Michaël Foessel, franc-tireur de la post-vérité?

Résumé

La notion de post-vérité a finalement assez perturbé les philosophes. Ceux qui croient pouvoir relever le défi, au nom sacro-saint de la politique, s’empêtrent dans les contradictions habituelles de la métaphysique ou de la morale. C’est normal, puisque le fact-checking relève des sciences sociales.

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Le premier décembre dernier, à propos de la campagne présidentielle américaine qui a vu l’élection de Trump, a paru dans Libération, un article de Michaël Foessel, professeur de philosophie à l’École polytechnique, « Après la vérité ? » (qui a été mis à jour le 17 janvier 2017). Cet article peut se résumer à son chapeau : « Si la politique est entrée, avec Trump, dans l’ère de la téléréalité, cela ne signifie pas que la vérité constitue un bon critère pour évaluer la santé d’une démocratie. » Son contenu montre la confusion qui règne sur ces questions dans les plus hautes sphères académiques (j’ai déjà analysé l’opposition entre Laugier et Engel), confusion qui aurait plutôt tendance à excuser, comme je le disais, les errements des politiciens.

L’article de Foessel commence doucement, mais il met déjà la puce à l’oreille :

« On parle beaucoup ces temps-ci du divorce entre la politique et la vérité, le plus souvent pour s’en plaindre. La post-truth politics marquerait une nouvelle étape dans l’abaissement du débat public abandonné à des démagogues indifférents aux faits et prêts à toutes les manipulations verbales pour s’attirer quelques voix supplémentaires. »

La banale réalité est plutôt que la critique de la démagogie est une thématique très ancienne. Pour une fois qu’un prof de philo ne parle pas de la Grèce antique, alors que ce serait justement approprié, on se dit que ça sent l’embrouille intello. Il va nous la jouer contre-emploi. Mais, bon, on attend de voir, c’est le jeu. Chacun rédige son intro comme il veut. Mais on s’attend quand même au pire.

Comme l’indique la formule connue sur « l’abaissement du débat public », les démagogues n’ont jamais eu bonne presse (puisque l’instrument des démagos est justement la mauvaise presse) et il existe bien un idéal de sincérité des comptes, quoique très théorique de la part des politiciens. C’est plutôt de cela qu’il faudrait partir pour ne pas dire complètement n’importe quoi. Les fake news ont une longue histoire, comme le rappelait Robert Darnton : « On retrouve tout au long de l’histoire l’équivalent de l’épidémie actuelle de « fake news » » (Le Monde, 20 février 2017).

On a immédiatement confirmation de la frivolité du raisonnement de Foessel par ce qui suit :

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Harry G. Frankfurt : « De l’art de dire des conneries (On Bullshit) »

Résumé

Harry G. Frankfurt tente de réparer l’oubli de théoriser les conneries qui pullulent pourtant dans l’histoire de l’humanité. Mais il n’évite aucune des chausse-trapes habituelles qui permettent de les produire en pagaille en philosophie.

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Harry G. Frankfurt, De l’art de dire des conneries (On Bullshit), Traduit de l’anglais par Didier Sénécal, éd. Mazarine, Paris, 2017 (2005), 75 p.

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Je venais de faire un compte rendu du livre de Frankfurt, De la vérité, pour répondre aux questions de post-vérité rappelées par la campagne électorale américaine de 2016, voilà que son précédent livret, De l’art de dire des conneries (On Bullshit), vient juste d’être réédité ce mois-ci. Il avait été rapidement épuisé à l’époque de sa première édition française, et je n’avais pas pu me le procurer. Il y a quelques années pourtant, j’avais pu le lire dans sa version originale anglaise qui traîne sur Internet, mais je me demandais s’il s’agissait de la version intégrale parce que c’est un tout petit fascicule. Il mérite le nom de livre uniquement parce qu’il a été délayé sur 66 pages de texte, avant-propos compris (il existe une limite bibliologique officielle de 49 pages pour un livre, selon l’Unesco en 1964). Frankfurt en était conscient quand on lui a proposé d’en faire un livre, mais l’éditeur lui a dit : « On peut jouer sur les marges, sur les polices de caractères et sur la taille des pages » (Avant-Propos, p. 14). Les mauvais esprits pourraient aussi considérer qu’il n’y a pas que le contenu qui peut être de la fumisterie.

Un peu avant la première parution de L’Art de dire des conneries, en 2005, je voulais moi-même écrire un livre sur le sujet avec le mot « connerie » dans le titre, et j’avais été un peu vexé d’avoir été pris de vitesse. J’ai finalement écrit un livre sur La Pensée Finkielkraut, en 2012, ce qui revient au même. L’existence de « bullshits/conneries » est une évidence qui est seulement refoulée par les convenances ou l’hypocrisie scientifiques. Mais le roi est nu et tout le monde est au courant. Et d’ailleurs, chacun dit des conneries à un moment ou à un autre. Ce qui peut aussi expliquer une certaine indulgence.

L’originalité de ce texte de Frankfurt, datant de 1984/1985, est qu’il s’agit d’un échantillon de travail que doit produire chaque fellow du Whitney Humanities Center de Yale. On admire l’ouverture d’esprit américaine. Mais son propos consiste seulement à coucher sur le papier, pour ne pas dire graver dans le marbre, ce qui est évidemment très courant à l’oral, comme Frankfurt l’admet honnêtement : « je me suis simplement efforcé de comprendre ce que je voulais dire chaque fois que je manifestai mon opposition ou mon dédain à l’égard de quelque chose en le qualifiant de « connerie » – une réaction irréfléchie qui m’est assez coutumière » (Avant-Propos, p. 13).

Il n’est pas exact de dire que le livre n’attaque pas les philosophes postmodernes (p. 13), comme l’avait bien compris un fellow physicien en visant la présence de Derrida à Yale, qualifiée par lui de « capitale mondiale du baratin » (p. 12). Mais le livret suivant de Frankfurt sur la vérité les vise de façon plus explicite, sinon très pertinente. Dans ce premier ouvrage fondateur sur les conneries, Frankfurt déclare vouloir mieux définir le terme, mais ça reste quand même un peu vaseux, sans doute parce qu’il n’a pas pris la peine d’entreprendre des recherches documentaires poussées (pp. 19-20) et se contente d’aller voir l’Oxford English Dictionary en négligeant les autres langues parce qu’il ne connaît pas les mots correspondants (dit-il dans la version originale), comme s’il n’y avait pas aussi des dictionnaires bilingues. C’est supposer un peu trop que le problème soit une question de mots, selon le biais philosophique connu.

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Conte immoral féministe

Résumé

Une certaine victimisation féminisme aboutit à des résultats contradictoires. Il faudrait quand même s’en apercevoir !

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Dans ce contexte de post-vérité et de complotisme, on en vient à douter de tout. La revue en ligne Slate a publié un conte féministe qui m’a mis la puce à l’oreille. La journaliste de Slate, Charlotte Pudlowski, l’introduit en citant l’écrivaine et réalisatrice Virginie Despentes, qui parle « des mécanismes d’oppression que l’on ressent, sans forcément l’intellectualiser ou l’analyser, quand on est une femme […pour…] plaire aux hommes », dont il découle qu’« entre la féminité telle que vendue dans les magazines et celle de la pute, la nuance [lui] échappe toujours ». Bien que spécialiste du sujet, Despentes confond peut-être sexualité et sexisme. D’autant que celles « qui couchent avec des hommes vieux, laids, chiants, déprimants de connerie, mais puissants socialement » ont bien effectivement tendance à faire la pute.

De fait, l’histoire en question : « Un soir, Ariane a rencontré un homme qui l’a poussée à faire un choix délicat », un livre audio d’« audible.fr » confirmerait plutôt le diagnostic putassier (au lieu d’évoquer le drame cornélien du « Choix de Sophie » implicite au titre. Faut pas déconner non plus !).

L’histoire se présente comme un témoignage audio assez réaliste, quoique peut-être un peu trop écrit, sur les mésaventures d’une jeune fille qui nous raconte ses ambitions contrariées de comédiennes. Après avoir évoqué une enfance au Mans, comme modèle d’ennui provincial, illuminée par des cours de danse et une sélection à dix ans pour un casting d’un film institutionnel d’EDF, finalement annulé, Ariane se console en brillant dans des cours de théâtre. De retour à Paris où elle était née, elle a l’impression d’avoir des années de retard, se croit bonne parce qu’elle a été présélectionnée pour une pièce, mais s’aperçoit que les autres sont plus fortes et plus motivées : « première au Mans, dernière à Paris », d’autant qu’elle ne veut pas abandonner ses études.

Un jour, Ariane croit se faire draguer dans le métro par un Éric Magnum moche qui lui propose un casting. Elle le snobe, mais le revoit au théâtre où elle allait. Se dit qu’elle a raté sa chance. L’aborde à nouveau, et il lui donne un contact pour une comédie musicale. Prise de doutes, elle ne va pas au rendez-vous, mais voit ensuite le nom dont le mec parlait sur une affiche. Elle téléphone en s’excusant. On lui donne rendez-vous dans un café des Champs Élysées. L’homme lui explique un principe de recrutement systématique des comédiennes en échange de faveurs sexuelles.

Bon. Dans une interview où on lui demandait

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Harry G. Frankfurt : « De la vérité »

Résumé

Après avoir tenté d’élucider le mystère de l’art de dire des conneries, Frankfurt a ressenti le besoin de préciser en quoi la vérité est une nécessité. Il ferait mieux de la considérer comme un résultat qui demande une longue élaboration, d’où les errements constatés.

Harry G. Frankfurt, De la vérité, coll. « Faits et causes », éd. 10-18, Paris, 2008 (2007), 90 p.

Après l’élection de Donald Trump comme président des États-Unis en 2016, le thème de la « post-vérité » a remis au goût du jour un intérêt pour la question des biais idéologiques, de l’erreur ou de la falsification qui m’intéressent depuis longtemps. À la fin des années 1970, j’avais étudié les rumeurs avec le sociologue Jean-Bruno Renard à l’Université Paul-Valéry de Montpellier. La « sociologie de l’imaginaire » était au programme et l’épistémologie était à l’honneur, avec l’édition française (tardive) des livres de Karl Popper.

À la suite de mon article de décembre dernier sur la controverse entre Sandra Laugier et Pascal Engel à propos de la vérité et du pragmatisme, j’ai relu le petit livre d’Harry G. Frankfurt, De la vérité, dont la lecture m’avait beaucoup déçu quelques mois auparavant, au point que j’avais décidé de négliger d’en faire un compte rendu. Mais comme il relève précisément de la catégorie de l’erreur, et qu’Engel fait aussi référence à l’autre livre de Frankfurt, On Bullshit, c’est l’occasion d’examiner un peu le mécanisme de la production de foutaises académiques, dont l’existence, si on y réfléchit, aurait plutôt tendance à excuser celle des politiques.

Pour le dire franchement, le tout petit livre de Frankfurt (imprimé gros comme le précédent) peut se résumer à son affirmation qu’« aucune société ne peut se permettre de mépriser ou de manquer d’égard à la vérité » (p. 32), idée avec laquelle je suis globalement d’accord. Cependant, la faiblesse du texte et de ses arguments foireux pourrait presque m’amener à en douter. C’est dire ! Ne parlons même pas de devoir résister à la torture insupportable qui caractérise généralement la philosophie anglo-saxonne, encore moins sortie de la scolastique que la philosophie allemande (on y est un peu plus habitué du fait de la diffusion du marxisme qui en charrie quelques résidus). En fait, j’ai retardé au maximum cette corvée de relecture, mais j’ai finalement cédé à mon sens du devoir, pour ne pas dire du sacrifice puisque je travaille pour la gloire.

Frankfurt commence par rappeler qu’il avait écrit l’essai intitulé De l’art de dire des conneries (On Bullshit), qui s’oppose essentiellement aux baratineurs dont le but vise l’efficacité pour tromper ceux qui les croient (« la leçon vaut bien un fromage sans doute », du Corbeau et du Renard). Mais bizarrement, tout son livre sur la vérité consiste à prétendre qu’elle est plus efficace ! On remarque qu’on est bien dans le cadre du pragmatisme à l’américaine qui opposait Engel et Laugier. En fait, Frankfurt semble surtout vouloir s’opposer aux philosophes postmodernes (pp. 13, 22-24) parce qu’ils critiquent la notion même de vérité. Il les met d’abord devant leur contradiction de considérer eux-mêmes qu’ils ne mentent pas. Mais il faudrait admettre la nécessité philosophique de distinguer le contenu du discours de sa forme. Il s’agit de problèmes classiques comme le paradoxe du Crétois qui dit que tous les Crétois sont des menteurs.

Face à ces questions insondables, quoique résolues, qui mériteraient un topo minimal de sa part, Frankfurt se contente surtout du postulat de « l’amour de la vérité » (pp. 10-11) et de la banalité du besoin d’informations justes (pp. 14-15) pour l’efficacité de l’action (p. 19). Il ressassera cette rengaine tout au long du livre (heureusement assez bref, c’est son mérite, contrairement à nombre de ses collègues).

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Téléréalité immobilière

Résumé

Mettre en scène la recherche ou la vente de biens immobiliers est presque un tour de force vu la situation désespérante du marché français. Stéphane Plaza nous offre une forme de sociologie de sa profession en nous confrontant aux vicissitudes du terrain. Mais ces émissions de téléréalité nous renvoient finalement à la nécessité d’une distanciation plus réaliste.

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Ces derniers mois, j’ai suivi quelques émissions de « téléréalité professionnelles », généralement américaines, qui ont plus ou moins remplacé quelques émissions documentaires techniques (construction, aviation, etc.) que j’avais l’habitude de regarder. L’intérêt de cette téléréalité professionnelle est de nous montrer la pratique concrète de certains métiers souvent inhabituels (chercheurs d’or ou de pierres précieuses, constructeurs de maisons en bois, trappeurs, conducteurs de poids lourds, brocanteurs, motoriste, etc.) dans des environnements parfois assez spectaculaires (Grand Nord, Australie, Ouest américain…). Les autres types d’émissions de téléréalité mettent plutôt les participants dans des situations expérimentales de cobayes en poussant aux conflits psychologiques. Je peux concevoir que cela puisse intéresser certaines personnes. L’équivalent correspond aux études expérimentales du comportement animal alors que je préfère l’éthologie en milieu naturel. L’inconvénient me paraît être la scénarisation plus ou moins poussée, qui tend à rapprocher ces émissions de téléréalité psychologiques des émissions de jeu traditionnelles.

Un représentant français de cette téléréalité professionnelle est celle des émissions immobilières de Stéphane Plaza, qui présentent l’activité d’agent immobilier sous deux formes, « Maison à vendre » : une aide à la vente de maisons qui ne trouvent pas preneur, et « Recherche appartement ou maison » : une compétition entre trois agents immobiliers pour essayer de satisfaire des acheteurs ou plus rarement des locataires. On constate que le second type d’émission retrouve la forme des émissions de jeu, mais il s’agit (en principe) de véritables professionnels dans le cadre de leur métier réel. Cela correspond plutôt à une course automobile véritable plutôt qu’au côté artificiel d’une course de garçons de café.

Évidemment, il pourrait s’agir d’une scénarisation partielle ou même complète, avec de faux agents immobiliers ou de faux clients. On trouve ce principe dans les reconstitutions d’enquêtes policières, plus ou moins romancées, puisqu’il existe aussi des émissions ou des téléfilms de ce genre. Notons que les fictions en général relèvent également de la mise en scène d’événement ou d’éléments plus ou moins réalistes. Concrètement, l’effet de réalité souhaité dans la fiction consiste bien à utiliser ou reconstituer des éléments réels, décors, costumes, comportements, paysages, etc. Un principe de la fiction est aussi de montrer quelque chose de plus ou moins occulté, aussi à travers la pratique de professionnels (des policiers en particulier). Dans les années 1970, un de mes professeurs de sociologie rappelait ce lieu commun de l’époque selon lequel « on ne montrait pas la mort » au cinéma ou à la télévision. Les temps ont bien changé. On ne meurt plus en disant « ciel, je suis touché ! », mais le sang gicle de partout (on massacre à la tronçonneuse) et, depuis quelques années, la mode est à la médecine légale qui expose les viscères des cadavres.

Dans les émissions de Plaza, il m’est arrivé d’avoir des doutes. Bien sûr, il est probable que les participants sont coachés pour les faire s’exprimer de façon plus vivante. Outre les coupures au montage, les techniciens doivent sans doute refaire des prises à l’occasion (comme le montrent les bêtisiers de temps en temps). Ça, c’est normal. Mais la question est quand même de savoir si les vendeurs ou les acheteurs sont bien toujours des personnes qui veulent vraiment vendre ou acheter. Il pourrait s’agir d’acteurs ou de simples amateurs à qui on a demandé de jouer ces rôles, au moins pour boucher les trous. La différence, puisque évidemment un acteur peut reproduire une histoire ayant bien existé (c’est une des facettes de son travail), consisterait dans le fait que les exigences des acheteurs ou des vendeurs pourraient être fabriquées ou simplement irréalistes en ne correspondant pas à leurs moyens financiers ou à l’état du marché. Remarquons que c’est aussi le cas des participants et c’est bien un des leitmotivs de ces émissions.

Le premier intérêt documentaire consiste justement à inciter les acheteurs et les vendeurs au réalisme. Évidemment, les uns et les autres veulent acheter ou vendre au meilleur prix. On pourrait d’ailleurs remarquer a priori que si la maison est proposée à la vente pour pouvoir en acheter une autre, ce qui est souvent le cas, il suffira d’essayer d’obtenir un rabais à l’achat équivalent à celui qu’on accepte de consentir à la vente. Cela relativise la notion de marché à celle de bulle.

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Sandra Laugier contre Pascal Engel

Résumé

Guerre de tranchées dans la philosophie universitaire à propos de Trump et de la post-vérité pragmatique. Rhétorique scolastique as usual.

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L’université est coutumière de ces chamailleries de cour d’école, sur le mode des « querelles d’Allemand » ou de Clochemerle. À l’occasion de la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine 2016, Sandra Laugier (prof. de philosophie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne) lance une attaque virulente, dans Libération, contre Pascal Engel (prof. de philosophie à l’École des hautes études en sciences sociales) qui avait eu le malheur de tenter une analyse de la question de la « post-vérité » dans Le Monde.

Engel « anti-américain »

Pascal Engel est naturellement concerné par cette question de la vérité, en tant que spécialiste de logique et de métaphysique. Avec son article : « Trump ne demande pas qu’on croie ce qu’il dit, mais qu’on croie en lui » (Le Monde, 17 novembre 2016) Engel proposait benoîtement d’« affirmer les droits de la vérité, de la correspondance des paroles aux faits et aux vertus de la preuve […] face au triomphe de la foutaise et du cynisme ». Engel analyse la question en ne considérant pas Trump comme un menteur classique ou un postmoderniste relativiste, mais comme un bonimenteur qui dit des conneries, pourvu que ça marche. Engel s’autorise du livre d’Harry Frankfurt, De l’art de dire des conneries (On Bullshit), dont il reprend grosso modo la thèse, pour ce terme « connerie », si peu académique (au moins dans les écrits, évidemment).

Engel se trompe en imaginant que Trump a inventé une nouvelle façon de mentir en politique. Schopenhauer, dans L’art d’avoir toujours raison, montrait bien les mécanismes rhétoriques qui permettent de se tirer de toutes les situations de débat. Ce philosophe, au XIXe siècle, ne faisait d’ailleurs que reprendre de façon plaisante les leçons de la rhétorique antique. Au cours de cette longue histoire, on admire la constance depuis l’élite de l’Agora grecque ou du Sénat romain, en passant par les docteurs de l’université allemande issus de la scolastique, jusqu’aux spin doctors américains (conseillers en communication). Au passage, dans sa critique de l’escroquerie intellectuelle, Engel se trompe aussi en calomniant injustement le joueur de flûte de Hamelin : ce n’est pas parce que ce prestataire de service en dératisation joue du pipeau qu’il est un menteur. Dans le conte, c’est même le contraire….

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L’échec d’Hillary Clinton

Résumé

La défaite d’Hillary Clinton n’a dépendu que des swing states (ou de la présence de la candidate écologiste). Mais Clinton n’aurait surtout pas dû être candidate.

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Donald Trump est finalement devenu le quarante-cinquième président américain, contrairement aux prévisions des médias et des politologues qui donnaient Hillary Clinton gagnante, parfois avec une avance confortable. Les partisans de Trump qui critiquent les élites médiatiques en ont d’autant plus jubilé. Pourtant, après leur victoire, il est apparu progressivement que Clinton avait presque un million de voix supplémentaires, puis presque deux millions et finalement presque trois millions (2.868.519) de plus que Trump. La victoire des républicains se résume banalement à un problème de découpage électoral selon le système des délégués par état.

On notera au passage que les résultats ont mis plus de trois ou quatre semaines, voire plus, pour révéler ces écarts : le perdant étant supposé admettre sa défaite sans connaître son score réel. Et il semble, selon la presse, que les résultats finaux ne soient réellement connus aux États-Unis que plusieurs mois après les élections au moment où le nouveau président est déjà intronisé. On se dit avec étonnement que cela relève de pratiques de républiques bananières, outre les magouilles habituelles pour empêcher de voter les Noirs et les pauvres, supposés partisans des démocrates, par des exigences d’identifications (légitimes en elles-mêmes, mais dans un pays sans carte d’identité avec photo), par un faible nombre de bureaux de vote mal répartis, et divers empêchements (qu’on peut penser issus de la tradition anti-abolitionniste), sans parler des fraudes classiques ou des problèmes du vote électronique, comme au cours du vote Bush contre Gore en Floride de 2000.

Après coup, les sondages ont révélé que c’étaient bien les plus riches qui avaient voté Trump. Ce qui a permis aux partisans de Clinton (outre les voix supplémentaires) de revendiquer « le vote populaire », parce qu’ils semblent oublier leur souci des fameuses « classes moyennes » avec lesquelles on nous bassinait tout au long de la longue …

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Dieselgate généralisé et particules fines

Résumé

La pollution aux particules fines à cause du diesel aurait pu être évitée depuis longtemps.

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Depuis quelques mois, on parle des pics de pollution aux particules fines qui se succèdent à Paris, comme ce début décembre 2016. Il y a plus de deux ans, Le Monde avait aussi publié une photo du 14 mars 2014 qui avait fait le tour du monde. Elle montrait la tour Eiffel avec/sans smog de particules fines (de 2,5 ou 10 microns), en les comparant au niveau de pollution à Pékin et Shanghaï. Tout en nuançant par le fait que la pollution chinoise était permanente et comprenait plus de polluants, cette photo était très douteuse. Pour avoir vérifié ce jour-là, le temps était clair, et l’air n’était absolument pas grisâtre comme sur l’image. Soit elle avait été prise dans une brume matinale, soit elle était simplement truquée avec un filtre ou en modifiant l’ouverture de l’appareil. Cela ne veut pas dire que l’air n’était pas pollué. Le problème des particules fines est précisément qu’on ne les voit pas. À Paris, le taux maximum de pollution avait dépassé 146 microgrammes par mètre cube (µg/m3) le 1er décembre, soit 0,146 milligramme. Ce n’est pas forcément visible au point de boucher la vue (par rapport au taux normal de particules toujours présentes dans l’air). Cette manipulation au mieux pédagogique est indigne et prend vraiment les gens pour des cons. Le fait qu’ils jouent le jeu montre qu’ils sont vraiment aussi cons qu’on pense qu’ils le sont. C’est le problème du pédagogisme infantilisant.

Pour ceux qui l’ignorent, et ils sont nombreux, l’air était beaucoup plus pollué, aux particules fines ou au soufre, quand on utilisait le chauffage au bois (réputé écologique) ou au charbon, qui est la cause actuelle notoire de la pollution en Chine. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la pollution de l’air était donc la même quand on se chauffait au charbon en Europe et en France, en particulier dans les années 1950. C’était l’époque des « marchands de vin et charbon », les « bougnats », dont il restait encore des enseignes quand je suis arrivé à Paris au début des années 1980. L’épisode le plus marquant de smog (de smoke+fog) eut lieu à Londres entre les 5 et 9 décembre 1952 et a causé de 4.000 à 12.000 morts, selon les évaluations.

Aujourd’hui, on considère que les particules fines …..

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Martin Heidegger, « La Question de la technique »

Résumé

La question de la technique est un point fondamental de la pensée heideggérienne qui considère la langue comme un moyen de résolution des questionnements philosophiques. On peut constater que cela revient à laisser la proie pour l’ombre.

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L’intérêt pour Heidegger ou sa réputation de grand philosophe m’ont toujours paru une énigme qui peut se réduire concrètement à la pratique observable de l’injonction de parler comme lui pour les étudiants en philosophie. Les grands mystères sont toujours un peu décevants quand on connaît le truc. Pour les Français en particulier, outre les tics verbaux propres à chaque école de pensée qu’on peut tolérer, à la rigueur, cela peut correspondre à devoir adopter quelque chose comme une traduction littérale de l’allemand. Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion d’appeler ça « l’idéal de la mauvaise traduction ». Ne parlons même pas de la minauderie érudite un peu datée (du complexe envers l’Allemagne après la défaite de 1870) qui consiste à prétendre qu’on ne pense bien qu’en allemand ! On atteint là un niveau de connerie qui devrait valoir, outre le peloton d’exécution immédiat pour haute trahison, une exclusion définitive de l’Éducation nationale (à titre posthume donc), si le laxisme ne régnait pas tant dans le monde académique.

Je suis tombé par hasard sur le recueil Essais et conférences dans une librairie, et j’ai constaté qu’il contenait le fameux article « La question de la technique », que je m’étais promis de lire un jour. Comme je venais justement d’écrire un commentaire du livre de Spengler, L’Homme et la Technique (1931), je me suis dit que ce serait l’occasion de vérifier si Heidegger s’inspirait de Spengler. Ce n’est pas le cas.

Heidegger a une drôle de façon de penser, où « questionner, c’est travailler à un chemin, le construire » (p. 9), pour simplement parler d’un raisonnement. Il passe tout de suite à la question de l’essence de la technique alors même qu’il profère que « la technique n’est pas la même chose que l’essence de la technique » (idem). Désormais, il parlera pourtant surtout de l’essence de la technique, qui nous échapperait si nous la considérions comme neutre (p. 10). Envisage-t-il de parler de la technique comme moyen ou comme activité …

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Michel Maffesoli : Le Temps des tribus (1988)

Résumé

Maffesoli oppose un renouveau des tribus à l’individualisme. Il anticipe le populisme actuel en valorisant exclusivement la sociabilité locale ou élémentaire contre la sociologie dominante.

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Michel Maffesoli : Le Temps des tribus : Le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes, avec une préface à la troisième édition en juin 2000, coll. « La Petite vermillon », n° 125, éd. La Table ronde, Paris, 2000 (Première édition : Maffesoli, Le Temps des tribus : le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse, 1988), 330 p.

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Individualisme introuvable

Michel Maffesoli est un sociologue contesté, ce qui explique sans doute le ton général de ce livre qui reste constamment sur la défensive pour développer la thèse du « déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes. » Il s’oppose surtout au discours selon lequel « l’individu ou l’individualisme seraient la marque essentielle de notre temps » (Préface, p. XII). Mais c’est davantage un cliché journalistique ou une déploration passéiste. Si on regarde bien, ce livre de Maffesoli analyse simplement cette erreur. La vraie limite propre à l’ouvrage consiste à prendre le parti inverse. Il considère la vie sociale comme fusionnelle dans le passé, plus fusionnelle qu’on le dit dans le présent et il la prédit fusionnelle pour les sociétés post-modernes. Maffesoli devrait donc plutôt parler de permanence du phénomène, mais plutôt en ce qui concerne le niveau de la vie quotidienne.

Revenant sur le sujet dans sa préface de 2000, Maffesoli préfère opposer d’emblée : « D’un côté quelques propriétaires de la société ; ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire. […] De l’autre, la vie sauvage, quelque peu anomique, en tout cas désordonnée. Le plus grand nombre. » (Préface, p. I). Cette distinction de l’élite et de la masse relève aussi d’une constante. Comme le rappelaient en exergue d’un de leurs livres les membres de l’école de Palo Alto, « plus ça change, plus c’est la même chose » (dicton français). Au tournant du millénaire, pour cette réédition, Maffesoli a tort de céder d’emblée à l’erreur d’analyse qui, depuis, a fait florès contre « la génération 68 [qui a] pris tous les pouvoirs [en lui reprochant] de rabâcher les recettes philosophico-politiques qui l’ont porté au pouvoir » (Préface, p. II), cliché dont j’ai démontré l’inanité. Cet accès aux postes de direction résulte d’un simple effet d’âge (vingt ans en 1968 donnent cinquante-deux ans en 2000). Cette arrivée au pouvoir n’était d’ailleurs pas encore vraie au moment de la première édition, en 1988.

La réalité de cette introduction anachronique est plutôt que Maffesoli impute à la gauche la critique de ses positions personnelles. Mais la différence n’est pas l’individualisme soixante-huitard (p. 118). Cette analyse est postérieure. Mai 68 relevait plutôt d’un collectivisme marxiste orthodoxe (la minorité libertaire n’est pas celle qui a pris le pouvoir). Les politiciens de gauche que sont devenus certains ex-soixante-huitards sont également connus au contraire pour rabâcher la dénonciation de l’individualisme libéral. Sociologiquement parlant, en France, le terme « individualisme » est une sorte d’anathème presque équivalent à « nazi » (alors que les nazis étaient évidemment contre). La recherche de « contre l’individualisme » donne 159.000 références sur Google.

Bizarrement, cette critique conjoncturelle du catastrophisme de gauche : « consistant à voir ce monde plus misérable qu’il est afin de pouvoir le prendre en charge et de le sauver » (Préface, p. II), provoque chez Maffesoli une accusation plutôt soixante-huitarde contre le moralisme : « c’est sur cette logique du « devoir être » que se fondent le ressentiment et la hargne du policier, du juge et du curé sommeillant chez tous ceux qui veulent, ou affirment vouloir, faire le bonheur des autres à leur place et, parfois, contre eux » (idem). Maffesoli appartient au penchant libertaire contre les autoritaires. Cela illustre aussi la conséquence de son absence de rigueur : en sociologie, il faut quantifier les différentes populations pour les caractériser. Les généralisations philosophiques ou journalistiques conduisent à des contradictions.

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