Raymond Aron, Le Spectateur engagé (1981)

Résumé

Pour Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, « ces entretiens apparaissent comme un questionnement de notre génération à celle de Raymond Aron » (p. 19). On connaît le parcours libéral de Raymond Aron, opposé à celui de Sartre, à partir d’un anticonformisme de gauche jusqu’à un anticonformisme de droite. Il a surtout échoué à convaincre ses contemporains de la justesse de ses engagements contre le déterminisme historique communiste. Avec le recul de plus de trente ans, de nouveaux enseignements apparaissent aisément puisque l’histoire a tranché. Mais la légendaire lucidité de Raymond Aron apparaît beaucoup plus discutable et cette confession montre qu’il a été beaucoup plus dépendant des contraintes de son époque qu’il a dû lui-même le penser.

Raymond Aron, Le Spectateur engagé, Entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, éd. Presse Pocket/Julliard, Paris, 1983 (1981), 350 p.

Au moment de sa parution, je n’avais pas pris la peine de lire ce livre sur Aron tiré de trois émissions de télévision. Les nombreux comptes-rendus dans la presse en donnaient une idée qu’on peut toujours croire suffisante. Je ne sais pas ce que j’en aurais pensé à l’époque. La richesse de cette chronique, aux premières loges du demi-siècle précédant l’élection de l’Union de la gauche qui venait de se produire, en fait regretter la relative brièveté sur chacun des épisodes. Elle donne aussi envie d’aller consulter les oeuvres de Raymond Aron dont elle aborde la genèse successive.

De l’ENS à la grande histoire

On sait l’origine de cette épopée qui commence en Khâgne comme préparation à l’École normale supérieure avec comme professeurs les philosophes Alain et Léon Brunschvicg, et comme étudiants ceux qui allaient devenir les philosophes Sartre et Nizan, le psychiatre et psychanalyste Lagache, l’épistémologue Canguilhem, l’historien Marrou. On conçoit que Raymond Aron semble éprouver une constante nostalgie de cette période, quand il avoue qu’il n’a « jamais rencontré un milieu aussi remarquable » (p. 27). Pourtant, il douche immédiatement ses propres illusions et celle des lecteurs en ramenant les choses aux proportions initiales plus exactes, bien en deçà des mythes qui se sont installés et qui persistent depuis : « qu’apprend-on sous le nom de philosophie ? Platon, Aristote et les suivants. Presque pas de Marx sinon un peu de sociologie ! Pas de post-kantien ou à peine. Pas de Hegel ! […] L’École Normale me préparait à devenir professeur dans un lycée, mais rien d’autre. […] J’étais presque désespéré d’avoir passé des années à n’apprendre presque rien. J’exagérais, car la formation par la lecture de grands philosophes n’est pas stérile. Mais tout de même, je savais très peu de chose du monde » (p. 29). On retrouve ici les impressions que laisse la lecture des mémoires de Simone de Beauvoir participant au même petit groupe.

Le contexte était différent de celui des débats de l’après-guerre : « le freudisme n’était pas encore accepté par l’ensemble des sorbonnards. Bouglé […] éclatait lorsqu’on parlait de psychanalyse : ‘c’est de la cochonnerie’. […]  Sartre […] avait décrété une fois pour toutes que le freudisme était inacceptable parce qu’il utilisait la notion d’inconscient. Or Sartre refusait toute distinction entre le psychisme et le conscient. […] Il a trouvé le truc : la mauvaise foi qui lui donne la possibilité de faire l’économie de l’inconscient tout en conservant l’essentiel de la psychanalyse » (p. 42). Mais c’est bien dans ce creuset que s’est formée l’intelligentsia qui devait dominer les sciences humaines jusqu’à la fin du siècle : « j’ai bien connu Lacan […] en séminaire Kojève……………. ……………………..

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Gilbert Achcar : Marxisme, Orientalisme, Cosmopolitisme (2013)

Résumé

Ce livre du marxiste libanais Gilbert Achcar est un recueil d’articles dont le défaut est d’effleurer l’étude de la situation contemporaine au Moyen-Orient en se limitant à une défense et illustration de Marx et Engels contre l’accusation d’« orientalisme » au sens de Saïd, notion effectivement très discutable.

Gilbert Achcar : Marxisme, Orientalisme, Cosmopolitisme, coll. « Sinbad », éd. Acte Sud, Arles, 2015 (2013), 252 p.

Le premier article : « Religion et politique aujourd’hui : une approche marxiste » (2008) mentionne la jeunesse de Gilbert Achcar au Liban en 1967, quand il envisageait la fin prochaine de la religion grâce à l’éducation et la révolution socialiste. Devant la régression fondamentaliste actuelle au Moyen-Orient, on comprend qu’Achcar regrette le bon vieux temps. Mais son projet : « Cette étude vise non seulement à fournir une clé pour comprendre la capacité de résistance de la religion en général, mais aussi à expliquer la diversité des idéologies religieuses […] en tant que partie de l’idéologie dominante […qui] produit encore également des idéologies combatives de contestation des conditions sociales et politiques » (pp. 13-14), tend à se limiter au rappel de l’interprétation marxiste classique des religions, qu’il reconnaît pourtant insuffisante.

Ce rôle contestataire des religions lui fait rapprocher « la théologie de la libération et l’intégrisme islamique » (p. 19) en reprenant les analyses du christianisme primitif et des mouvements messianiques par Marx-Engels ou Max Weber. Achcar s’interroge sur la forme religieuse « communistique » des révoltes selon Engels (p. 27). Mais les hérésies sont nombreuses dans l’histoire et leur forme religieuse mériterait une analyse spécifique que ne permet guère la réduction marxiste à l’économie……………..

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