme professeurs les philosophes Alain et Léon Brunschvicg, et comme étudiants ceux qui allaient devenir les philosophes Sartre et Nizan, le psychiatre et psychanalyste Lagache, l’épistémologue Canguilhem, l’historien Marrou. On conçoit que Raymond Aron semble éprouver une constante nostalgie de cette période, quand il avoue qu’il n’a « jamais rencontré un milieu aussi remarquable » (p. 27). Pourtant, il douche immédiatement ses propres illusions et celle des lecteurs en ramenant les choses aux proportions initiales plus exactes, bien en deçà des mythes qui se sont installés et qui persistent depuis : « qu’apprend-on sous le nom de philosophie ? Platon, Aristote et les suivants. Presque pas de Marx sinon un peu de sociologie ! Pas de post-kantien ou à peine. Pas de Hegel ! […] L’École Normale me préparait à devenir professeur dans un lycée, mais rien d’autre. […] J’étais presque désespéré d’avoir passé des années à n’apprendre presque rien. J’exagérais, car la formation par la lecture de grands philosophes n’est pas stérile. Mais tout de même, je savais très peu de chose du monde » (p. 29). On retrouve ici les impressions que laisse la lecture des mémoires de Simone de Beauvoir participant au même petit groupe.

Le contexte était différent de celui des débats de l’après-guerre : « le freudisme n’était pas encore accepté par l’ensemble des sorbonnards. Bouglé […] éclatait lorsqu’on parlait de psychanalyse : ‘c’est de la cochonnerie’. […]  Sartre […] avait décrété une fois pour toutes que le freudisme était inacceptable parce qu’il utilisait la notion d’inconscient. Or Sartre refusait toute distinction entre le psychisme et le conscient. […] Il a trouvé le truc : la mauvaise foi qui lui donne la possibilité de faire l’économie de l’inconscient tout en conservant l’essentiel de la psychanalyse » (p. 42). Mais c’est bien dans ce creuset que s’est formée l’intelligentsia qui devait dominer les sciences humaines jusqu’à la fin du siècle : « j’ai bien connu Lacan […] en séminaire Kojève……………. ……………………..

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Johan Heilbron : Naissance de la sociologie (1990)

Résumé

Les origines des sciences sociales modernes, depuis Montesquieu et Rousseau jusqu’à Saint-Simon et la redécouverte de l’épistémologie d’Auguste Comte. Une riche exploration de l’avancée des sciences naturelles et sociales, depuis les salons, académies et sociétés savantes au XVIIIe siècle jusqu’aux prémisses des sciences humaines contemporaines au XIXe. Mais la perspective bourdieusienne (ou celle de l’académisme protestant) d’un cadre disciplinaire professionnel strict manque généralement la reconnaissance de l’autonomie théorique.

Johan Heilbron : Naissance de la sociologie, Traduit du hollandais par Paul Dirkx, éd. Agone, Marseille, 2006 (1990), 426 p.

Par une curieuse coïncidence, le livre de Johan Heilbron, Naissance de la sociologie, réédition d’un livre publié en Hollande en 1990, constitue une sorte de développement du livre de Wolf Lepenies, Les Trois cultures : Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie (1985), dont je parlais le mois précédent. Ce dernier ajoutait la sociologie à l’opposition traditionnelle entre sciences naturelles et littérature, dont parlait le célèbre livre de Snow, Les Deux cultures (1959). Mais Wolf Lepenies se concentrait surtout sur la prétention de la littérature et de la poésie au monopole de la connaissance de l’humain face à la concurrence de la sociologie. Son ambition initiale est mieux satisfaite par le livre de Johan Heilbron qui traite beaucoup plus largement de la naissance de ces « trois cultures ». Sur ce point, c’est donc le titre de Naissance de la sociologie qui devient trop restrictif.

Le contenu du livre correspond aussi à la période qui précède le point de départ de celui de Lepenies. Heilbron étudie plutôt l’autonomisation progressive des disciplines universitaires actuelles. Il est donc normal qu’il parle de toutes les sciences de façon plus équilibrée que Lepenies, puisque les savants antérieurs au XIXe siècle étaient beaucoup moins spécialisés et même franchement littéraires, comme le mentionnait déjà Lepenies à propos du naturaliste Buffon.

On pourrait cependant reprocher à Heilbron ce choix du XVIIIe siècle comme point de départ de la sociologie. On s’intéresse à la société depuis toujours et partout, de Platon et Aristote aux législateurs et stoïciens romains, des pères de l’Église chrétienne aux philosophes arabes, indiens ou chinois. Le début de l’époque moderne, à la fin du Moyen-Âge, est la vraie origine des théories que les philosophes sélectionnés par Heilbron, Montesquieu (1689-1755) et Rousseau (1712-1778), ne faisaient que commenter. Mais Heilbron semble préférer les philosophes français : « La question […] est de savoir comment et pourquoi ces théories de la société ont pris leur essor en France » (p. 32). Une excuse d’Heilbron pourrait consister, comme pour Lepenies, dans le fait qu’ils s’adressaient d’abord à leur public hollandais ou allemand, dans le but de parler de la sociologie française. Le livre de Lepenies concernait la France, l’Angleterre et l’Allemagne, mais celui d’Heilbron traite presque exclusivement de la France.

Le mot et la chose

Une explication de cette valorisation excessive de la sociologie française, outre la centralité effective (mais pas exclusive) de la culture française par le passé, pourrait relever de la tendance d’Heilbron à se polariser un peu trop sur les mots et à privilégier l’institutionnalisation de la discipline sociologique, qui sera plus importante en France. On sait que c’est Auguste Comte qui a forgé le mot « sociologie » (on lui avait reproché ses racines composites latine-grecque), et Heilbron accordera aussi beaucoup (trop) d’importance à la naissance des mots « société » et « social ». Ainsi, c’est seulement du point de vue de la dénomination qu’il peut dire qu’il n’existe pas de sciences politiques avant 1871 (p. 35), du fait que la « scission entre ‘sciences morales’ et ‘sciences politiques’ constitue en France une dichotomie fondamentale » (idem). C’est confondre les intitulés disciplinaires et les contenus……………………….

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Maurice Olender : Les Langues du Paradis (1989)

Résumé

Olender traite ici de la naissance et de l’évolution de l’indo-européen, plus spécifiquement dans sa concurrence avec l’hébreu comme langue du Paradis. À travers les conceptions de Herder, Renan, Müller et Goldziher, il montre les errances providentialistes des intellectuels du XIXe siècle, qui ont fondé celles du XXe.

Maurice Olender : Les Langues du Paradis, coll. « Points – Essais », éd., du Seuil, Paris, 2002 (1989), 298 p.

Ce livre fondamental de Maurice Olender, qui évoque l’histoire des recherches sur l’indo-européen, résout quelques questions importantes qui expliquent les dérives des intellectuels. Comme l’a bien souligné Jean Starobinski dans la citation publicitaire en quatrième de couverture : « Si j’ai bien aimé le livre de Maurice Olender, c’est qu’il montre très bien comment des hommes de science, de la meilleure foi du monde, ont pu se tromper ». C’est effectivement un problème crucial qui menace toujours le travail intellectuel.

La notion de « langue du Paradis » concerne l’origine des langues et du langage. Umberto Eco, dans La recherche de la langue parfaite (1994), dont j’ai aussi rendu compte, a d’ailleurs approfondi cette question sur une plus longue durée. Eco se réfère d’ailleurs à ce livre d’Olender qui traite plutôt de la naissance et de l’évolution de l’idée d’une langue indo-européenne dans sa concurrence avec l’hébreu comme langue du Paradis.

Dans un contexte chrétien qui voyait la Bible comme le texte résumant réellement l’histoire du monde et de l’humanité, la question se posait naturellement de savoir si l’hébreu était la langue du Paradis, déjà avec saint Augustin (354-430), ou si c’était un proto-hébreu avec Leibniz (1646-1716). Olender précise (pp. 11-16) qu’à cette dernière époque, les débuts d’une analyse linguistique jouent sur les étymologies délirantes des langues européennes pour revendiquer cette primauté paradisiaque. En 1688, le Suédois Andréas Kempe (1622-1689), s’amuse de ces fantasmes nationalistes dans son livre titré précisément Les Langues du Paradis (p. 14)………………….

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Julien Offray de La Mettrie : L’Homme-machine (1747)

Résumé

L’Homme-machine, petit exposé en forme de monologue ou de conversation, à la façon démodée du XVIIIe siècle, s’est attiré les foudres non seulement des religieux, mais aussi des philosophes de l’Encyclopédie, qui n’ont pas voulu y être associés. Son matérialisme radical scellera sa réputation. Flaubert utilisera ses arguments dans un débat entre Bouvard et Pécuchet, avant que ne renaisse la question plus concrète de l’intelligence artificielle (IA).

Julien Offray de La Mettrie : L’Homme-machine, coll. « Mille et une nuits », éd. Fayard, Paris, 2000 (1747), 104 p.

Ce livre de La Mettrie (1709-1751), comme son titre l’indique, fait référence à la conception des « animaux-machines » de Descartes, en la généralisant à l’homme. Peut-on y voir une anticipation de l’intelligence artificielle ? Le propos concerne plus simplement le fait de considérer le corps humain comme une machine très complexe, du point de vue du médecin qu’était La Mettrie. Mais on comprend vite que le problème est quand même celui de « L’Esprit dans la machine ».

Le contexte du milieu du XVIIIe siècle correspondait à une conception spiritualiste et religieuse dogmatique. Au siècle précédent, le dualisme de Descartes (1596-1650) avait maintenu une distinction entre l’âme et le corps pour légitimer l’étude scientifique des phénomènes matériels, en laissant les questions spirituelles à la religion. C’était plus prudent. Lucilio Vanini (1585-1619) avait été condamné au bûcher à Toulouse pour avoir soutenu l’éternité de la matière (note 55, p. 88). La postface sur la « Vie de La Mettrie » rappelle qu’il avait lui-même publié à La Haye L’Histoire naturelle de l’âme, en 1745, prétendument traduite d’un ouvrage anglais. Ce livre avait été condamné par le Parlement à être lacéré et brûlé en 1746, puis Politique du médecin de Machiavel, publié sous pseudonyme à Amsterdam en 1746, avait subi le même sort. L’Homme-machine est publié en 1747 à Leyde. Et en « 1748, interdit à Leyde, l’ouvrage est brûlé à La Haye. La Mettrie […] se réfugie en Prusse […] à la cour de Postdam » (p. 100).

La conception qui fait de l’esprit une propriété du corps, et donc virtuellement celle d’une machine, n’était pas du tout admise à la discussion. Pourtant, la question se posait bien déjà en ces termes. Jérôme Vérain titre sa postface « Le corps horloge » pour rappeler la fascination devant l’automate de Vaucanson, supposé simuler la vie même (p. 91). Nous sommes bien plus exigeants aujourd’hui…………………………………..

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