Résumé
On parle un peu trop de laïcité à tort et à travers. Henry Kamen nous donne ici une magistrale leçon d’histoire de la question de la tolérance envers les minorités religieuses. C’est cette notion qui précède la conception française de la laïcité. À travers les écrits des partisans et adversaires de la tolérance aux XVIe et XVIIe siècles, autour de la période des guerres de religion qui ont déchiré l’Europe, on constate que les arguments des uns et des autres étaient les mêmes qu’aujourd’hui.
De l’Empire romain au Saint-Empire
La question de la tolérance concerne le droit de ne pas adhérer à la religion dominante (p. 7). Kamen rappelle que la base de la tolérance chrétienne originelle correspond à la référence connue d’une séparation de l’Église et de l’État : « rendre à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu » (Évangile de Matthieu, XXII, 21), mais aussi plus explicitement selon ce théologien de Carthage : « au IIIe siècle, Tertullien assurait que ‘selon la loi naturelle et la loi humaine, chacun est libre d’adorer qui bon lui semble. […] Il est contraire à la nature de l’esprit religieux d’imposer une religion’ » (pp. 8-9). On était tolérant jusqu’à un certain point : « quant à l’hérétique, après un premier avertissement et un second avertissement, romps avec lui » (Paul, Épître à Tite, III, 10). Mais cette situation n’a pas duré avec, à la fin du IVe siècle, la répression des chrétiens hétérodoxes après l’empereur Constantin (272-337) qui avait fait du christianisme une religion d’État pour l’Empire romain (pp. 11-12). Finalement, « les empereurs proscrivirent le paganisme et démolirent les autels » contre l’avis de Symmacus au sénat, en 384 : « il y a plus d’une voie pour atteindre le coeur d’un si grand mystère » (p. 13).
On connaît aussi la « campagne de saint Augustin [354-430] contre les donatistes d’Afrique du nord au début du Ve siècle » (p. 13) [donatisme : chrétiens intransigeants envers ceux ayant cédé aux anciennes persécutions romaines]. Même si Augustin disait : « credere non potest homo nisi volens » [l’homme ne peut pas croire contre son gré], il veut quand même contraindre les hérétiques, car « existe-t-il pour l’âme pire mort que la liberté de se tromper ? » (p. 14). Cette position constituera la doctrine justifiant la répression médiévale : « selon les scolastiques, l’erreur ne possédait aucun droit » (p. 20), le philosophe et théologien Abélard (1079-1142) fut condamné pour avoir toléré l’erreur de bonne foi, car « l’Église était le seul critère du bien et du mal » (p. 20). Mais Thomas d’Aquin (1224-1274), celui qui normalisa alors la doctrine postérieure de l’Église catholique en tentant de concilier foi et raison, tolérait l’erreur et la folie (idem).
Néanmoins, pour saint Augustin, seuls les hérétiques méritaient la mort (p. 17), « les non-chrétiens […] étaient complètement libres » (p. 19), d’où la présence de juifs à Rome (p. 20). Il n’en demeure pas moins que l’augustinisme justifie la répression avec une duplicité fréquente en la matière : « Il existe des persécutions injustes que les incroyants font subir à l’Église du Christ, et des persécutions justifiées dont les Églises du Christ peuvent faire usage contre les incroyants. L’Église persécute par amour, les incroyants par cruauté » (pp. 13-14).
De fait, il faudrait souligner que la question centrale, depuis Constantin jusqu’à la Renaissance et même après, sera celle du conflit entre le pape et l’empereur, sur la base de savoir si le pouvoir politique émane de Dieu : « au Ve siècle, le pape Gélase 1er [410-496, pape en 492] enseignait la dualité des pouvoirs spirituel et temporel, mais une dualité inégale […]. À la fin du XIIe siècle, sous Innocent III [1160-1216, pape en 1198], les prétentions théocratiques avaient atteint leur apogée […] : ‘le pouvoir royal tient de l’autorité pontificale la splendeur de sa dignité’. » Dans sa bulle ‘Unam Sacrum’ de 1302, Boniface VIII [1235-1303, pape en 1295] proclamait que tout pouvoir sur terre appartient à l’Église » (p. 15). Concrètement, les dissidents se cherchaient un protecteur et ils contribuaient donc à contester le pouvoir temporel (pp. 15-17). Il en résultait une tendance anticléricale, s’appuyant sur le pouvoir civil contre le pape, avec Machiavel (1469-1527) ou Guichardin (1483-1540), intellectuels dans la lignée de Marsile de Padoue (c.1275-1342) qui critiqua le pouvoir temporel du pape en distinguant loi divine et loi humaine (p. 22). Marsile accompagna les armées de Louis IV du Saint-Empire [1282-1347] en Italie dans sa lutte contre Jean XXII (1244-1334, pape en 1316), auquel cet empereur substitua un antipape Nicolas V (1275-1333, antipape en 1328, abdique en 1329). Mais les partisans de l’empereur devront rapidement céder la place devant la réaction des partisans du pape (cf. Wikipédia). Cette opposition (gibelins/guelfes) se maintiendra comme signature du conflit entre autorité civile et théocratique. En France, on parle de la différence entre ultramontains (partisans de l’autorité du pape) et de gallicanisme (Église limitée au spirituel).
La Réforme
Henry Kamen signale (p. 22) que la Réforme se situe donc dans la continuité d’une tendance « anticléricale », de par sa préférence pour le pouvoir civil contre la théocratie. Mais il faudrait plutôt dire que les arguments théologiques protestants servent les ambitions personnelles féodales, issues du morcellement de l’empire de Charlemagne. Les princes locaux professent un idéal d’unité, sous l’alibi de la religion, qui ne masque guère leurs ambitions d’hégémonies locales éventuellement expansionnistes. Mais la nécessité du pluralisme résulte de l’étendue même d’un empire, et c’est le maintien la paix civile qui permet à l’empire de subsister au-delà de la phase de conquête antique où les armées imposaient la pax romana ……………………………………………….
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