Wolf Lepenies, Les Trois cultures : Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie (1985)

Résumé

Le livre de Lepenies, contrairement à son titre trop ambitieux, traite surtout de la rivalité des littéraires avec la sociologie pour la description de l’homme et de la société. Il aurait dû s’intituler : « La sociologie et ses ennemis » pour paraphraser Karl Popper. Il y est question de l’opposition classique entre explication et compréhension, raison et sentiment, qui fut une divergence connue au sein même de la sociologie allemande au début du XXe siècle, que l’auteur constate aussi en France et en Angleterre, et dont il suit minutieusement les traces jusqu’à la montée du nazisme.

Wolf Lepenies, Les Trois cultures : Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, éd. de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 1990 (1985), 410 p.

Littérature contre sociologie

Peu après la parution du livre, j’avais personnellement assisté à la conférence à propos de : Les Trois cultures : Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie donnée au Collège de France par Wolf Lepenies (avant qu’il y occupe la « chaire européenne » en 1991-1992). J’en avais gardé vivace le souvenir de l’accroche amusante :

« La cour d’honneur de la Sorbonne est dominée par deux statues, celle de Victor Hugo et celle de Louis Pasteur, un poète et un homme de science. C’est à l’extérieur sur la place de la Sorbonne, que se trouve […] le buste d’Auguste Comte […] érigé grâce à une souscription en 1902. La littérature ainsi que les sciences naturelles avaient leur place assurée à l’intérieur de l’université, alors que la sociologie dut en forcer l’accès » (quatrième de couverture et p. 45).

Ce qui est bien trouvé et qui correspond bien au contenu du livre sur la difficulté de la sociologie à être acceptée par le monde universitaire et le corps social dans son ensemble. En ce début de XXIe siècle, sa légitimité scientifique ne semble d’ailleurs toujours pas assurée et le livre de Wolf Lepenies peut servir à en comprendre les raisons. Son titre fait explicitement référence au fameux texte de C.P. Snow, Les Deux cultures (1959) qui traitait spécifiquement de l’opposition entre culture littéraire et culture scientifique, dont Lepenies rappellera qu’il critiquait la compromission des littéraires dans le nazisme, et plus généralement de leur ignorance des progrès scientifiques.

Wolf Lepenies commence aussi par rappeler que les sciences naturelles du siècle des Lumières étaient elles-mêmes très littéraires. Il indique que le naturaliste Buffon (1707-1788), auteur d’une Histoire naturelle en 36 volumes, considéré comme un écrivain et même comme un styliste, en a subi un discrédit de son vivant sur ce point quand la science s’est spécialisée.

Le livre de Lepenies est divisé en trois parties géographiques, « La France, L’Angleterre, L’Allemagne » (même la bibliographie, ce qui est une erreur). La chronologie des influences s’y perd un peu, puisque l’intérêt principal du livre est de montrer la permanence des oppositions entre la littérature et la sociologie. Il révélera d’ailleurs qu’elles reposent sur une sorte de malentendu, puisque la littérature, que ce soit en France, en Angleterre ou en Allemagne, revendique ce qu’il faut bien appeler une forme de sociologie. Au cours de la conférence au Collège de France, Wolf Lepenies avait précisé que la littérature servait surtout de sociologie dans les systèmes politiques en manque de liberté d’expression.

Dans la partie française, Lepenies nous rappelle que Balzac se considère comme un docteur ès sciences sociales (p. 4), Flaubert exige une impassibilité scientifique de l’auteur (p. 5), Zola considérait qu’il pratiquait la vraie science (p. 6). Même un anti-Lumières comme Bonald prône……………………..

 

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Gilbert Achcar : Marxisme, Orientalisme, Cosmopolitisme (2013)

Résumé

Ce livre du marxiste libanais Gilbert Achcar est un recueil d’articles dont le défaut est d’effleurer l’étude de la situation contemporaine au Moyen-Orient en se limitant à une défense et illustration de Marx et Engels contre l’accusation d’« orientalisme » au sens de Saïd, notion effectivement très discutable.

Gilbert Achcar : Marxisme, Orientalisme, Cosmopolitisme, coll. « Sinbad », éd. Acte Sud, Arles, 2015 (2013), 252 p.

Le premier article : « Religion et politique aujourd’hui : une approche marxiste » (2008) mentionne la jeunesse de Gilbert Achcar au Liban en 1967, quand il envisageait la fin prochaine de la religion grâce à l’éducation et la révolution socialiste. Devant la régression fondamentaliste actuelle au Moyen-Orient, on comprend qu’Achcar regrette le bon vieux temps. Mais son projet : « Cette étude vise non seulement à fournir une clé pour comprendre la capacité de résistance de la religion en général, mais aussi à expliquer la diversité des idéologies religieuses […] en tant que partie de l’idéologie dominante […qui] produit encore également des idéologies combatives de contestation des conditions sociales et politiques » (pp. 13-14), tend à se limiter au rappel de l’interprétation marxiste classique des religions, qu’il reconnaît pourtant insuffisante.

Ce rôle contestataire des religions lui fait rapprocher « la théologie de la libération et l’intégrisme islamique » (p. 19) en reprenant les analyses du christianisme primitif et des mouvements messianiques par Marx-Engels ou Max Weber. Achcar s’interroge sur la forme religieuse « communistique » des révoltes selon Engels (p. 27). Mais les hérésies sont nombreuses dans l’histoire et leur forme religieuse mériterait une analyse spécifique que ne permet guère la réduction marxiste à l’économie……………..

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Gordon Golding, Le Procès du singe: La Bible contre Darwin (2006)

Résumé

Ce livre sur le procès contre l’enseignement de la théorie de l’évolution révèle les subterfuges juridiques du débat et une explication surprenante du populisme d’alors et actuel, entre roublardise et formalisme.

Ce petit livre de Golding retrace minutieusement le contexte et le déroulement du fameux « Procès du singe » qui a vu s’affronter, en 1925, les adversaires et les partisans de l’évolutionnisme dans la petite ville de Dayton, dans le Tennessee. On avait également tiré un film, Procès de singe (Inherit the Wind) en 1960, réalisé par Stanley Kramer, à partir de cet épisode de l’histoire américaine qui éclaircit aussi au passage le mystère du populisme renaissant en ce début de XXIe siècle. Mais surtout, ce livre révèle les subterfuges qui caractérisent les interactions sociales américaines. Vu de l’étranger, on pourrait croire à une controverse intellectuelle plus authentique.

Golding commence d’emblée par nous surprendre en nous apprenant qu’« au cours des deux décennies qui suivirent la publication par Charles Darwin de L’Origine des espèces en 1859, la plupart des savants américains se convertirent à la théorie darwinienne » (p. 9), de même que l’opinion informée par des grands journaux d’opinion religieux modernistes ! La théorie de l’évolution n’était pas contestée ouvertement jusqu’à la Première Guerre mondiale. La parole dominante était le « Social Gospel » ou « christianisme social », pour lequel « les aspects surnaturels [de la Bible…] étaient jugés gênants » (pp. 10-11).

Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale qu’on assista à une « campagne contre l’enseignement de Darwin dans les écoles publiques américaines » de la part des protestants traditionalistes (p. 7). En particulier, William Jennings Bryan, trois fois candidat démocrate à la présidence des États-Unis, ancien ministre des Affaires étrangères de Woodrow Wilson, devenu prédicateur fondamentaliste, qui devait être un des acteurs principaux du « procès du singe », énonça les fondamentaux de la foi : 1) La Bible est inspirée par Dieu, ce qui justifie une interprétation littérale, 2) Jésus Christ est né de Marie réellement vierge, 3) il s’est sacrifié pour les hommes, 4) il est ressuscité, 5) il a fait des miracles, 6) il doit revenir sur terre au jugement dernier (p. 13). Golding devrait préciser qu’il s’agit du Nouveau Testament et que c’est plutôt la référence littérale à l’Ancien Testament qui faisait problème.

Les nombreux progrès techniques du début du XXe siècle avaient bouleversé le ritualisme de la vie traditionnelle, mobilisant les prédicateurs contre la modernité corruptrice (pp. 14-15), comme l’impudeur au cinéma (p. 24) en produisant une interprétation selon laquelle le péché avait été sous-estimé et l’amour surestimé par les partisans modernistes du Social Gospel (p. 17). La période postérieure à la Première Guerre mondiale avait confirmé cette impression que « la science s’est montrée capable de destruction et de mort » (p. 18)…………….

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Jean-Pierre Le Dantec contre François Ruffin

Résumé
Le Dantec se plaint que Ruffin reproduise le comportement qui était le sien dans les années 1970. L’histoire est une farce et le roman social du bovarysme.

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François Ruffin a publié un billet dans le Monde du 4 mai 2017 : « Lettre ouverte à un futur président déjà haï » auquel Jean-Pierre Le Dantec a répliqué par un autre billet : « Vous me faites honte, monsieur Ruffin » le 5 mai. Le Dantec critique essentiellement « la haine qui en transpire, rythmée par un refrain on ne peut plus explicite (« Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï ») ». On peut entendre ce titre de Jean-Pierre Le Dantec « Vous me faites honte » comme une querelle des anciens et des modernes. Le Dantec était, comme il le rappelle, un militant révolutionnaire anticapitaliste. Il a été directeur du journal La Cause du peuple et mentionne aussi qu’il a passé neuf mois dans la prison de la Santé à ce titre en 1971. François Ruffin est le jeune réalisateur de Merci patron ! et compte se présenter aux élections législatives dans la Somme avec le soutien de Jean-Luc Mélenchon sous l’étiquette « Picardie debout ! »

Le Dantec, qui est donc revenu de son gauchisme, le justifie en ces termes : « J’étais plus excusable que vous et que Jean-Luc Mélenchon, il est vrai. C’était un autre temps […] porté par les figures de Che Guevara, de Ho Chi Minh et de Mao […et] Mai 68. » Ce qui n’est pas très gentil pour ses petits camarades. C’est vrai que ça avait un peu plus de gueule, malgré le côté ancien combattant (comme on disait à l’époque aux vieux qui avaient fait la Résistance ou la Guerre d’Espagne, une des deux guerres mondiales ou les guerres coloniales encore récentes). Mais on pourrait faire remarquer que la critique du stalinisme existait aussi depuis longtemps à l’époque où Le Dantec était un maoïste (stalinien) pur et dur – même s’il faut contextualiser, pour ceux qui l’ignorent, en disant que Mao était considéré à l’époque comme une révision plus ouverte du stalinisme soviétique. La réalité était plutôt que le discours des maoïstes français était beaucoup plus « stalinien » que celui des communistes fidèles à Moscou, dont le stalinisme était beaucoup plus « pépère », plutôt considéré comme bureaucratique ou même réformiste sur le plan syndical. Le gauchisme de toutes tendances était simplement maximaliste ou « va-t-en-guerre-révolutionnaire ».

La vraie excuse était plutôt les régimes répressifs ou les dictatures, qui pullulaient (aussi) dans le camp occidental, en Amérique du sud, en Afrique, en Asie et même en Europe……….

 

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Abstention révolutionnaire?

Résumé
Le refus du front républicain d’une partie des partisans de Jean-Luc Mélenchon et le mauvais souvenir des hitléro-trotskistes.

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Les présidentielles françaises 2017 resteront dans l’histoire comme un summum qui dépasse le niveau de connerie de la précédente élection présidentielle américaine de 2016. On croit toujours qu’on ne peut pas faire pire, mais les capacités humaines sont vraiment illimitées.

Après le premier tour, les « insoumis » partisans de Jean-Luc Mélenchon ont mal supporté la défaite de leur leader. Certains ont considéré, comme j’en avais envisagé la possibilité avant le résultat, que l’absence de désistement d’Hamon en leur faveur leur avait volé la qualification pour le second tour. On a parlé du besoin du PS de rembourser les frais de campagne (il a passé les 5 % de justesse avec 6,36 %). Mais j’avais également posé la question de savoir ce qui se serait passé en cas de second tour Mélenchon/Macron. Configuration intéressante pour le report des voix de droite et d’extrême droite. Se seraient-elles portées respectivement sur Macron et Mélenchon ou en partie sur chacun, ce qui aurait provoqué une quasi-égalité dans les deux cas ?

Justement, la question du ballottage Macron/Le Pen semble aussi se poser aux insoumis alors qu’on aurait pu croire, dans leur cas, à une évidence du front républicain contre le FN. On ne leur demandait évidemment pas une approbation du programme de Macron, qui a eu la maladresse, encore une, de demander un vote d’adhésion. Toujours est-il qu’entre les deux tours, les partisans de Mélenchon se sont progressivement monté la tête en jouant les persécutés devant « l’arrogance » de l’injonction de bien voter. On reconnaît d’ailleurs ici la stratégie de victimisation du FN contre les élites, au point qu’on se demande si ce ne sont pas les nombreux trolls du FN qui le disaient et si les insoumis ne sont pas simplement des gogos. Mélenchon lui-même a refusé d’appeler à voter Macron (contrairement à Hamon) en disant seulement qu’il fallait faire barrage au FN et a dû revenir préciser qu’il n’allait pas s’abstenir, toujours sans appeler à voter Macron. Ses pudeurs de vieilles filles ont été justifiées……………..

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Vote sanction contre les insoumis

Résumé
Les partisans de Mélenchon risquent de perdre gros en refusant les alliances.

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Non, mais franchement… Les insoumis abstentionnistes, partisans de Jean-Louis Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle ne veulent faire barrage à Le Pen en votant Macron. Ils rêvent s’ils croient qu’ils vont pouvoir préparer le troisième tour (qui n’existe pas) en ne permettant pas de gagner le second tour !

C’est une mauvaise habitude de la gauche de prétendre à l’hégémonie dès qu’elle est majoritaire (= bolchevique en russe). C’est d’ailleurs ce qui s’était passé de la part du PS contre eux, ce qui avait provoqué précisément le départ de Mélenchon. Cette majorité à laquelle ils prétendent n’existe d’ailleurs évidemment pas, surtout si on compte le pourcentage des exprimés, comme certains veulent qu’on le fasse. J’ai eu l’occasion de répéter plusieurs fois que si la vraie gauche se réduit aux « insoumis », elle est donc très minoritaire. Si on retranche le vote utile qui s’est porté sur Mélenchon quand Hamon est passé second, cela ne doit pas faire plus de 15 % des votants, c’est-à-dire 10 % des inscrits. L’idée de prendre le pouvoir (« par des moyens légaux » comme dit le poète) devient très théorique, pour ne pas dire fantasmatique.

En se limitant au parlementarisme (bourgeois), préparer un troisième tour des législatives devrait inciter les insoumis abstentionnistes à s’interroger sur la possibilité de réunir les suffrages de ceux qui refusent l’abstentionnisme. Le truc lepéniste devenu la norme est de se victimiser contre l’arrogance des élites, parce qu’ils n’acceptent pas les critiques contre l’abstention. Pauvres chéris ! En militant ensemble pour Mélenchon, ils côtoyaient donc certaines de ces élites qui………………

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Le scandale Fillon comme exutoire

Résumé

L’affaire Fillon a plombé la présidentielle et boosté les médias.

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Les révélations du Canard enchaîné sur les emplois fictifs de l’épouse du candidat François Fillon, vainqueur des primaires de la droite, l’ont complètement discrédité. Mais l’inconvénient est qu’on n’a plus parlé que de ça pendant deux mois. Le bon côté de l’affaire est que les deux candidats du second tour ne sont pas issus des primaires des coalitions de droite et de gauche. Cette pâle copie du système américain était une mauvaise idée. Espérons que la leçon sera retenue et qu’on supprimera cette plaisanterie. En novembre dernier, dans « Le mercato des primaires », je disais que : « la rengaine gaulliste de lutter contre l’instabilité par le rejet des partis, comme le répètent docilement les journalistes, a abouti à la sélection des candidats par les médias au lieu de favoriser la démocratie interne aux partis politiques. » Comme je prévoyais aussi que Fillon était pour ainsi dire déjà élu, on peut remarquer que c’est à la fois un démenti et une confirmation, puisqu’il a été dégommé par une campagne médiatique.

L’affaire Fillon est intéressante sur ce point. Concrètement, il faudrait savoir si Le Canard enchaîné, qui a déclenché l’affaire des emplois fictifs, était au courant avant la victoire de Fillon aux primaires ou si le Canard a bénéficié de dénonciations (sans doute par les vaincus de son camp) une fois désigné. Et, si les journalistes étaient au courant, ont-ils décidé de dégommer la droite en dévoilant le scandale le plus tard possible. Si c’est le cas, c’est quand même gênant parce que cette campagne de presse a occulté le débat sur le programme pour lequel les électeurs de droite s’étaient décidés, bien que Fillon se soit maintenu pour le défendre avec une belle constance, mais complètement inutile. C’est dommage. J’aurais bien voulu savoir comment il allait justifier une « austérité » qui commençait par augmenter le chômage en supprimant 500 000 fonctionnaires………………

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Robert Paxton contre Donald Trump

 

Résumé

L’historien Robert Paxton nuance le fascisme en ploutocratie. Pas si faux, au fond.

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Le Monde du 6 mars 2017 publie une tribune : « Le régime de Trump est une ploutocratie » de l’historien américain Robert O. Paxton (professeur émérite d’histoire à l’université Columbia de New York), pour contester l’étiquette de fasciste qu’on colle au nouveau président américain. Paxton dit lui-même que :

« La tentation est forte de qualifier de  »fasciste » le nouveau président américain. Le ton agressif employé par Donald Trump, sa hargne, sa mâchoire crispée évoquent Mussolini. Ses arrivées théâtrales en avion (stratégie électorale inventée par Hitler) et ses harangues devant une foule qui scande des slogans simplistes ( »USA ! USA ! »,  »Mettez-la en taule », à propos d’Hillary Clinton, dépeinte comme une candidate corrompue) rappellent les meetings nazis du début des années 1930. Trump reprend plusieurs motifs typiquement fascistes : déploration du déclin national, imputé aux étrangers et aux minorités ; mépris des règles juridiques ; caution implicite de la violence à l’encontre des opposants ; rejet de tout ce qui est international, que ce soit le commerce, les institutions ou les traités en place. »

On pourrait admettre au contraire que l’analogie fonctionne plutôt bien. Mais, puisqu’on parle de ploutocratie, on peut plutôt dire qu’on ne prête qu’aux riches ! Ici, le problème évident, sauf peut-être pour les Américains, c’est que tout le monde considère que l’Amérique a toujours été une ploutocratie. L’élection de Trump relève donc des progrès de l’écologie qui exige que les étiquettes décrivent exactement la composition des produits.

Le débat sur le qualificatif de fasciste devrait pourtant titiller l’historien Paxton qui avait apporté sa contribution importante à l’étude de La France de Vichy. Les historiens français contestent souvent l’attribution du terme « fasciste » à ce régime, en particulier contre les travaux de l’historien Zeev Sternhell, dont j’ai déjà fait quelques comptes-rendus. Le problème de l’approche historienne est l’absence de capacité de s’abstraire des formes initiales pour préférer la reproduction du discours des acteurs concernés ou celui qu’on a tenu sur eux à leur époque. Il en résulte évidemment une terminologie changeante pour des réalités identiques ou au contraire des termes semblables pour désigner des réalités différentes. Au minimum, se pose le problème de la simple traduction, dont la mode actuelle est à la conservation de la version originale sous le prétexte d’intraduisibilité. On peut remarquer que c’était précisément la doctrine fasciste qui identifiait langue et culture en niant l’universalisme abstrait.

Dire que « l’étiquette  »fasciste » masque un objectif central de Trump et de la majorité républicaine au Congrès, à savoir le démantèlement de la législation américaine qui assure la protection des travailleurs et de l’environnement » est un pauvre réductionnisme syndical avec des relents complotistes gauchos rétros, bien dans l’air du temps. Car on ne peut guère faire le reproche à Trump………

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Traditions basques et assimilationnisme hollywoodien

Résumé
La culture basque expliquée par le Far-West.

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Caravane vers le soleil, de Russell Rouse, 1959, avec Susan Hayward, Jeff Chandler, Jacques Bergerac, Carl Esmond, Blanche Yurka, Fortunio Bonanova…

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Puisqu’on parle d’identités culturelles ces temps-ci, je suis tombé par hasard sur une vraie curiosité avec ce film, Caravane vers le soleil, qui raconte la traversée vers la Californie d’une caravane d’immigrants basques. Après les guerres napoléoniennes, quelques chariots de français du Pays basque se retrouvent bloqués dans l’Ouest américain, avant la traversée des zones indiennes, parce qu’ils ont fait l’erreur de payer d’avance leur guide, Bennet, qui cuve au saloon après avoir fait la fête avec toutes les filles.

L’originalité du film consiste dans la présentation didactique appuyée des particularismes basques, le béret, boire à la régalade, l’irrintzina (cris des bergers basques entre les vallées) que le guide prendra plus tard pour des cris d’Indiens. Dans un chariot, les immigrants transportent des plants de vigne pour s’installer en Californie, dans une vallée propice que le chef du convoi, André, avait repérée au cours d’un voyage de prospection précédent. Tout le long du film, entrecoupé d’échanges en français et en basque dans la version originale, on nous montrera les progrès en langue anglaise des immigrants basques, les enfants y réussissant mieux que le vieux du groupe.

Le chef de la petite troupe va relancer le guide au Saloon qui se plaint que sept chariots seulement ne constituent pas un convoi suffisant et qu’il en faudrait plutôt une trentaine. Mais il se laisse conduire au campement où il assiste à une danse folklorique (sorte de flamenco et castagnettes avec les seuls doigts) entre Pépé, le frère du chef (joué par Jacques Bergerac, lui-même du Pays basque), et la vedette féminine, Gabrielle. À la vue de la fille, Bennet commence à être beaucoup plus intéressé par le voyage.

Le film ne perd pas de temps. Des cowboys locaux venus voir les étrangers tripotent les plants de vigne et en jettent au sol en les considérant comme des mauvaises herbes. Le fougueux frère du chef du convoi s’interpose et se bat avec les deux hommes. Un des deux sort son revolver et le guide lui tire dessus et le blesse. Comme l’homme tente à nouveau de tirer avant de partir, Bennet le tue……….

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Jacques Ozouf : Nous les maîtres d’école (1967)

Résumé

Témoignage sur les instituteurs au début du XXe siècle. Entre misère sociale et conflit laïque. Illusions et désillusions professionnelles.

Ce petit livre de la collection « Archives » est un recueil de témoignages d’anciens instituteurs retraités, effectué dans les années 1960, pour rendre compte des débuts de l’instruction publique généralisée, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. C’est le résultat d’une enquête qui a sollicité 20 000 instituteurs, les plus anciens ayant commencé leur carrière entre 1885 et 1890, les réponses les plus nombreuses concernant la période 1900-1914. Ces enseignants ont donc pratiqué leur métier jusqu’à la Deuxième Mondiale pour les plus jeunes, âgés de soixante-dix ans à l’époque de l’enquête. Ils ont connu les prémisses de l’enseignement laïque et ont pu en mesurer les conséquences. Pour information (sur un niveau supérieur), j’aime à rappeler qu’il y avait 1 % de bacheliers en 1900, 4 % en 1936, 10 % en 1960 quand a été réalisée cette enquête, et 65 % à la fin du XXe siècle. Ce genre de repères manque un peu dans le livre d’Ozouf.

Une certaine désillusion de ces anciens instits se retrouve au début et à la fin du livre (pp. 13 et 264), sur le fait que « l’école n’a pas su faire la paix », car ils ont connu deux guerres mondiales et d’autres péripéties historiques alors qu’un des effets espérés de la généralisation de l’enseignement était bien la promesse de paix et de meilleure compréhension entre les humains.

Statut social et revenus

Un des intérêts du livre est de rétablir plus d’objectivité contre la tendance, depuis les années 1980, qui consiste à idéaliser la situation sociale des instituteurs. Les témoignages retenus insistent beaucoup sur le faible niveau de vie de la profession en apportant de nombreuses informations chiffrées sur le salaire et le niveau de prix durant ces périodes : un salaire de 64 F par mois en 1875, le double ou le triple selon le nombre d’élèves (pp. 19-20), avec éventuellement des revenus complémentaires de biens immobiliers personnels permettaient d’atteindre 3000 F de revenus annuels, pour un des exemples. Mais généralement, « un seul salaire ne permettait pas de vivre sans l’aide de sa famille et un couple d’instituteurs y arrivait tout juste » (p. 35), d’où l’expression : « être un Jean Coste » pour « être pauvre » (p. 35), tiré d’un roman à succès sur la pauvreté d’un instit (p. 113). On note alors, comme aujourd’hui, que « les enseignants étaient les moins payés de tous, et on ne les jalousait point, sauf pour les vacances » (p. 37).

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