Daniel Parrochia: « Qu’est-ce que penser/calculer? Hobbes, Leibniz et Boole » (1992)

Résumé

Daniel Parrochia se livre ici à un curieux exercice qui consiste à mobiliser toute l’histoire de la philosophie, de la logique et des mathématiques pour nier finalement que la pensée soit un calcul. Ce faisant, il fournit heureusement les moyens théoriques de comprendre en quoi il a tort.

Daniel Parrochia commence étonnamment d’emblée par mentionner Aristote contre les sophistes, considérés comme enseignant les résultats sans les règles de l’art (p. 5). Le rapport avec l’opposition pensée/calcul serait plutôt inverse : l’application de règles constitue bien une forme de calcul et le syllogisme aristotélicien (si…alors) est le principe même des systèmes experts en intelligence artificielle.

Parrochia convoque donc toute la philosophie intercontinentale à la rescousse pour justifier sa négation de la pensée comme calcul : pour Kant, même les règles ne donnent pas le jugement naturel (p. 5). La citation de Hegel, selon laquelle « le calcul est censé faire violence à la pensée » (p. 6), me paraît relever de cette pétition de principe intuitionniste kantienne. Pour Heidegger, qui scie la branche sur laquelle est assise toute la philosophie occidentale, on ne saura jamais ce qu’est la pensée : 1) elle ne conduit pas aux sciences ; 2) elle n’apporte pas la sagesse ; 3) elle ne résout aucune énigme ; 4) elle ne sert pas à l’action ; et il se contente de la considérer comme un « cheminement » (p. 8). Ce qui n’est déjà pas d’un grand secours, mais se révélera bancal un peu plus loin. Pour Bergson : les automatismes sont risibles (p. 10). On sait qu’il concevait le rire comme le « mécanique plaqué sur le vivant »

Parrochia admet qu’il a bien fallu penser le calcul et les nombres eux-mêmes. Il estime avoir le soutien de « Husserl, mal compris […] de ses plus éminents disciples » (p. 11). On s’intéresse ici à la nécessité de construction des concepts fondés initialement sur la multiplicité des phénomènes et des symbolismes pour les représenter (p. 13). Parrochia reviendra à plusieurs reprises sur ce thème de la représentation conceptuelle, parlant d’un moyen qui soulage le cerveau et permet des processus supérieurs de la pensée (pp. 11, 17, 81, 108). Mais la solution sera assez classiquement le biais matheux de dire que tout « se résume très facilement à quelques propositions fondamentales énoncées pour la première fois par le mathématicien italien Peano » (p. 18). On pourrait trouver un peu factice de nier que la pensée est un calcul au moyen des mathématiques et qu’il s’agit d’un baratin scientiste de croire que la question se résout par les notions mathématiques de « groupes, anneaux, corps, commutation » (p. 18-19), puisqu’on pensait déjà auparavant, et que cette évolution des représentations est une partie du problème penser/calculer. C’est une mauvaise habitude professorale de confondre l’histoire du problème avec le problème lui-même.

Il est possible que la confusion habituelle de la question pensée/calculer repose sur le biais philosophique classique de s’intéresser aux mots plutôt qu’aux choses. Parrochia note d’ailleurs que l’étymologie de penser est « peser, évaluer, comparer » (p. 11), tout en se méfiant judicieusement du procédé, puisque les étymologies sont souvent relatives à une langue et par conséquent non universelles (p. 10). La philosophie, spécialement heideggérienne, est souvent moins regardante. Un peu plus loin, Parrochia notera aussi que le terme utilisé par Hobbes, « reckon » en anglais, signifie bien « estimer, penser, calculer » (p. 61). Dans mon livre qui critiquait les philosophes opposés à l’intelligence artificielle, j’avais mentionné qu’en français du Sud, on utilisait (anciennement ?) le terme « calculer » à la place de « réfléchir » sans aucun état d’âme. Ce n’est donc pas un problème pour certaines cultures d’admettre que la pensée est un calcul, alors qu’elle est pour d’autres un phénomène mystérieux et indéfinissable………………………….

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Le grand retour de l’intelligence artificielle?

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Bilan bibliographique de l’intelligence artificielle à la BNF.

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Je me suis intéressé personnellement à cette question vers 1984, juste un peu après les débuts de la micro-informatique en France. À cette époque, un grand nombre de livres en français ont paru sur le sujet pendant une dizaine années. En 1996, j’ai publié moi-même un livre, Philosophie contre intelligence artificielle, qui réplique aux philosophes, linguistes et informaticiens sceptiques à l’égard de la possibilité d’une IA. Ces interrogations philosophiques redeviennent aussi à la mode à peu près dans les mêmes termes.

Dans les années qui ont suivi la publication de mon livre, l’intérêt pour l’IA est retombé un peu dans l’édition. Un grand nombre des livres précédents ont d’ailleurs été rapidement indisponibles. Autour de l’an 2000, l’intérêt s’est plutôt porté sur les débuts d’Internet, le développement des blogs (en langage HTML) et sur Wikipédia en 2001, puis sur les réseaux sociaux les années suivantes avec la création de Facebook en 2004-2006, de YouTube en 2005 et de Twitter en 2006.

Dans le catalogue de la Bibliothèque nationale française, on peut constater la courbe assez remarquable, qui montre que le nombre des livres en français a chuté au milieu des années 1990. La BNF a commencé à les remplacer par les livres en anglais qui sont devenus la norme sur le sujet, dont certaines conférences françaises avec des titres anglais. On y trouve également un certain nombre d’ouvrages en allemand (22), en italien (7), en espagnol (3), en hébreu (1), en basque (1) que je n’ai pas inclus dans la statistique complète des parutions par année (hors périodiques)…………………..

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Poutine et l’intelligence artificielle

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C’est parce que c’est Poutine ou quoi ? Spécialement si on parle d’intelligence artificielle, il faudrait montrer qu’on est capable de comprendre ce que les gens disent ! À moins que ce soit simplement pour vérifier ceux qui répercutent les fake news… On a les noms !

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Sur le même mode de compréhension biaisée que l’affaire Macron-Mélenchon ce mois-ci, une conférence de Poutine, où il parlait d’intelligence artificielle, a donné lieu à une débauche de désinformation digne de la nouvelle guerre froide qui a cours en ce moment dès qu’il s’agit de la Russie. Si on parle de fake news à propos de Trump et de la Russie, justement, on peut vérifier que les médias français n’ont rien à leur envier quand ils titrent :

« Vladimir Poutine voit dans l’intelligence artificielle un moyen de dominer le monde » (Numérama)

« Poutine pense dominer le monde en maîtrisant l’intelligence artificielle » (Sciences et avenir)

Bon, le premier a une ambiguïté faux cul qui peut prétendre se dédouaner, mais le second y va franco, auréolé de toute sa science. Les médias sociaux font le buzz. La pub rentre. Tout baigne !

Vladimir Poutine avait simplement répondu à une question du public en disant que « celui qui deviendra leader dans ce domaine sera le maître du monde », ce qui est très différent. D’autant qu’il avait ajouté « Et il est indésirable que ce monopole soit concentré dans des mains précises » (ce qui est un peu mal dit ou mal traduit). Le passage de l’interview est disponible sur Youtube avec la traduction :

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Julien Offray de La Mettrie : L’Homme-machine (1747)

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L’Homme-machine, petit exposé en forme de monologue ou de conversation, à la façon démodée du XVIIIe siècle, s’est attiré les foudres non seulement des religieux, mais aussi des philosophes de l’Encyclopédie, qui n’ont pas voulu y être associés. Son matérialisme radical scellera sa réputation. Flaubert utilisera ses arguments dans un débat entre Bouvard et Pécuchet, avant que ne renaisse la question plus concrète de l’intelligence artificielle (IA).

Julien Offray de La Mettrie : L’Homme-machine, coll. « Mille et une nuits », éd. Fayard, Paris, 2000 (1747), 104 p.

Ce livre de La Mettrie (1709-1751), comme son titre l’indique, fait référence à la conception des « animaux-machines » de Descartes, en la généralisant à l’homme. Peut-on y voir une anticipation de l’intelligence artificielle ? Le propos concerne plus simplement le fait de considérer le corps humain comme une machine très complexe, du point de vue du médecin qu’était La Mettrie. Mais on comprend vite que le problème est quand même celui de « L’Esprit dans la machine ».

Le contexte du milieu du XVIIIe siècle correspondait à une conception spiritualiste et religieuse dogmatique. Au siècle précédent, le dualisme de Descartes (1596-1650) avait maintenu une distinction entre l’âme et le corps pour légitimer l’étude scientifique des phénomènes matériels, en laissant les questions spirituelles à la religion. C’était plus prudent. Lucilio Vanini (1585-1619) avait été condamné au bûcher à Toulouse pour avoir soutenu l’éternité de la matière (note 55, p. 88). La postface sur la « Vie de La Mettrie » rappelle qu’il avait lui-même publié à La Haye L’Histoire naturelle de l’âme, en 1745, prétendument traduite d’un ouvrage anglais. Ce livre avait été condamné par le Parlement à être lacéré et brûlé en 1746, puis Politique du médecin de Machiavel, publié sous pseudonyme à Amsterdam en 1746, avait subi le même sort. L’Homme-machine est publié en 1747 à Leyde. Et en « 1748, interdit à Leyde, l’ouvrage est brûlé à La Haye. La Mettrie […] se réfugie en Prusse […] à la cour de Postdam » (p. 100).

La conception qui fait de l’esprit une propriété du corps, et donc virtuellement celle d’une machine, n’était pas du tout admise à la discussion. Pourtant, la question se posait bien déjà en ces termes. Jérôme Vérain titre sa postface « Le corps horloge » pour rappeler la fascination devant l’automate de Vaucanson, supposé simuler la vie même (p. 91). Nous sommes bien plus exigeants aujourd’hui…………………………………..

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Umberto Eco et l’intelligence artificielle

Résumé

Umberto Eco retrace l’histoire de la quête d’une langue parfaite, après Babel, dont l’aboutissement correspond en fait aux recherches sur l’intelligence artificielle.

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Umberto ECO, La recherche de la langue parfaite dans la culture européenne Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Préface de Jacques Le Goff, coll. « Faire l’Europe », éd. du Seuil, Paris, 1994, 448 p.

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J’avais assisté en 1992-1993 au long séminaire du Collège de France où Umberto Eco avait exposé le contenu de sa recherche historique sur l’idée philosophique d’une « langue parfaite ». C’est toujours très intéressant d’assister à un exposé oral qui est plus relâché qu’un texte académique et cela fait déjà partie de la question de la langue parfaite. Devant l’affluence, Eco avait imposé une sorte de devoir pour garantir un accès prioritaire. Finalement, nous n’avions été qu’une quinzaine de bons élèves à faire la fiche de lecture demandée du livre de Genette, Mimologiques, nous réservant ainsi des places au premier rang de la grande salle.

Dans mon projet de thèse répondant aux philosophes opposés à l’intelligence artificielle, dont la rédaction était en cours au moment de la conférence, j’avais noté qu’on pouvait considérer l’IA comme le résumé de l’histoire de la philosophie. Le livre d’Umberto Eco explicite cet historique comme la recherche d’une langue parfaite de la raison (pour ne pas dire de Dieu). Il s’agissait surtout alors d’échapper aux errements théoriques incarnés symboliquement par l’opposition entre la langue adamique et le mythe de Babel. Dans le contexte chrétien de l’histoire de l’Europe, cette quête est constamment entravée par l’impératif de justifier les textes bibliques correspondant aux nombreuses questions concernant les langues. L’érudition d’alors souffrait de se perdre en exégèses oiseuses pour déterminer qui d’Adam ou Ève avait parlé en premier.

D’emblée, l’intelligence artificielle est mentionnée, sur la question de la correspondance entre signe et réalité (p. 38) quand la linguistique et philosophie ignoraient encore la notion d’arbitraire du signe. En effet, la problématique de la langue parfaite peut être comprise comme une auto-analyse de la fonction symbolique qui subit la contrainte de correspondances iconiques ou analogiques. Il est possible que la spécialité sémiologique d’Eco découle historiquement de cette confusion. D’où la valeur testamentaire de ce livre.

La « pansémiotique kabbalistique » des juifs de la Renaissance découle de leur référence au texte biblique et de leur accès privilégié à la langue hébraïque considérée comme originaire. Dans ce contexte, la question se pose forcément de savoir quelle langue parlait Adam et comment les langues constatées se sont différenciées. Les partisans de la « kabbale des noms » construiront une linguistique cryptologique ou combinatoire à partir des lettres et de leur valeur numérique (notariqon, temourah et gematrie). Ils envisagent une génération automatique magique du monde lui-même, dans l’attente du messie réunifiant les langues. Ce sont ces propositions qui seront reprises par les philosophes chrétiens forcément soumis à la contrainte de cette sémantique biblique.

Dante reprendra ce programme dans une …

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