Martin Heidegger, « La Question de la technique »

Résumé

La question de la technique est un point fondamental de la pensée heideggérienne qui considère la langue comme un moyen de résolution des questionnements philosophiques. On peut constater que cela revient à laisser la proie pour l’ombre.

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L’intérêt pour Heidegger ou sa réputation de grand philosophe m’ont toujours paru une énigme qui peut se réduire concrètement à la pratique observable de l’injonction de parler comme lui pour les étudiants en philosophie. Les grands mystères sont toujours un peu décevants quand on connaît le truc. Pour les Français en particulier, outre les tics verbaux propres à chaque école de pensée qu’on peut tolérer, à la rigueur, cela peut correspondre à devoir adopter quelque chose comme une traduction littérale de l’allemand. Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion d’appeler ça « l’idéal de la mauvaise traduction ». Ne parlons même pas de la minauderie érudite un peu datée (du complexe envers l’Allemagne après la défaite de 1870) qui consiste à prétendre qu’on ne pense bien qu’en allemand ! On atteint là un niveau de connerie qui devrait valoir, outre le peloton d’exécution immédiat pour haute trahison, une exclusion définitive de l’Éducation nationale (à titre posthume donc), si le laxisme ne régnait pas tant dans le monde académique.

Je suis tombé par hasard sur le recueil Essais et conférences dans une librairie, et j’ai constaté qu’il contenait le fameux article « La question de la technique », que je m’étais promis de lire un jour. Comme je venais justement d’écrire un commentaire du livre de Spengler, L’Homme et la Technique (1931), je me suis dit que ce serait l’occasion de vérifier si Heidegger s’inspirait de Spengler. Ce n’est pas le cas.

Heidegger a une drôle de façon de penser, où « questionner, c’est travailler à un chemin, le construire » (p. 9), pour simplement parler d’un raisonnement. Il passe tout de suite à la question de l’essence de la technique alors même qu’il profère que « la technique n’est pas la même chose que l’essence de la technique » (idem). Désormais, il parlera pourtant surtout de l’essence de la technique, qui nous échapperait si nous la considérions comme neutre (p. 10). Envisage-t-il de parler de la technique comme moyen ou comme activité …

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Oswald Spengler, L’Homme et la Technique (1931)

Résumé

Spengler confond technique et tactique dans un délire aristocratico-darwinien. Sa tentative d’intégrer les apports scientifiques de la modernité tourne à l’anticipation apocalyptique.

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Oswald Spengler, L’Homme et la Technique, 1931, Traduit par Anatole A. Petrowsky, coll. « Idées », n° 194, éd. Gallimard, Paris, 1969 (1958), 182 p.

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En juillet dernier, j’avais fait un compte rendu du livre d’Ortega y Gasset, La Révolte des masses (1929), qui répondait largement au non moins célèbre livre d’Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident, publié en 1923. Aux masses qu’il jugeait ingrates, Ortega y Gasset opposait la civilisation libérale qu’il considérait comme le résultat cumulatif des progrès techniques issus des élites et il proposait la construction d’une union européenne comme solution au marasme naissant de l’Entre-deux-guerres. Le petit livre de Spengler, L’Homme et la Technique, poursuit le dialogue. Mais on peut surtout constater avec ce livre les limites d’une pensée qui échoue à dépasser les lieux communs aristocratiques de façon assez analogue à celui d’Ortega y Gasset, avec les conséquences qui ont suivi dans l’Allemagne des années trente.

Spengler estime que son précédent livre avait été mal compris :

« L’expérience de ce premier ouvrage a montré que la plupart des lecteurs ne sont point en mesure de conserver un point de vue compréhensif sur l’ensemble des idées. Ils se perdent dans le détail de tel domaine ou de tel autre qui leur sont familiers, ne tenant compte du reste qu’accessoirement ou pas du tout » (pp. 29-30).

On subodore au moins un problème d’expression. Il ne suffit pas de se revendiquer de courants intuitifs de la pensée (Bouddha, Goethe, Thoreau, Bergson) avec leurs contradictions (pp. 13-17). Selon le traducteur, dans sa préface, il est impossible de définir les expressions (culture, civilisation) parce que Spengler les utilise dans un sens particulier (p. 22). Il en donne pourtant immédiatement la définition à la page suivante. Spengler reprenait évidemment la définition canonique de Tönnies dans Communauté et Société (où la société est décriée comme rationaliste et démocratique). Cette définition avait aussi été utilisée par Scheler dans L’Homme du ressentiment et c’était plutôt la norme de l’époque.

Une technique très tactique

Le point fondamental de L’Homme et la Technique est surtout que la « technique » selon Spengler concerne « la tactique de la vie. [Elle] ne s’interprète pas en fonction de l’instrument. […] Ce n’est pas l’arme, c’est le combat » (p. 44), elle « va au-delà de l’humanité au coeur de la vie animale. » (p. 42). Sa « technique » ne concerne pas les machines, mais une conception darwinienne ou nietzschéenne de la lutte pour la vie comme essence de l’existence aristocratique.

Dans cette analyse, Spengler associe trop rapidement Robinson Crusoe et le bon sauvage de Rousseau comme oubli de la technique (p. 34), alors que Robinson est justement fondé sur son intériorisation culturelle. Le but réel de Spengler était de nier la conception du XVIIIe (Goethe et Humboldt ou ce qu’en dit Burckhardt) qui valorisait uniquement la culture : « un chef d’État n’était estimable que dans la mesure où il était protecteur des lettres et des arts ; ce qu’il était par ailleurs ne comptait pas » (p. 35). Spengler critiquait le fait que la guerre était considérée comme archaïque, l’économie comme subalterne (p. 36). Car sa conception de l’État concerne essentiellement une autorité despotique. Il dénigre aussi les matérialismes anglais et marxistes qu’il juge tout aussi superficiels et prétentieux (p. 37) parce qu’ils parlent d’un bonheur universel (pp. 39-40) et communient dans le culte du progrès pour moins travailler, en abandonnant la religion : « de l’âme, pas un mot » (p. 38). Spengler conteste explicitement les idéaux des XVIIIe et XIXe siècles réunis :

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