Blackface factice


Résumé

L’importation en France de la critique américaine du blackface risque fort d’être contre-productive.

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Les militants antiracistes ont importé en France la critique américaine du blackface, cette pratique qui consistait (surtout au XIXe siècle) à se grimer en noir, généralement pour s’en moquer, encore que tous les cinéphiles français (il y en a pas mal) sachent que le premier film parlant, Le Chanteur de Jazz (1927), était joué par un acteur blanc, sans que ce soit en principe une moquerie.

Un article de Médiapart du 24 novembre 2016 expliquait déjà le phénomène avec le titre un peu trop impératif : « Le fait de se grimer en noir est raciste en France aussi », à propos des « Noirs de Dunkerque », nom de ceux qui se griment en Noirs pendant le carnaval local. À lire l’article, il était bien évident que cela faisait référence à l’image des Africains pendant la période coloniale, encore que ce ne soit pas conscient chez les participants (et que l’image en question n’était pas forcément négative à l’époque). C’est assez fréquent que ce genre de tradition ait perdu sa signification originelle. C’est une erreur méthodologique d’historien ou de philosophes (du début du XXe siècle) de croire que les sens anciens sont toujours vivants, dans les étymologies par exemple.

Au moment de l’article de Médiapart, j’avais mis en commentaire : « Cette importation de la critique américaine est risible. C’est peut-être parce qu’on se grime en Américain, qui sait ? » Pourtant, ces derniers temps, il est plutôt patent en France qu’on ne doit pas importer les ……………………………..

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« Belle et Sébastien » in memoriam

Résumé

Quand on parle d’images d’Epinal, il vaudrait mieux ne pas aligner les clichés.

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Le cinéaste Christian Dugay vient de faire un remake au cinéma de la mythique série télévisée enfantine des années 1960-1970 Belle et Sébastien. Un article du Monde du 8 décembre 2015, par Isabelle Regnier, « Belle et Sébastien : L’aventure continue : le petit orphelin et le gros chien sont de retour », en parle en ces termes :

Déjà, Les Choristes, qui traite d’un pensionnat tenu d’une main de fer par un directeur tyrannique n’est certainement pas une idéalisation…

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Peur des mots : « Français de souche »

Résumé

Le tournant linguistique de la philosophie a encore fait des siennes. La maladie professionnelle des intellectuels est de mélanger les mots et les choses. L’enquête terminologique ne remplace pas l’enquête sociologique. Le cache-sexe du racisme est finalement partagé par tout le monde.

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Encore un psychodrame linguistique. Le président François Hollande, au cours de son allocution au dîner annuel du Conseil représentatif des associations juives de France (CRIF), le 23 février 2015, a prononcé l’expression « Français de souche », qu’utilise régulièrement l’extrême droite identitaire. Hollande répondait en fait à une déclaration que venait Lire la suite « Peur des mots : « Français de souche » »

Badiou : Qu’est-ce qu’un peuple ?

Résumé

Un recueil d’articles qui se pose une fausse question et se noie dans un verre d’eau trouble.


Alain Badiou, Pierre Bourdieu, Judith Butler, Georges Didi-Huberman, Sadri Khiari, Jacques Rancière, Qu’est-ce qu’un peuple ?, ed. La Fabrique, Paris, 2013, 144 p.


Étrange recueil d’articles qui, en tournant autour du pot, fournit une bonne illustration de ce que peut produire l’analyse des productions intellectuelles, dont la première caractéristique relève du simple phénomène éditorial qui profite d’une actualité. En l’occurrence, ce petit recueil peut aussi se réduire à une paraphrase inutile du dernier article, celui de Rancière : « L’introuvable populisme », paru initialement le 3 janvier 2011 dans le quotidien Libération, qui avait l’avantage de répondre à la question. Ce n’était pas de savoir ce qu’était un peuple !

L’approche philosophique a un défaut récurrent. Sa prétention méthodologique à donner des définitions lui fait confondre la chose avec le mot. À la rigueur, on peut admettre qu’une enquête des usages linguistiques peut servir d’angle d’attaque, encore que ce soit un vieux truc de dissertation scolaire. Et même, on ne se plaindrait pas de cette humilité devant les usages, si on ne constatait pas, tout aussi empiriquement, la sélection d’une acception déterminée qui fait soupçonner un a priori parfaitement arbitraire, mais qui n’est pas dû au hasard, ni à l’objet, puisqu’il correspond en fait, ça tombe bien, à l’idée fixe de chaque auteur. Chacun voit midi à sa porte.

Le premier article d’Alain Badiou, « Vingt-quatre notes sur les usages du mot peuple », note le retour de l’invocation du peuple dans le discours politique. Badiou semble un peu trop se polariser sur des connotations, qu’il perçoit, en bon dialecticien Lire la suite « Badiou : Qu’est-ce qu’un peuple ? »

Richard Millet: Langue fantôme (2012)

Résumé

Outre ses obsessions identitaires, Richard Millet, dans Langue fantôme, confond l’idéalisation de la profondeur littéraire avec les mondanités décadentistes. Son style est la mise en forme de ces clichés éculés qui ratent systématiquement le début d’analyse que Millet pourrait produire si ses mots avaient un sens. C’est presque un cas d’école.

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Richard Millet : Langue Fantôme, suivi de : Éloge littéraire d’Anders Breivik, ed. Pierre Guillaume de Roux, Paris, 2012, 120 p.

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Puisque le mois dernier, j’ai commenté les dix-huit pages de l’Éloge littéraire d’Anders Breivik, autant amortir mon achat (on ne m’envoie pas les livres en service de presse) en jetant un coup d’oeil à Langue Fantôme.

Entre autres insignifiances, Richard Millet croit bon de déplorer qu’Umberto Eco ait allégé son roman Le Nom de la rose en enlevant les citations latines et autres coquetteries érudites. Eco les avait pourtant signalées comme telles (pour « faire médiéval ») dans la version initiale. Accordons que cette purge était inutile. Mais pas de quoi chier un pendule (de Foucault). Lire la suite « Richard Millet: Langue fantôme (2012) »

Élisabeth Badinter et la laïcité

Résumé

Elisabeth Badinter crée le buzz avec la laïcité de Marine Le Pen. On voit qu’elle s’y connaît en publicité. Mais sur le fond, elle se trompe autant sur la laïcité que sur le féminisme. Elle nous fait simplement le coup du repli sur l’identité française parce qu’au fond, le monde actuel est trop compliqué. Et pour finir, tout ça n’est qu’une question de mots ou de slogans à psalmodier.

 

Dans un article du Monde des religions du 28 septembre 2011, Élisabeth Badinter a déclaré que seuls Marine Le Pen et Manuel Valls parlaient de laïcité dans la campagne électorale. Ce qui a provoqué un scandale prévisible et justifié : 1) Marine Le Pen et Valls ne sont pas les seuls ; 2) Il est évident que la dirigeante du Front national s’en sert dans le combat identitaire contre l’islam. Devant le tollé, Élisabeth Badinter l’a d’ailleurs reconnu dans une deuxième intervention, mais elle a maintenu que Marine Le Pen faisait bien de soulever cette question.

J’avais déjà traité d’une affaire semblable, en octobre 2009, à propos d’un article de Caroline Fourest dans le Monde du 3 octobre 2009, sur le référendum suisse contre les minarets, où elle disait : « l’UDC menace d’élargir sa base en allant jusqu’à usurper le drapeau de la laïcité. […] Fils de pasteur, Christophe Blocher rêve d’assurer la domination visuelle et culturelle du christianisme sur l’islam. Comme au temps où la Réforme opprimait la minorité catholique en lui interdisant de construire des clochers. » Je constatais que Caroline Fourest minimisait son rôle dans ce qu’elle appelait « un retour de flamme anti-islam », en oubliant son militantisme personnel sur le sujet. Mais elle ne commet pas l’erreur politique d’Élisabeth Badinter qui poursuit son djihâd contre le voile dans sa lutte pour le droit des femmes, sans se soucier des conséquences que Caroline Fourest ne fait que sous-estimer.

C’est le problème politique actuel. Comme les partis ont tendance à éclater, chaque tendance ou chaque personne au sein de chaque tendance, tente d’imposer ses priorités ou ses lubies à chaque élection nationale. Élisabeth Badinter est aussi connue pour être un électron libre qui casse le consensus, comme Caroline Fourest d’ailleurs. Et tout le monde finit par ne parler que des Arabes et de l’insécurité. On a envie de leur dire, comme Bill Clinton, paraît-il, se le faisait rappeler : « Economy, stupid ! ». On se souvient aussi que Bayrou avait coupé l’herbe sous le pied à tout le monde, au moment du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, en parlant de l’entrée de la Turquie dans l’Union. Ce qui n’était évidemment pas le sujet. Et ça a marché, puisque le traité a finalement été rejeté, contre le libéralisme, le plombier polonais et les Turcs. Ce qui revient finalement à parler d’économie, n’est-ce pas ? C’est bien ce que les gens comprennent. L’argument économique nazi, x millions de chômeurs / x millions de juifs, marche toujours sous ses nombreuses variantes.

Badinter n’a pas forcément l’intention de parler d’économie, et d’exclusion. Mais elle pourrait se soucier de ce que les gens comprennent en légitimant le discours de Le Pen sur la laïcité. Pour le grand public, la laïcité en tant que telle ne signifie pas grand-chose. Il s’agit plutôt ici d’identité culturelle, chère aux « identitaires ». Bizarrement, certains qui parlent de laïcité contre les musulmans ne voulaient pourtant pas aborder la question de l’« identité nationale » qui défrayait la chronique l’an dernier. Il y a eu une pétition à ce sujet sur Médiapart. C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit. L’argument de nos traditions, est un argument taliban : « À Rome, fait comme les Romains ». Ben, oui ! Les talibans sont comme nous (pour ceux qui en doutaient) : ils parlent de leurs traditions. Mais en France, cet argument est faux, puisque nos traditions, c’est le pluralisme laïque. Mais c’est encore mal accepté et mal compris. Les identitaires qui parlent de laïcité sont des hypocrites, et on le sait. Ce qu’ils refusent, c’est l’islam. Ils en sont restés au principe cujus regio, ejus religio, imposant la religion du prince, ici de la majorité. Mais ce n’est pas le principe social actuel. On conçoit que les identitaires craignent (voir l’interview de militants du FN dans Rue89) que les musulmans deviennent majoritaires, mais ils ne semblent pas imaginer une autre solution : si une majorité d’anciens chrétiens se convertissaient à l’islam, on aboutirait au même résultat. S’ils veulent l’interdire, il est donc démontré qu’ils se comportent comme les pays musulmans qui interdisent l’apostasie. La preuve est faite de leur conception despotique et non laïque.

Un petit rappel de notre tradition, certes un peu formaliste, mais c’est la nôtre qui est comme ça. L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 est très clair : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. » On voit que ces principes formels ne sont pas encore assimilés. Il y a une vingtaine d’années, on entendait dire qu’il faudrait afficher la Déclaration des droits de l’homme dans les écoles et dans les commissariats. Les laïques ont dû la lire, parce qu’on ne les entend plus. Ou bien, ce n’était que de l’affichage.

Même Badinter qui est historienne et philosophe, ne comprend pas le problème laïque du fait de ses approximations et de son incapacité à relativiser ses propres opinions dans l’espace public. Ce qui est normal, ce sont les sociologues qui généralisent les problèmes, pas les historiens, qui fonctionnent sur le mode : « le fascisme, c’est italien, le franquisme espagnol, le pétainisme français, le rexisme belge, etc. », et les vaches nationales seront bien gardées. L’histoire enseigne le nationalisme et les lieux de mémoire. Mais pour Badinter, je suis déçu, car cette question laïque devrait être de son domaine de compétence. Historiquement, la question de la laïcité est celle de l’édit de Nantes, dit « édit de Tolérance », et celle de sa révocation par le jacobin Louis XIV. Mais la belle Élisabeth a toujours manifesté un enthousiasme juvénile dont on peut se réjouir qu’il persiste encore, même si on est obligé d’admettre qu’il n’aurait sans doute pas fait long feu si elle n’était pas une des plus grandes fortunes de France.

La laïcité n’interdit pas que les religions n’apparaissent pas dans l’espace public, comme l’a rappelé l’historien des religions Jean Bauberot, qui s’est fendu de deux articles très critiques à l’égard de Badinter dans Médiapart. Les commentateurs se sont déchaînés d’une façon qui augure d’une fracture digne des « ouistes » et des « nonistes » du référendum sur le Traité constitutionnel européen. C’est un problème général d’argumentation. Quand on n’est pas d’accord sur un sujet, on essaie souvent de discréditer l’adversaire. On discrédite les musulmans par le statut des femmes. On discrédite Élisabeth Badinter par ses positions hétérodoxes sur le féminisme. La méthode gauchiste classique consiste à sortir les cadavres du placard. Mais on mélange tous les problèmes inutilement.

Pour les laïques, il s’agit simplement de ne pas voir les religions minoritaires. « Puisqu’elles sont minoritaires, elles ont juridiquement tort », comme disait le socialiste André Laignel en 1981 (à propos des nationalisations). La République est la dictature de la majorité. C’est la vraie définition du fascisme, qui est forcément populiste. J’ai aussi montré un cas amusant d’oubli de laïcité dans l’émission de Philippe Meyer, quand je remarquais :

« Ce qui est quand même le comble, c’est que tout ce beau monde (Olivennes compris) ne s’est même pas aperçu que l’émission « L’Esprit public », sur France culture, venait juste après l’office catholique ! Décidément, un regard sociologique est vraiment indispensable, de toute urgence, pour repérer ce à quoi « on est habitué ». On remarquera aussi, à cette occasion, que la messe n’est pas une émission culturelle, contrairement aux autres émissions communautaires du dimanche matin, normales sur France culture, […] décalées ce jour-là pour les juifs et les musulmans (comme preuve d’intégration sans doute). Il s’agit bien, à proprement parler, de la célébration d’un culte sur le service public, prétendument laïque ! La messe est dite. »

Article dans lequel je rappelais aussi « certains excès de la part d’un curé militant qui, dans un village, outre les messes et les vêpres quotidiennes, sonnait les heures, les demies, et les quarts ». Comme si, de nos jours, on avait besoin des curés pour connaître l’heure !

Dans l’affaire Badinter, outre le fait que Marine Le Pen n’est pas la seule à parler de laïcité et qu’elle se sert de ce thème contre l’islam, remarquons d’abord que les autres politiciens ne valent pas mieux. Les intentions de Manuel Valls et autres sont-elles meilleures que celles de Marine Le Pen ou celles d’Élisabeth Badinter en ce qui concerne la cause des femmes. Et leurs opposants sont-ils des bisounours et des idiots utiles du Protocole des sages de La Mecque. Sur les intentions, j’ai eu l’occasion de parler, dès qu’il est question de différences culturelles, de « néo-maurrassisme actuel comme incompétence ». Un commentateur sur Médiapart qui signe Quetzal disait : « …Bref, il me semble un peu abusif de vouloir évacuer du fait culturel d’un peuple, toute la sphère magico-religieuse qui précisément offre une vision particulière du monde, puisque liée à une origine particulière. » Ma première réaction personnelle a été de dire : « Maurras pas mort ». Ce qui a été jugé vexant et non pertinent [pour une fois que je faisais bref]. J’ai eu l’occasion de préciser dans l’article en question : « Si on analyse les questions que pose Maurras, ce sont précisément ces questions de l’identité. Il est donc intéressant de constater que les anti-maurrassiens sont maurrassiens. La question qu’on peut leur poser est alors : Qu’est-ce qui leur permet de penser que Maurras avait d’autres intentions qu’eux-mêmes ? Les conséquences ? Qu’est-ce qui permet de penser que cela produira d’autres conséquences ? Parce que Maurras est méchant et que les néo-maurrassiens sont gentils ? Qu’est-ce qui permet de penser que Maurras qui se pose cette question est plus malhonnête intellectuellement, ou mal intentionné, que celui qui se pose cette question aujourd’hui, surtout en fournissant la même réponse ? » On voit que je ne suis pas dans la stigmatisation, mais dans l’analyse.

La question est simple. La laïcité concerne la neutralité de l’État envers les religions, avec différentes variantes selon les époques et les pays. On sait qu’elle est très relative dans de nombreux pays d’Europe. Elle n’a jamais été apaisée non plus, puisque les conflits ont été rudes au moment de la séparation de l’église et de l’État et de l’affaire Dreyfus ; puis que le pétainisme fut un retour à une conception traditionnelle et au rejet des juifs ; de même que l’Après-guerre correspondait à l’affrontement des deux blocs avec le thème du communisme athée ; et que la censure régnait jusqu’à la libération des moeurs. Je viens de rappeler dans un autre article que les partis politiques actuels sont souvent divisés sur les questions religieuses. On peut encore le constater à l’occasion de ce débat.

Ce qu’on appelle la laïcité aujourd’hui correspond simplement au fait que l’arrivée de l’islam repose ces problèmes avec une nouvelle religion, après les protestants et les juifs. Le lien entre ces deux dernières a été fait par un texte insolite de Bernard Lazare, Contre l’antisémitisme, qui fait référence à la Saint-Barthélemy dans le débat qui l’opposait à Drumont, en la proposant ironiquement comme solution à la question juive. Drumont trouvera la solution excessive. D’autres non ! Ce n’est pas que de la théorie. Il faut bien constater que des guerres ont lieu en ce moment même contre des pays d’islam, avec l’argument annexe (mais c’est bon à prendre) de la libération des femmes. Les résultats réels sur le terrain sont très aléatoires quant à cet « objectif de guerre ». Le discours des identitaires extrémistes n’est pas ambigu non plus qui envisage sérieusement la guerre civile ethnique. Une critique molle pourrait dire que les laïcards (non racistes) ne veulent simplement pas s’emmerder avec les musulmans alors qu’ils croyaient l’affaire réglée avec les juifs. Mais ce n’est pas à eux de décider quand les problèmes doivent se présenter dans le monde. Il n’en demeure pas moins qu’ils peuvent choisir un camp du débat ou l’autre. Et ils choisissent bien le camp des racistes.

Je ne crois pas à l’argument féministe. Il y a des féministes dans les deux camps. Je pense que certains se servent de l’argument féministe. Pour les identitaires, c’est réglé. D’autres, comme les anti-plombiers polonais, veulent virer les immigrés sous n’importe quel prétexte pour des raisons économiques. Si celui du féminisme marche, il est bon à prendre. C’est le principe démagogique des politiciens en général. Ceux ou celles qui sont sincères se font avoir déjà sur ces deux points qui me paraissent majoritaires. Mais même les féministes laïcardes ont tort : il est bien évident que les musulmanes sont musulmanes de leur plein gré, et qu’un grand nombre sont traditionalistes ou respectent les traditions par conformisme social habituel. L’erreur des musulmanes modernistes, des gauchistes ou des intellectuelles libérales, est de prendre leur cas pour une généralité et leurs désirs d’émancipation pour une réalité. C’est toujours comme ça. L’égalité est acquise sur ce point.

Les restrictions précédentes peuvent évidemment se combiner. Une des raisons du rejet de l’adhésion de la Turquie à l’Europe est évidemment le droit des femmes. Mais justement, les femmes turques modernistes auraient bien aimé obtenir le soutien des féministes européennes. Je crois me souvenir qu’une des raisons du rejet de l’adhésion à l’Europe de la part des Norvégiens était la position des féministes qui estimaient que les femmes avaient moins de droits dans l’Union que chez elles. J’ai un peu tendance à penser que c’est plutôt un refus de partager la rente pétrolière, en la gaspillant en subventions agricoles à l’Italie, la Grèce (bien vu !), la France, ou la reine d’Angleterre. Toutes les blondes ne sont donc pas stupides ! Marine Le Pen est blonde. Anders Behring Breivik, a massacré 67 personnes à Oslo pour lutter contre l’invasion musulmane et défendre les valeurs chrétiennes.

J’ai déjà dit qu’une des raisons de porter le voile pouvait être de ne pas s’écraser, par militantisme contre l’islamophobie actuelle. Il signifie alors : « je suis musulmane, et je vous emmerde », sur le modèle de la gay-pride, la fierté homosexuelle. L’époque n’est plus à la discrétion et à ne pas chercher à se faire remarquer. Cela montre deux choses. D’une part, les musulmanes sont bien intégrées, spécialement en France, où ce n’est pas être bien intégré que fermer sa gueule (même si les musulmanes peuvent évidemment être en partie manipulées). Comme on le sait, permettre l’affirmation publique d’une minorité n’est pas l’opinion des identitaires, des fachos et des racistes qui veulent que les Bougnouls et les Négros restent à leur place (voir l’interview des militants FN de Rue89. D’autre part, comme les femmes participent en tant que femmes à ce militantisme, les féministes devraient être contentes. Ces musulmanes se manifestent, soit par affirmation personnelle de leur foi ou de leur identité, soit par solidarité avec leurs frères qui sont souvent plus discriminés qu’elles. Soyons clairs : surtout si elles s’habillaient en minettes, on les laisserait plus facilement entrer dans les boîtes de nuit que les garçons, et plus si affinités. Le racisme a des limites. Ou alors, on ne parle pas de la même chose.

Élisabeth Badinter ne parle pas de la même chose. Elle parle des principes, mais elle ne comprend pas la question de leur application. La seconde interview où elle se rétractait tout en réaffirmant l’impératif laïque, outre son erreur factuelle, a dévoilé le pot aux roses ! Elle a avouait qu’elle se félicitait que Marine Le Pen emploie le « mot » laïque. Les intellos se satisfont de voir réciter le catéchisme par le petit peuple, ou ici, par les populistes. La France, terre de mission laïque et républicaine. Comme à l’armée du salut, si on dit sa prière, on aura un repas chaud. Un peu de laïcité ne ferait pas de mal. Ce n’est pas ma conception de l’éducation et de la culture. Du point de vue athée, qui ne suppose même pas la question de l’existence de Dieu, la religion peut se définir précisément par le fait de répéter sans comprendre. Un petit texte de Jouffroy, Comment les dogmes finissent, disponible en ligne, traite assez bien de ce processus.

 

Laurent Blanc, raciste ordinaire

Binationalité

L’affaire des quotas de joueurs binationaux a fait couler beaucoup d’encre depuis l’article initial, « Foot français: les dirigeants veulent moins de Noirs et d’Arabes », publié par Mediapart.fr le jeudi 28 avril 2011, par Fabrice Arfi, Michaël Hajdenberg et Mathilde Mathieu. L’article concerne la réunion de la Direction Technique Nationale (DTN) de la Fédération Française de Football (FFF), qui s’est tenue à Paris, le 8 novembre 2010. Ces journalistes ont présenté l’affaire comme une volonté de ségrégation raciale visant à réduire à 30 % le nombre de Noirs et d’Arabes, à partir de la question des « binationaux » susceptibles de jouer dans d’autres équipes nationales. Un autre argument concernait la politique de recrutement de joueurs plus vifs et moins athlétiques assimilés, par les participants à la réunion, à l’opposition Blancs/Noirs.

Cette affaire « des quotas de binationaux » de la Fédération française de football a permis de lever une ambiguïté importante. Quand on parle de racisme, on semble y mêler la référence au nazisme et à l’extermination des juifs. On peut voir dans ce génocide une conséquence historique de la théorie raciste extrémiste de hiérarchisation des races. Encore que l’antisémitisme soit bien antérieur et distinct, et relève plutôt de l’intolérance religieuse selon le principe « cujus regio, ejus religio » imposant (malgré quelques exceptions) la religion du prince [1]. Cet ostracisme religieux rejoindrait le racisme par le principe maurrassien de l’homogénéité ethnico-religieuse.

Quand Laurent Blanc dit qu’il n’est pas raciste, on peut admettre qu’il n’est pas question de racisme théorique ou de sa version nazie. Mais comme l’a dit la ministre des Sports, Chantal Jouanno, « il y a des sous-entendus à la limite de la dérive raciste ». Début mai 2011, à la suite de la réunion pour envisager des sanctions, elle a déclaré qu’il n’y avait pas d’atteinte à la loi sur les discriminations et qu’il n’y avait pas lieu de saisir la justice. On peut lui répondre que ce n’est pas à un ministre de dire la loi, et si la justice n’est pas saisie par les instances sportives, cela revient à enterrer l’affaire. Certaines associations antiracistes ont cependant porté plainte. C’est leur fonction. On remarquera que le politiquement correct dont les néoracistes accusent ces associations est plutôt le fait de la ministre quand elle déclare contradictoirement :

« Les moyens pour limiter les binationaux ont effectivement été débattus. Le sujet a été abordé de manière maladroite et déplacée. Il y a des sous-entendus à la limite de la dérive raciste, mais il n’y a pas eu de projet d’instauration de quotas ».

Car elle joue sur les mots en disant qu’il n’y a pas eu de « projet d’instauration de quotas ». La discussion qui a donné lieu à ces dérives portait bien sur ces quotas. Il en a été question, dans une réunion de la DTN, pour résoudre la question des jeunes (à partir d’une douzaine d’années) qu’on a appelés les binationaux parce qu’ils peuvent choisir d’aller dans les équipes nationales d’autres pays dont leurs parents sont originaires (quoique français eux-mêmes – ce pourquoi ils sont dans les centres d’entraînement de l’équipe de France). C’est un thème récurrent dans le football à la suite de l’arrêt Bosman qui permet aux joueurs d’être libres de quitter le club où ils ont été formés. Il en résulte une surenchère financière dans les transferts ou des équipes locales qui peuvent être composées exclusivement de joueurs d’autres nationalités. La question persistait donc pour les équipes nationales, où les joueurs doivent choisir un pays une fois pour toutes, excepté pour les matches amicaux.

Un participant à la réunion avait enregistré ces conversations parce qu’elles l’avaient choqué. Ce qui signifie bien que ce projet était revenu plusieurs fois sur le tapis. Les racistes raisonneurs défenseurs des libertés (d’être raciste et de discriminer selon la jurisprudence Zemmour, révoquée par la justice française) ont donc critiqué la publication de ces enregistrements, et plus généralement la méthode au nom du refus de la transparence. J’avais moi-même critiqué l’usage direct de tels enregistrements dans l’affaire Bettencourt. Mais, outre qu’il ne s’agit pas ici d’une affaire privée, cette publication par Médiapart répondait à l’accusation de mensonge par Laurent Blanc :

« Je n’ai jamais entendu parler de projet de quotas ! (…) C’est un sujet sensible. Pour moi, il n’y a pas de projet de quotas, c’est faux. Et c’est un mensonge de dire que le sélectionneur y a participé. Je ne peux donc pas parler d’une chose qui n’existe pas ». (Laurent Blanc, Le Monde du 29 avril 2011).

On a appris par la suite que Mohamed Belkacemi qui avait fait les enregistrements les avait donnés à la fédération, qui était donc au courant alors qu’elle le niait. Et ces enregistrements ont révélé qu’il avait été dit par François Blaquart, directeur technique de la FFF : « On peut s’organiser, en non-dit, sur une espèce de quota. Mais il ne faut pas que ce soit dit. » On imagine que c’est contre ce genre de stratégies, et les dénégations constatées, que Belkacemi a préféré faire des enregistrements. On imagine d’ailleurs ce que les racistes raisonneurs auraient dit si quelqu’un avec un nom arabe s’était contenté de le rapporter oralement. J’ai déjà mentionné le cas d’un juge français qui avait refusé le témoignage d’un Arabe parce qu’il n’était pas objectif puisque l’affaire concernait aussi un Arabe !

Minimisation du racisme

Laurent Blanc qui ne se sent pas raciste, ce que de nombreux soutiens confirment, n’a pas perçu le problème que soulevaient les propos tenus dans cette réunion ni celles qui précédaient. Pourtant, même la ministre remarque que « Il y a des sous-entendus à la limite de la dérive raciste » et Francis Smerecki présent à la réunion, remarque : « Je dis: première chose, c’est discriminatoire » avant de faire des considérations pragmatiques: « Et si on enlève la totalité des gens qui peuvent choisir, pour une autre sélection éventuellement, je ne sais pas si on a une division ».

Remarquons au passage, à propos du débat actuel sur le populisme, que l’encrage populaire du foot permet justement de l’utiliser comme critère. Les classes les plus populaires actuelles concernent principalement les immigrés récents et visibles. Chaque fois qu’on parle de ces questions, on mentionne les précédentes générations d’immigrés qui ont donné des footballeurs célèbres, Kopa, Platini, Amoros, etc. Aujourd’hui c’est le tour des Noirs et des Arabes. Mais c’est ça la nouveauté. On prétend qu’ils ne s’intègrent pas. C’est faux. Ils ne sont pas intégrés par les Français de souche ou les immigrés précédents (en vertu du principe selon lequel le dernier arrivé referme la porte derrière lui). Cette stratégie xénophobe est récente, et rétroactive, comme Platini le confirme, dans Le Monde du 11 mai 2011, à l’occasion de cette affaire :

« Michel Platini rappelle dans un entretien son étonnement d’être considéré comme un immigré : ‘Un jour, j’étais reçu par un adjoint au maire à Belfort en tant qu’entraîneur de l’équipe de France. Dans son discours, l’élu a parlé de moi comme un bon exemple d’intégration. J’ai été surpris parce que je ne me suis jamais considéré comme étranger. Je n’avais jamais parlé italien, mon père non plus. Je suis de la troisième génération.’ » Rapporté par William Gasparini, Sociologue.

Un autre sociologue, Stéphane Béaud, et un historien, Gérard Noiriel, qui avaient pourtant noté la cabale de la presse contre les joueurs, à propos de l’affaire de la grève du Mondial 2010, ont minimisé les connotations racistes des propos des dirigeants de la FFF, dans Libération du 6 mai 2011. Car, dans la langue de bois académique, « le rôle des sociologues n’est pas d’instruire des procès en hurlant avec la meute ». Ce qui est assez incompréhensible après les précautions oratoires (biais académique) pourtant explicites (mais insidieuses) :

« Il va sans dire (mais par les temps qui courent, il n’est pas inutile d’enfoncer le clou) que nos propos n’ont nullement pour but de justifier la DTN. D’une part, ce projet de quotas dans les centres de formation est, sur le plan du droit, clairement discriminatoire. D’autre part, le langage employé par les protagonistes de cette réunion interne de travail reflète, par moments, une réelle défiance à l’égard des joueurs issus de l’immigration post-coloniale. [2] »

On constate que leur propos consiste à revendiquer le monopole de l’analyse : « Il revient [aux sociologues] de clarifier les problèmes en prenant appui sur les recherches empiriques qu’ils ont eux-mêmes développées sur les sujets dont ils parlent ». On suppose que cette analyse devra garder un ton mesuré et un verbiage incompréhensible pour le grand public, sous peine d’être considéré comme une « polémique malsaine et d’un niveau intellectuel affligeant ». J’avais déjà mentionné que Bourdieu lui-même avait souhaité « que la sociologie devienne comme […] les mathématiques […] un champ dans lequel les producteurs n’ont pour clients que leurs concurrents. […] Malheureusement, tout le monde s’en mêle. » (Sur la télévision, 1996, p. 71).

Cette attitude est extrêmement douteuse et usurpe le titre de sociologie que je considère au contraire comme le langage de la démocratie, car elle permet la prise en mains du débat par les citoyens. Ces deux auteurs se perdront, dans la suite de l’article, dans des questions de langage, tandis que l’autre sociologue, Gasparini, imputera la racialisation aux antiracistes et aux médias. Tous sembleront excuser le raisonnement de la Fédération, condamnant le mot de « quotas » tout en justifiant sa motivation protectionniste. Sans doute protègent-ils leurs arrières pour ne pas se griller et pouvoir poursuivre leurs recherches dans le sport.

Une de leurs erreurs consiste à commenter le fait que Laurent Blanc s’excuse d’avoir employé le terme « black ». En sous-entendant que terme serait raciste, cet entraîneur national manifeste la maladresse de celui qui s’excuse de dire « tu vois » à un aveugle. Mais personne ne croit que le terme « black » est raciste. Les justifications de Laurent Blanc s’expliquent par l’embarras devant ces questions, mais n’excusent pas les solutions proposées.

Bizarrement, les deux sociologues s’enfoncent en allant jusqu’à criminaliser la portée du terme « black » en l’associant à la stigmatisation des banlieues : « le groupe «déviant» des jeunes qu’il faut particulièrement surveiller et encadrer, non pas du fait de leur couleur de peau, mais de leurs caractéristiques sociales et de leur comportement modal dans la vie d’une équipe ». En confondant langage des banlieues (« djeuns »), et connotations racistes (qu’ils appellent « sociales »), ils sont aussi mauvais sémanticiens que sociologues et ne savent pas lire, quand ils disent :

« Ce qui explique (mais n’excuse pas) les connotations péjoratives prises par le mot «Black». On peut penser que c’est cette acception du terme que Laurent Blanc a en tête lorsqu’il s’exprime dans cette réunion de la DTN en novembre 2010 dont le verbatim a été produit par Médiapart. »

Le verbatim complet publié dans Médiapart le 29 avril 2011, dans l’article « Quotas dans le foot: la vérité au mot près » montre que le terme « black », employé par Laurent Blanc, n’a pas le sens que les sociologues lui prête (et concerne seulement la binationalité ou le gabarit) :

« S’il n’y a que des – et je parle crûment – que des blacks dans les pôles (de jeunes, NDLR) et que ces blacks-là se sentent français et veulent jouer en équipe de France, cela me va très bien. (…)

« Parce que tous les blacks, si tu enlèves les Antillais, ils ont des origines africaines. Donc, africaines, ils vont pouvoir aller dans une équipe africaine. (…)

« Qu’est-ce qu’il y a actuellement comme grands, costauds, puissants ? Les blacks. Et c’est comme ça. C’est un fait actuel. Dieu sait que dans les centres de formation, dans les écoles de football, ben y en a beaucoup. (…)

« Les Espagnols, ils m’ont dit : « Nous, on n’a pas de problème. Nous, des blacks, on n’en a pas. »

En aucun cas Laurent Blanc n’emploie le terme dans le sens de « délinquant » ou de « déviant ». Les fantasmes pseudo-sociologiques de Béaud et Noiriel relèvent de la légitimation actuelle du populisme présentée comme une excuse au néo-racisme. Ils reproduisent l’excuse traditionnelle de la gauche qui prétend refuser le communautarisme et la racialisation au nom de considérations « sociales ». Outre le tic de langage périmé, cela concerne, au mieux, la traditionnelle remise aux calendes grecques de la prise en compte des « contradictions secondaires » (écologie, sexes, minorités, etc.) au nom des « contradictions principales » (économiques), et cela concerne, au pire, le surcodage de néo-racistes qui disent les « gris » (par exemple) pour parler des minorités visibles en question.

En étant gentil, on peut dire que ces sociologues ont simplement recyclé les idées développées dans le livre qu’ils venaient juste de publier et qui était encore frais dans leur esprit. C’est un biais fréquent des intellos de tout ramener à leurs dernières lubies quand on les interroge au pied levé, au lieu de prendre le temps d’analyser sérieusement un problème (comme ils le prétendent pourtant). Ce qui rend quand même d’autant plus risibles leurs leçons sur la « polémique malsaine […] d’un niveau intellectuel affligeant ».

Dans le même ordre d’idées que la minimisation par ces sociologues incompétents, ces articles ont donné lieu à une polémique, sur Médiapart même, de la part de commentateurs participatifs qui ont pris la défense de Laurent Blanc ou de la DTN. Certains ont même attaqué les sportifs noirs qui se sont exprimés sur Médiapart (Roger Bambuck, Yannick Noah, Lilian Thuram). Alors que leurs propos étaient très raisonnables (et pour tout dire, les sportifs remontent dans mon estime), on a assisté aux méthodes habituelles de débinage sur la forme ou le fond, dont le fait qu’ils gagnent des fortunes (comme des dictateurs africains dont un commentateur à sorti les photos du palais). Il est bien entendu que les Noirs doivent être pauvres pour la gauche [3]. Et surtout, ils doivent se taire et attendre que la gauche parle pour eux en terme de « social ». On constate au contraire qu’ils n’en ont pas besoin et que le niveau baisse… chez les Blancs de gauche. Les mauvais esprits parleraient d’un mécanisme de défense face aux élites montantes.

Comme je trouvais la discussion assez répugnante, j’ai cru bon de souligner qu’on ne semblait pas s’être aperçu, selon ce principe de la binationalité potentielle, qu’on aurait pu exclure les juifs des centres de formation de l’équipe de France, dans la mesure où ils peuvent devenir citoyens israéliens très facilement. Cette éventualité n’aurait évidemment pas été tolérée et tout ce petit monde de la DTN aurait giclé vite fait. Ça n’a pas plu à tout le monde. Une des défenseuses de Laurent Blanc a fait le coup du sous-entendu antisémite de ma part, en prétendant qu’il s’agissait du fait que quand on parle d’« Arabes », certains pensent tout de suite « juifs ». On suppose qu’il s’agirait d’antisionisme, donc d’antisémitisme, puisqu’il paraît que c’est la même chose. Bref, je me fous complètement de ces tentatives rhétoriques d’intimidation aussi convenues que non pertinentes : il s’agissait plutôt de Noirs en l’occurrence [4]. Mais cela rejoint incidemment le principe que j’ai énoncé ailleurs) selon lequel « Noirs et Arabes, quand on parle des juifs, c’est de vous qu’on parle » et « Juifs, quand on parle des Noirs et des Arabes, c’est de vous qu’on parle ». Mais c’est de racisme en général qu’il s’agit, contre le principe maurrassien qui considère que les allogènes sont l’anti-France, et qui concernait surtout les juifs à l’époque. Il n’y a pas que Zemmour qui ne comprend pas l’expression « mutatis mutandis », comme il l’avait honnêtement avoué.

Malek Boutih est intervenu pour donner lui aussi des leçons de sémantique, en y ajoutant des informations passionnantes sur les magouilles associatives au sein des instances footballistiques. Il ne semble pas considérer comme important que les Noirs en subissent les conséquences et préférerait qu’on s’occupe d’autres discriminations, à l’embauche et au logement. Outre le fait qu’il s’agit bien de discriminations à l’embauche, il refait le coup du « secondaire » et de la mention d’autres discriminations quand on en traite une particulière. C’était la stratégie permanente de la défunte Halde, anciennement dirigée par Schweitzer, ancien PDG de Renault, entreprise condamnée pour discriminations. Ce qui est toujours très cocasse à rappeler. Comme le foot, selon Boutih et les sociologues, cette entreprise automobile fournissait aussi beaucoup d’emplois à des minorités. Elle n’allait donner, en plus, des promotions aux négros et aux bougnouls.

Et sur la magouille associative, Boutih en connaît forcément un rayon puisqu’il était président de SOS-racisme. Quand il déclare : « Dans le fond, j’ai la certitude que le problème du « racisme » dans cette affaire est instrumentalisé pour d’autres enjeux » (Le Monde, 5 mai 2011), on peut considérer cela comme un aveu. Il poursuit ainsi son analyse : « Paradoxalement, loin d’aider la lutte antiracisme, cette histoire aiguise une sorte de ras-le-bol et fait le jeu de forces assez extrémistes ». C’est intéressant : outre l’inconvénient de remettre en question toute son ancienne légitimité, Boutih cautionne donc la stratégie des néo-racistes qui en ont marre de la repentance. Par le passé, on disait aussi que « les juifs se plaignent tout le temps ». Des personnes bien intentionnées peuvent se dire à raison qu’il ne faut pas se complaire dans le ressassement. Mais en fait, le choix est entre « Hitler connaît pas » et « Plus jamais ça ». Cela suppose une capacité d’analyse pour les distinguer, que même certains sociologues de gauche ne possèdent pas !

Racisme historique militant

Précisément, le véritable problème concerne le déchaînement des authentiques racistes, qui se saisissent de toutes les affaires où des Noirs ou des Arabes sont impliqués, pour exposer leurs thèses sur Internet. C’est sur cela que les sociologues feraient mieux de « clarifier les problèmes en prenant appui sur les recherches empiriques » (comme disaient Béaud et Noiriel). Mais ils retardent dans l’analyse d’Internet qui sert de lieu d’expression, comme les tribunes de hooligans au football. Un problème annexe est que ces commentaires ne sont généralement pas censurés, alors que ceux sur les juifs le sont, même quand ils ne sont pas antisémites, sur le principe « Ouh la la ! ». J’ai envisagé dans un article sur le sujet de l’« Audience truquée à Rue89 » que des sites qui vivent de la publicité augmentent ainsi leurs statistiques en profitant des polémiques et des stratégies de propagande systématique des racistes.

Les racistes militants déversent leurs arguties issues de leurs argumentaires ou éléments de langages, dont ils ont évidemment la spécialité, puisque c’est leur obsession. Les gogos peuvent trouver ça rationnel et cela explique largement le vote FN. Le manque de préparation des antiracistes naïfs fait le reste, parce que leurs arguments datent un peu, sont moins systématiques, sont même éventuellement faux, et sont interprétés aujourd’hui comme des propos de « bizounours ». Sur ce dernier point, j’ai eu l’occasion de répondre, sur Internet, que les antifascistes, les résistants et ceux qui cachaient les juifs pendant la guerre, même s’ils le faisaient pour des raisons humanistes gnangnans, n’étaient pas des « bizounours », à supposer que cela signifie autre chose, précisément qu’« antiraciste ». Je considère que c’est la réponse convenable et définitive à cette question.

Dans cette affaire, les racistes et républicanistes en ont profité pour réaffirmer leur opposition aux quotas ethniques en considérant cette affaire comme un argument supplémentaire. Leur méthode se résume à « pile, je gagne et face, tu pers » ! Comme il s’agissait de limiter les binationaux en visant spécialement les Noirs et les Arabes, le moyen consistait donc dans l’instauration de quotas de Blancs ! L’effort intellectuel (réversibilité) consiste à s’apercevoir que 30 % d’allogènes correspondent à imposer 70 % de « de souche ». Laurent Blanc soulignera qu’il n’a pas de problème avec les Noirs antillais, mais ce n’est pas ce qui ressort généralement des commentaires des idéologues racistes dont il est question pour le moment. Et plus généralement la « réponse définitive » exige de se rendre compte que le racisme consiste en quotas de 100 % de Blancs dans certains secteurs. Dans un état démocratique, 70 % est une bonne approximation de cette tendance.

À ce propos, au lieu d’imaginer, comme Boutih, un complot anti-associatif dans la FFF, on pourrait plutôt envisager que les salaires mirifiques des joueurs de foot ont réveillé certaines convoitises. Certains membres blancs de la FFF ont peut-être envisagé de promouvoir leur progéniture, sans aucun doute « plus vive et intelligente » comme dans tout critère népotiste. On sait que de nombreux entraîneurs s’occupent aussi de leurs rejetons. Un peu d’histoire nous rappelle que le contexte de l’affaire Dreyfus concernait une concurrence entre banquiers, comme le mentionne un de mes compatriotes nîmois déjà évoqué :

« Venons maintenant à la cause occasionnelle de l’antisémitisme, celle qui a déterminé le choc. C’est le krach de l’Union générale. La défaite de l’ Union générale a été la défaite du capital et de la spéculation catholique. On a rendu la finance juive responsable de ce résultat et la campagne antijuive a été inaugurée en guise de représailles. Le capital catholique s’est rué à l’assaut du capital israélite et l’histoire de cette période sera, pour l’historien futur, intéressante comme un épisode de la lutte entre capitalistes, et même de la lutte entre deux formes du capital. » (Bernard Lazare, Contre l’antisémitisme : Histoire d’une polémique, ed. Stock, Paris, 1896).

Cette question de la double allégeance était un classique de l’antisémitisme, on la retrouve aujourd’hui comme argument des racistes dans les films américains, d’où la validité de la question juive comme ligne de démarcation. Il faut noter au passage que n’importe qui est susceptible de changer de nationalité. Il suffit, par exemple, d’épouser une étrangère. Il faudrait donc exiger des joueurs mariés et leur interdire le divorce. Tout le monde sait aussi que les sportifs bénéficient d’une naturalisation accélérée quand cela arrange les instances sportives, en France comme ailleurs. Proposer un engagement sur l’honneur aux jeunes joueurs « susceptibles de changement », alors qu’ils le sont tous, relève évidemment d’une stratégie du soupçon envers certains. Malek Boutih reprend l’argument de double allégeance des néo-racistes raisonneurs quand il déclare :

« Il faut jouer le jeu d’une nation métissée et moderne. On ne peut pas dire ‘je suis français parfois’ ou ‘je ne suis pas français quand ça m’arrange’ ». Il rajoute : « À partir de 16 ou 17 ans, il faudrait demander aux jeunes ne serait-ce que de s’engager symboliquement sur l’honneur à tout faire pour rester dans la sélection nationale française et d’être patient, de ne pas partir, à 20 ans, dans tel ou tel pays parce qu’il y a une opportunité. »

Comme, cette réalité concerne tout le monde et non seulement sa « nation métissée » la proposition de Malek Boutih est discriminatoire et rétablit les anciennes contraintes concernant les juifs (combattues au XIXe siècle par mon autre compatriote, Adolphe Crémieux). Peut-être Boutih veut-il se recycler dans les instances de la FFF pour déployer sa double compétence concernant le football et son antiracisme napoléonien.

Racisme ordinaire et compétence

On peut interprêter sur le mode « c’est un fait » à la Zemmour, la réplique de Laurent Blanc : « Qu’est-ce qu’il y a actuellement comme grands, costauds, puissants ? Les blacks. Et c’est comme ça. C’est un fait actuel. Dieu sait que dans les centres de formation, dans les écoles de football, ben y en a beaucoup ». Contrairement à l’accusation sur ce point (des sociologues, entre autres), on peut comprendre l’usage des stéréotypes, fréquent dans le sport (ou plus généralement). On ne va pas chipoter. Il faut plutôt tenir compte ici du fait que cette politique de la FFF est une réponse à la période antérieure où dominaient les joueurs allemands, « grands, costauds, puissants » (et blancs). Cela ne veut pas dire que seuls les Noirs, ou tous les Noirs, ont cette morphologie. Et ce ne sont pas les enfants qui doivent être pénalisés par une mauvaise évaluation qui passe successivement d’un stéréotype à l’autre. S’il y a un domaine où le mérite doit régner, ce devrait être le sport, spécialement si on veut que l’équipe gagne. Ce qui est bien la responsabilité des sélectionneurs.

On peut aussi considérer que Laurent Blanc a été maladroit et s’est laissé piéger par des personnes dont les intentions seraient moins innocentes que les siennes ou qui sont encore plus maladroites que lui. Comme l’ont remarqué certains, le football est représentatif de la société française. Il ne faut pas s’étonner que l’idéologie du Front national, et certains de ses militants, s’y retrouvent forcément. Lilian Thuram, dira : « Je me demande s’il ne va pas arriver un jour où je ne vais plus être vu comme un Français ». Il est bien optimiste. C’est plutôt ici que son statut de vedette surpayée doit jouer pour le couper de certaines réalités, qui apparaissent à l’occasion, comme dans l’exemple susmentionné de Michel Platini.

Car le problème peut s’énoncer simplement. Laurent Blanc n’est pas raciste et, pourtant, il produit ou tolère des discussions qui le sont. Je veux bien admettre l’argumentation selon laquelle cet épisode n’est pas très grave – à condition quand même que les décisions envisagées ne soient pas appliquées, y compris selon le principe : « On peut s’organiser, en non-dit, sur une espèce de quota. Mais il ne faut pas que ce soit dit [5] ». Médiapart prétend que c’est déjà le cas dans certains clubs. Et justement, c’est le fait d’avoir mis l’affaire sur le tapis qui permet de ne pas laisser faire.

On peut reprocher à Médiapart de rechercher le buzz. Encore que reprocher de rechercher le scoop à des journalistes me paraît relever de la stratégie néo-raciste contournée, si c’est pour justifier l’omerta, pour ne pas parler des sujets qui fâchent, et pour ne pas remuer la merde. Le métier de journaliste est celui de fouille-merde. Et il s’agit bien d’idées de merde ! Une partie des critiques vise les maladresses des antiracistes, un peu trop sentencieux ou grandiloquents sur le style, ou insuffisants sur les arguments. Mais cela ne justifie pas le projet de discrimination de la FFF.

Ce que manifeste Laurent Blanc est ce que les antiracistes sentencieux appellent le « racisme ordinaire ». J’ai toujours trouvé que le qualificatif de « racisme ordinaire » était trop sévère. Il me paraissait correspondre simplement à la connerie. Mais d’un autre coté, c’est ça le racisme. Comme je l’ai développé à un autre propos, toute la question est une affaire de compétence, et d’incompétence, à parler de ces questions. En France, cette question « des origines », à la Platini, est celle qui permet de parler des questions de la « diversité » (la nation métissée chère à Boutih), mais en terme barresso-maurrassiens. J’ai insisté à plusieurs reprises sur le fait que la tendance historienne et philosophique générait cette idéologie essentialiste qui produit le racisme. Je considérais que l’approche sociologique améliorait la compétence. Je suis obligé de constater que ce n’est pourtant pas le cas chez certains sociologues (peut-être contaminés par les historiens).

Dans les années 1980, j’avais coutume de dire que « le racisme n’existe pas, ce qui existe, c’est la connerie ». Je faisais référence à l’idéologie raciste inégalitariste extrémiste qui me paraissait seulement résiduelle. Même la « nouvelle droite », à la mode à l’époque, développait une sorte de culturalisme qu’on pourrait qualifier de lévi-straussien (voir la fin de mon analyse de Race et histoire), selon lequel il faut préserver toutes les identités culturelles (sous réserve du « chacun chez soi »). C’est également ce que développent les commentaires les plus intelligents sur Internet, malgré quelques relents xénophobes contre les immigrés (du fait du « chacun chez soi »). C’est ce phénomène qu’analysent mal les antiracistes, parce qu’ils restent au niveau des principes. C’est pour cela que j’ai parlé de maurrassisme par incompétence de leur part aussi, car ils reproduisent ce discours, en idéalisant la différence ou les immigrés, tout en valorisant eux aussi les critères identitaires. Lévi-Strauss lui-même reconnaissait que l’ethnologue était révolutionnaire chez lui et conservateur chez les autres. C’est aussi ce qu’on peut appeler le « biais ontologique », qui fait que Régis Debray souligne de façon logiciste la « détermination de l’identité par les frontières » et réciproquement.

Je considère que cette affaire constitue effectivement une forme de démonstration de ma thèse en illustrant le continuum des compétences. Il n’y a pas des racistes ou des non-racistes (essentialisme) ou des plus ou moins racistes, sur le mode du cynisme ou du réalisme par opposition à l’idéalisme. Un « il en est ainsi de la nature humaine » relève simplement du pessimisme (ou du subterfuge raciste), puisque « plus ou moins raciste » signifie également « plus ou moins antiraciste ». L’épisode des bizounours ci-dessus montre ce qu’il en est quand la question se pose concrètement. La question n’est pas de savoir si certains vont pencher d’un côté ou de l’autre. Le problème est qu’on ne le sait pas tant qu’on en reste au niveau des principes. Ce qu’on mesure est la sensibilité à certains arguments et leur maîtrise, d’où la question de la compétence.

Ce que montre cette affaire est que les journalistes de Médiapart ont raisonné en terme de principes. Pour eux, l’égalité de droits des Noirs et des Arabes est un préalable. Ce qui peut apparaître comme idéaliste, procédurier ou obsessionnel à ceux qui considèrent que les discriminations envers ces minorités sont la norme (factuelle). Ceux-là trouvent toujours de bonnes raisons pour qu’elles subsistent, par fatalisme ou par intérêt, ou en remettant toujours les questions de l’égalité aux calendes grecques, à leur titre de « contradictions secondaires ». Justement, ce sont bien les acteurs au sein de la FFF qui ont trouvé que ces projets allaient trop loin, et c’est sans doute parce qu’on en a parlé au grand jour qu’on sera plus attentif à une dérive sur ce thème. C’est la reconnaissance de cette factualité de la résistance qui doit être aussi enregistrée.

Jacques Bolo

Notes

1. C’est ce principe qui avait aussi abouti aux massacres des cathares, des protestants, etc., et aux pogroms antisémites fréquents au cours de l’histoire. Dans Contre l’antisémitisme (1896), Bernard Lazare, célèbre dreyfusard, propose ironiquement de régler la question juive par une Saint-Barthélemy.  [Retour]

2. William Gasparini, dira dans un autre article, une formule introductive du même genre : « Soyons clair : le projet des quotas est discriminatoire et injustifié. De même qu’est condamnable le langage utilisé par les responsables du football français lors de la fameuse réunion de travail, et notamment les stéréotypes associant la morphologie d’un joueur et ses performances à son ethnie ». (« De la fracture sociale au clivage ethnique », Le Monde du 11 mai 2011). [Retour]

3. Soyons justes, un patron aurait été traité de la même (mauvaise) manière. Mais ses enfants de douze ans n’auraient pas été discriminés (ce qui prouve leur intégration). Car la gauche fait de la politique, c’est-à-dire de la rhétorique partisane, et non de la sociologie (ce qu’elle devrait être).  [Retour]

4. Et donc : « Noir » implique « arabe », implique « juif », ça commence à faire beaucoup comme raisonnement par association.  [Retour]

5. On n’a pas trop entendu Finkielkraut sur l’omerta à propos des quotas de Noirs. Il ne s’était pas gêné pour considérer comme des chefs de gang ceux qui menaçaient les dénonciateurs à la presse d’Anelka, qui aurait dit « Va te faire enculer, fils de pute ! », au sélectionneur Domenech, au cours de la coupe du monde de football 2010. Je suppose qu’il fait partie aujourd’hui des défenseurs des libertés qui dénoncent la transparence, au nom de la liberté de discriminer, puisque « discriminer, c’est choisir » et que les sélectionneurs se doivent de faire des choix. [Retour]

Voir aussi :

Un tsunami de clichés frappe le Japon

Empirisme

Le tremblement de terre au Japon, suivi d’un tsunami, a provoqué un autre raz-de-marée, de clichés celui-là, à propos de l’âme supposée japonaise. Dans un premier temps, le tremblement de terre le plus important des annales du Japon, 8,9 sur l’échelle de Richter, a semblé ne pas faire trop de dégâts, ni trop de victimes. Mais les médias ont tout de suite répandu le bruit que les Japonais étaient très calmes, presque trop. On aurait pu simplement se dire qu’ils sont habitués aux séismes. Mais cette idée du calme, de la maîtrise de soi, de l’absence de panique, de la discipline, etc., est devenue le thème de prédilection des commentateurs, jusqu’à la nausée. On sait que les journalistes se recopient l’un l’autre. Ça devient apparent quand un événement se prolonge. La méthode révèle simplement le manque d’enquête sur le terrain. On rabâche les papiers précédents. On se croirait sur CNN où d’insupportables bavards commentent à l’infini des montages vidéo qui passent en boucle. Il n’y a pas que sur Internet qu’on commente les commentaires de commentaires.

Mon positivisme (connaissance par observation + expérience) constitutif s’est révulsé devant aussi peu d’infos. En cherchant sur Internet, on voyait toujours les mêmes images. Quoi ! Aussi peu d’images au pays des caméscopes, des téléphones vidéo. Il peut paraître un peu louche d’avoir moins de vidéos du Japon qu’on en a eu du tsunami d’Indonésie. Faut-il en conclure que « nos amis japonais » ont eu trop la trouille pour filmer ce qu’ils voyaient, ou qu’ils sont trop honteux de montrer leur panique ? Les touristes ou les expatriés occidentaux seraient-ils plus maîtres d’eux-mêmes ? Il est plus probable qu’ils les ont transmises, contrairement aux Japonais. De plus, un séisme est habituel au Japon, contrairement aux pays d’origine des touristes qui ont pu y voir un souvenir à rapporter, une expérience. Mais ce n’était pas un reproche de ma part. Dans un tremblement de terre, le plus fort jamais éprouvé, il me paraît évident que les Japonais ont dû penser à autre chose qu’à filmer et qu’ils ont dû chercher à se mettre à l’abri en attendant que ça finisse. Et ça n’en finissait plus. Je me permets de douter qu’ils n’aient pas été inquiets. La connaissance des choses comprend aussi celle des êtres humains.

Je ne croyais pas non plus qu’un tremblement de terre si important ait fait si peu de victimes. Les immeubles ont bien tenu cette fois, contrairement à Kobe en 1995, mais je pensais que les seules chutes d’objets ou de débris pouvaient avoir fait beaucoup de blessés graves. On sait que les accidents domestiques sont une cause très importante de mortalité, pour les vieillards en particulier. Et les vieux sont nombreux au Japon. Je ne me satisfaisais donc pas des commentaires. Plus généralement, il faut tenir compte des lois physiques et des infos qu’on possède déjà.

J’ai également douté de ne voir aucun immeuble effondré du fait du séisme. Que les immeubles récents aient mieux tenu qu’à Kobe est une bonne nouvelle. Mais qu’aucun bâtiment ne se soit écroulé ne me paraît pas possible. Il est plus probable qu’on dissimule les dégâts qui auraient pu faire une mauvaise impression comme dans le cas de Kobe. Le contrôle des médias (embeded) semble la méthode actuelle. Et même si les immeubles ont tenu, la structure peut quand même être touchée. La reconstruction coûtera très cher, et on n’a peut-être pas voulu décourager le public par la perspective de lendemains difficiles en plein traumatisme. Je suis indulgent.

Les nombreuses répliques ont aussi dû inquiéter les habitants, malgré l’habitude. Elles peuvent aussi achever un bâtiment branlant. Mais on comprend qu’on n’en fasse pas forcément une montagne : un tremblement de terre est global, on doit bien se résigner et attendre que ça passe. Cela ne signifie pas que les gens soient si indifférents. Il est vrai qu’on a vu une vidéo d’un magasin où les employés essayaient de retenir les produits qui tombent des rayons. J’ai quand même eu l’impression qu’on leur demandait de le faire, contre leur première réaction de se mettre à l’abri. Outre l’habitude de la chose, cela ne me paraît pas conforme aux lois physiques (à cause de l’inertie) de vouloir maintenir des rayons, même si on ne sait pas, quand ça commence, que ce séisme sera le plus important jamais observé. Les choses sont simples : si les rayons bougent, c’est que le tremblement de terre est important. Je n’ai pas pensé que ces (patrons) Japonais étaient très raisonnables, sur ce coup.

Je sais aussi que les journalistes ont tendance à minimiser les catastrophes. J’ai pu par hasard assister en direct, à la télévision, aux attentats 11 septembre. Un journaliste, même au second crash, a dit que c’était peut-être un accident. J’ai aussi vu en direct l’effondrement de la tribune du stade de Furiani, en 1992. Même schéma, le journaliste, voyant que des spectateurs se relevaient, a dit que cela ne devait pas être trop grave (18 morts, 2 200 blessés). Certains confondent leurs souhaits propitiatoires et la dure réalité (au foot, c’est vrai, « on y croit, on y croit ». Ben, non !). Pour le tsunami indonésien aussi, j’étais sceptique et agacé par le chiffrage des victimes au compte-gouttes, qui semblait ne pas vouloir en faire l’addition. D’après les indications sur les villages et les zones concernées, j’avais donc mesuré les côtes sur une carte et obtenu le chiffre de 100 000 victimes. Je dois avouer que j’avais dit moi-même : « ce n’est pas possible » (Humain, trop humain !). Je n’étais pourtant, expérimentalement, pas loin de la cruelle réalité.

Le tsunami japonais est arrivé qui a lui aussi suscité des commentaires lénifiants. On peut concéder aux journalistes de continuer sur la lancée du faible nombre de victimes du tremblement de terre. Avec le tsunami, le nombre est quand même passé des 350 morts du séisme à 1 000, puis 1 500 dans un premier temps. Mais j’ai eu l’impression que c’était presque considéré comme une anomalie par certains reporters. Quand on a vu enfin les images spectaculaires du tsunami, on s’est dit que les Japonais avaient eu de la chance, par rapport aux Indonésiens.

Puis, on a commencé à parler de 10 000 disparus, dans une seule région. Disons-le tout net : il aurait sans doute fallu paniquer un peu plus. Un tsunami suit toujours un séisme en mer. Il était annoncé. Il fallait évacuer immédiatement. Il est possible que des blessés du tremblement de terre n’aient pas pu être secourus à temps, sous les décombres du séisme, si on en minimise l’importance. À voir les rares images, des véhicules roulaient sur les routes de la plaine côtière, qui auraient dû être fermées à la circulation. Le montage interrompait la vidéo avant de les voir emportées par les flots. C’est une autre forme de « pensée positive ». Je préfère le positivisme traditionnel. Et je doute un peu qu’au dernier moment, les personnes dans les voitures aient pu montrer un calme olympien, autre que de la résignation.

La catastrophe nucléaire s’est ajoutée, et j’ai quand même l’impression qu’on a constamment minimisé l’importance du risque. Il est pourtant évident qu’on aurait dû sécuriser au plus vite les installations, comme pour le supermarché. Les médias et les commentateurs français en ont profité pour parler d’Hiroshima, ce qui n’a aucun rapport. Certains ne savent pas ce qu’est une centrale nucléaire, qui n’explose pas comme une bombe atomique. Le risque est la fusion du coeur et « le syndrome chinois », dont traitait le film du même nom (film de James Bridges, en 1979, avec Jane Fonda, Jack Lemmon, Michael Douglas). Ce qui peut d’ailleurs être plus grave.

Mais seul le symbole que « les Japonais ont eu l’expérience de la bombe atomique » semblait compter ! Cela ne les a pourtant pas empêchés de construire des centrales nucléaires dans un pays aux fréquents séismes. Il me semble que c’est plutôt ça le problème. L’absence d’information du gouvernement « pour ne pas inquiéter les populations », « pour ne pas déclencher de panique », semble confirmer l’idéologie qui règne au Japon. Les Japonais font un peu trop confiance en l’autorité. La démocratisation post-impériale aurait-elle échoué ?

Apparences culturelles

C’est sans doute cela le problème des empires des signes que sont le Japon… et la France. Les clichés ont volé bas sur la question de l’âme japonaise. De très nombreux commentateurs ont étalé leur confiture culturelle de cette image calme et stoïque des Japonais. J’ai peur que les Japonais eux-mêmes soient victimes de l’image en question. C’est aussi ça, la culture. Ils peuvent être pris, ou se prendre eux-mêmes, pour des « descendants de  samouraïs ». J’ai peur qu’il ne s’agisse plutôt de tortues ninjas. Ce qui est plus grave, car les films pour enfants reposent essentiellement sur le principe du happy end. C’est rassurant, mais pas très réaliste.

Les plus cultivés, comme Alain-Gérard Slama, pour sa chronique matinale de France confiture, le 16 mars, sont allé relire Maurice Pinguet et sa Mort volontaire au Japon, pour justifier « le calme et la maîtrise de soi du peuple japonais dans son ensemble », contre « la souffrance ostentatoire qui sollicite la compassion ». Slama convoque assez inutilement le seppuku/hara-kiri et idéalise les kamikazes (« Pinguet montre qu’ils relevaient d’un chois vécu ») les assimilant aux « sauveteurs que l’on voit tenter de colmater, au prix de leur vie, les brèches des centrales nucléaires » [oubliant les plus nombreux « liquidateurs » de Tchernobyl : mais les Slaves sont des pleurnicheurs]. Slama déplore que les donateurs préfèrent l’ostentatoire. En même temps, si tout va bien, pourquoi s’inquiéter. Et si tout va plus mal que le gouvernement le dit, ce sont les Occidentaux qui ont raison. Mais Slama a eu raison de se replonger dans Pinguet, je suis certain que les Japonais se sentent beaucoup mieux.

Le comportement japonais est-il de la docilité ou de la résignation ? Dans Le Monde du 17 mars, François Lachaud (directeur d’études à l’Ecole française d’Extrême-Orient, spécialiste d’études japonaises) s’étonnait même qu’une amie japonaise, « à moins de 300 kilomètres de la région ou le tsunami et le tremblement de terre se sont produits, donne l’impression d’être entièrement maître d’elle-même ». Sans doute son âme japonaise fusionnelle devait-elle être touchée à distance par les radiations et le séisme. Et de dévaloriser l’intérêt « trouble » des Occidentaux pour les catastrophes contre le sentiment de « la fragilité, l’impermanence, l’évanescence [comme] manière japonaise d’apprécier la beauté et de faire l’expérience de l’existence ». On peut admettre que le stoïcisme et l’épicurisme se rejoignent dans un pays qui connaît souvent des tremblements de terre. On sait d’ailleurs que cette attitude existe aussi en Californie, au grand étonnement des touristes.

Ce dénigrement assez général de la sensiblerie occidentale (ou autre) contre le calme olympien de cette culture japonaise idéalisée est assez malsain. Lachaud semble considérer bizarrement que l’intérêt occidental pour la catastrophe, certes médiatisé par la culture, relève d’un manque de souci pour les victimes, contrairement à la compassion ontologique nipponne. Le nombre même des commentaires qui approuvent ses clichés le contredit.

On peut admettre une maladresse pour parler des cultures différentes (ce qui est un problème dans le cas d’un spécialiste). Mais s’il ne faut pas voir dans l’absence de manifestation émotive un comportement culturel fataliste, holiste, soumis, etc., la meilleure façon d’en parler serait sans doute d’identifier des différences individuelles au lieu de retomber dans les généralités. Ces particularités existent, bien évidemment, mais peut-être le modèle culturel japonais consiste-t-il à ne pas les mettre en valeur en toutes les circonstances ? Ce qui produit bien quand même une apparence holiste. Si les choses ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être, une apparence différente manifeste bien un code culturel. Il est contradictoire d’insinuer une différence de nature marquée par le « non-dit », qui laisse place à toutes les interprétations – car ces conjectures sont forcément fondées sur une humanité partagée.

On pourrait au contraire voir dans cette idéalisation une référence à une race de seigneurs, dont on connaît le comportement pendant la Seconde Guerre mondiale envers les Chinois et les prisonniers. Si les Japonais ont changé, c’est donc récent, et cela ne relève certainement pas de la tradition. Ces intellectuels qui valorisent le stoïcisme japonais oublient sans doute que l’idéal stoïcien, sur le modèle romain (pourtant mentionné par Slama), était celui qui avait cours, il n’y a pas si longtemps, en Occident. C’était aussi un idéal aristocratique qui pouvait mépriser le peuple résigné, la morale d’esclave, etc. La Révolution française, les révoltes sociales (et d’esclaves), ont renversé cette image d’idéologues élitistes. J’ai déjà signalé le cas de Max Scheler qui idéalisait le cadre féodal où chacun restait à sa place (pourquoi pense-t-on immédiatement au Japon ?) et qui accuse ceux qui s’en détachent du « ressentiment » qui est le sien (ou celui des aristocrates déchus auxquels il s’identifie littérairement). Le fameux livre de Takeo DOI, Le Jeu de l’indulgence : Etude de psychologie fondée sur le concept japonais d’amae, se réfère d’ailleurs aussi à Scheler (d’après mes souvenirs).

Un article de Rue89, « Non, les Tokyoïtes ne sont pas zen. Oui, ils ont peur », traitait donc de cette question. Mais de nombreux commentaires reprenaient quand même le cliché nipponolâtre et l’auto-flagellation. Je les ai contredits en ces termes :

« Il faudrait surtout ajouter que les Occidentaux sont aussi éduqués pour montrer leurs émotions (en particulier au cinéma, et surtout les actrices). Ce qui est intéressant dans cette histoire, comme pour ‘le paradoxe du comédien’ de Diderot, c’est donc que l’expressivité ou la non-expressivité ne dit rien sur les émotions réelles ! »

Cet idéal de sensibilité est un modèle récent, hollywoodien, auquel on doit se conformer. C’est ça, la culture (bis) ! Il est possible que les Japonais occidentalisés le subissent aussi. Mais il est aussi possible qu’ils se conforment au modèle hollywoodien de l’Asiatique maître zen ou de karaté (puisque le modèle traditionnel japonais était celui de l’élite et non du peuple). Chacun doit s’arranger avec ces modèles, plus ou moins schématiques, offerts par les cultures locales ou la culture internationale. Cela ne dit rien des sentiments réels, s’ils existent. C’est valable pour les Japonais comme les Occidentaux, et les autres, qui peuvent être individuellement sensibles ou indifférents, sans forcément le manifester, ou en le manifestant de manière stéréotypée et insincère. Je vois mal un Japonais dire publiquement qu’il se fout des autres dans de pareilles circonstances, même si c’est le cas, ou s’il est simplement satisfait d’être passé à travers les gouttes (mais je ne voudrais pas non plus les sous-estimer).

Effectivement, on se dit qu’il est plus probable que les Occidentaux, et en particulier les Français, auront davantage tendance à râler et à se livrer à des considérations générales. Je ne voudrais cependant pas sous-estimer non plus les Japonais, qui peuvent le faire aussi à leur façon, mais avec la même valeur, et qui sera compris comme telle. Par définition, en cas de différences culturelles, un code est forcément compris par les autochtones. C’est cela une culture (ter) !

Cette notion de panique occidentale est d’ailleurs douteuse. Certains ont d’ailleurs remarqué, toujours sur Rue89, que les Français n’avaient pas paniqué dans les catastrophes récentes ou les attentats que nous avons connus. Par contre, une fois le choc passé, des récriminations se sont manifestées davantage, de façon plus explicite. Une véritable analyse culturelle consisterait à comprendre les façons considérées comme plus subtiles des Japonais pour manifester leur mécontentement au lieu d’imaginer ce qu’il faut bien appeler un fatalisme, tout en refusant de l’admettre.

L’explication de Pinguet exhumée par Slama, qui oppose la transcendance platonicienne/chrétienne au bouddhisme sans représentation de l’au-delà, pourrait être la bonne, à condition d’éviter de reproduire le malentendu spiritualiste occidental. L’interprétation, reposant sur la transcendance, qui fait de l’attitude japonaise une haute qualité de l’âme, tend à générer une logique aristocratique. Inversement, si la mort fait partie de la vie et que tout est ici bas, cela nous renvoie plutôt à ce que l’Occident appellerait un strict matérialisme. Contrairement à ce que conclut Lachaud, cela ne débouche donc pas sur l’espoir. D’où l’impression factuelle de résignation et de fatalisme, qui se trouve justifiée.

En tout cas, on peut toujours remarquer que ceux qui idéalisent le silence sont très bavards, et que leur exaltation du stoïcisme n’a d’égal que leurs éternelles jérémiades, qui les rendent conformes à la culture locale dont ils déplorent assez classiquement la décadence. Ce genre de rengaines culturelles obligées relève surtout de l’impuissance face au destin qui frappe durement, ou du manque d’imagination. S’il fallait une confirmation du matérialisme orientalo-universel, on est bien obligé d’observer que les supposées forces de l’esprit japonais ont été impuissantes face aux forces matérielles, telluriques, aquatiques et atomiques. Il est finalement normal que chacun se raccroche à ce qu’il a.

Jacques Bolo

Boycott ou pas boycott

A propos de l’affaire de droit commun Florence Cassez, le boycott du Mexique, a été proposé par le gouvernement et par Martine Aubry. Il y a peu, nous avions assisté à l’interdiction d’une réunion avec Stéphane Hessel à l’ENS, au nom du fait qu’il était question du boycott des produits israéliens, et que le boycott serait illégal et en l’occurrence antisémite. Cela démontre définitivement qu’il y a deux poids deux mesures. Dans l’affaire de l’ENS, les commentaires s’étaient déchaînés, comme prévu, y compris sur Médiapart, dans un article d’Eric Fassin « Stéphane Hessel et les libertés publiques : l’ironie de Voltaire ».

Ce « deux poids, deux mesures » est bien la preuve que les politiciens français, de droite et de gauche, méprisent les peuples du sud. Daniel Schneidermann dans un article de son blog sur Rue89, « Florence Cassez : mais pour qui se prennent les Mexicains ? », l’a très joliment pris à la rigolade. Mais comme pour Eric Zemmour qui vient d’être condamné, si le boycott d’un pays est un délit, les politiques français (Aubry comprise) sont des délinquants. Seront-ils condamnés avec autant d’indulgence que je le supposais pour Zemmour.

Je n’ai pas témoigné au procès d’Eric Zemmour

J’aurais dû (puisque j’avais précisément traité de ce cas sur Exergue). Et je l’aurais fait si j’y avais été invité, comme l’universitaire François Durpaire, qui a écrit une tribune dans Rue89 [1], intitulée : « Pourquoi j’ai témoigné au procès d’Eric Zemmour ». Cet universitaire a évidemment réitéré la doxa scientifique sur l’inexistence des races, dont j’ai contesté la pertinence (et l’efficacité) dans un article précédent (« Peur des mots : ‘Race’ »), en références aux déclaration de Zemmour sur le sujet. Car contrairement à sa prétention scientifique, la plupart des arguments que présente Durpaire sont biaisés, d’autorité, hypothétiques, voire d’intention, moralisateurs, et un peu faux culs. Il nous sort même, maladroitement, l’argument Renan, auquel j’avais aussi réglé son compte.

J’ai déjà parlé du cas Zemmour, dans trois articles, ainsi que des affaires pour lesquelles il était jugé, en ce début d’année 2011. Je considère le bonhomme comme symptomatique de l’époque et de l’incompétence actuelle à traiter de ces questions, éventuellement en voulant bien faire, comme Durpaire. Et il est régulièrement attaqué sur ce point par les invités de l’émission télé hebdomadaire de Ruquier, « On n’est pas couché », où il possède sa tribune. Caroline Fourest a cru le mettre en difficulté et cru convaincre, ce qui est plus que douteux. Comme Durpaire, elle semble se croire investie d’une autorité scientifique qui correspond justement à ce contre quoi s’élèvent des personnes comme Zemmour. C’est précisément la difficulté de la situation actuelle où les camps face à face sont dans une impasse théorique qui semble opposer le bon peuple aux bobos biens pensants.

Une autre fois, il a été traité de fasciste par Marc Benamou, de façon plus pertinente, du fait de ses opinions politiques autoritaires, même si cela n’a pas plu au public sur le plateau, des fans qui viennent le soutenir. Durpaire a raison de signaler que Zemmour est le héros de la nébuleuse ouvertement raciste des identitaires militants. Mais ce chercheur ne comprend pas le problème de tous les petits blancs en mal d’identité culturelle pour cause de mondialisation galopante. J’ai déjà eu l’occasion de signaler que le déclassement de la France était lié à cette incompétence classiquement ethnocentrique [2]. Car un peu de réflexion et la culture minimale montre bien que les identitaires ont tort. Comme je l’écrivais récemment :

« le rayonnement passé de la France, revendiqué par les souverainistes de tous bords, reposait bien sur ceux qu’on critique aujourd’hui comme droit-de-l’hommistes (et pas sur le pétainisme), sur la liberté (et non sur l’autoritarisme), sur l’ouverture au monde. Peut-être aussi sur une certaine tradition d’arrogance qui me fait dire que c’est comme ça et pas autrement. »

Le 18 février 2011, le tribunal rendra son verdict dans l’affaire Zemmour. En mars 2010, j’avais intitulé mon article sur les faits qui lui sont reprochés : « Zemmour a encore frappé (impunément) ». On verra si ce sera le cas. En attendant, il continu à parader sur le sujet dans la même émission. Tout d’abord, il faut bien remarquer qu’il n’est pas passé en comparution immédiate comme les petits délinquants dont il parlait. Les propos pour lesquels il est jugé : « Pourquoi on est contrôlé dix-sept fois ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait », ne disaient pas que les policiers contrôlent des délinquants qu’ils connaissent bien, comme la pratique du terrain le permettrait. L’absence de police de proximité se fait sentir. Il excusait les policiers de pratiquer le délit de sale gueule, c’est-à-dire de racisme.

Pour le condamner, je ne me pose pas ici la question du statut épistémologique du « fait », comme François Durpaire, qui commente ainsi les propos de Zemmour : « Quelle en est la preuve ? ‘C’est comme ça, c’est un fait.’ Trait constant de sa rhétorique, il entoure ses assertions les plus grossières d’un halo de bon sens populaire. » Est-ce que cette « rhétorique » universitaire, d’autorité, est censée convaincre le peuple ou seulement les magistrats. La « pensée Zemmour » insinue que « c’est bien un fait, mais qu’il ne faut pas le dire ». Nombreux sont ceux qui sont venu témoigner en faveur de Zemmour, dont un magistrat, et un ancien ministre de l’Intérieur de gauche, pour justifier cette observation, et s’opposer au politiquement correct. Pour la contredire, je déclarais alors :

« Cette polémique est surtout stupide. Il est évident que dans les quartiers où il y a beaucoup de Noirs et d’Arabes, les trafiquants le sont aussi (outre le fait qu’y contrôler des jeunes signifie forcément y contrôler des Noirs et des Arabes). Il est par contre notoire que le trafic de drogue concerne tous les milieux, et que les trafiquants ne sont pas tous noirs ou arabes (sans parler du cyclisme où il n’y a pas beaucoup de Noirs). On peut douter aussi qu’on arrête des trafiquants grâce à des contrôles. Il y a plus de chance d’arrêter des consommateurs (qui sont éventuellement revendeurs pour payer leur dose). »

et entre autres choses, pour faire bonne mesure :

« En l’occurrence, Zemmour est un peu faux cul. L’objectif actuel du gouvernement consiste à faire du chiffre en matière de délinquance pour préparer les élections et masquer éventuellement les autres problèmes (Zemmour participe donc à la campagne, comme les nombreuses émissions télé sur les faits divers). Il est donc parfaitement normal de viser la petite délinquance. D’autant que les pauvres sont plus nombreux que les riches ! C’est surtout du point de vue du nombre que le problème est social. On connaît aussi l’indulgence dont bénéficient les drogués riches. Pour ne fâcher personne, rappelons simplement le cas du ministre de la Culture du général De Gaulle, André Malraux, drogué notoire, qui ne devait pas s’approvisionner dans les banlieues. »

Si on veut des faits et pas de politiquement correct, il me semble que cette réponse est plus pertinente que l’hypothèse du complot du lobby bobo misérabiliste. Malheureusement, comme pour le plaidoyer pro-Traité constitutionnel européen, les maladresses arrogantes du discours sociologico-académique donne des gages à la résistance, qui se croit « politiquement incorrecte », d’un certain nietzschéisme de pacotille (on pense aux délires de Scheler, auxquels j’ai aussi fait un sort). Mais la légitimité de souligner le vice de forme n’est pas une preuve que les racistes (et les opposants au Traité) ont raison. D’autres arguments sur le fond sont possibles. Je considère les miens comme probants.

On verra si la justice est aussi laxiste à l’égard de Zemmour que les gens qui l’approuvent considèrent qu’elle l’est à l’égard des petits délinquants. A priori, c’est plutôt mal parti. Au cours du procès la procureur lui a rappelé gentiment qu’en France, la discrimination n’est pas un droit, mais un délit. Car au cours d’une autre de ses interventions, dans une émission de Thierry Ardisson, comme je le disais précédemment, Zemmour « a justifié les discriminations raciales, explicitement, le droit de sélectionner des candidats sur n’importe quel critère, pour un emploi ou un logement, etc. En France, c’est un bien délit ! Que fait la police ?… Elle contrôle dix-sept fois les jeunes Noirs et les Arabes dans les banlieues ! » Or, je croyais que c’était précisément pour ce genre de délit que Zemmour était jugé. La procureur n’a pas réclamé de peine.

CODE PÉNAL : (Partie Législative)

Article 432-7

(Ordonnance n 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)

(Loi n 2004-204 du 9 mars 2004 art. 41 II Journal Officiel du 10 mars 2004)

La discrimination définie à l’article 225-1, commise à l’égard d’une personne physique ou morale par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public, dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions ou de sa mission, est punie de cinq ans d’emprisonnement et de 75000 euros d’amende lorsqu’elle consiste :

* 1 A refuser le bénéfice d’un droit accordé par la loi ;

* 2 A entraver l’exercice normal d’une activité économique quelconque.

Article 225-18

(Ordonnance n 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)

Lorsque les infractions définies à l’article précédent ont été commises à raison de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, des personnes décédées à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, les peines sont portées à trois ans d’emprisonnement et à 45000 euros d’amende pour les infractions définies aux deux premiers alinéas de l’article 225-17 et à cinq ans d’emprisonnement et à 75000 euros d’amende pour celle définie au dernier alinéa de cet article.

Article 132-76

(Loi n 2003-88 du 3 février 2003 art. 1 Journal Officiel du 4 février 2003)

(Loi n 2004-204 du 9 mars 2004 art. 12 I, art. 38 Journal Officiel du 10 mars 2004)

Dans les cas prévus par la loi, les peines encourues pour un crime ou un délit sont aggravées lorsque l’infraction est commise à raison de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, de la victime à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.

La circonstance aggravante définie au premier alinéa est constituée lorsque l’infraction est précédée, accompagnée ou suivie de propos, écrits, images, objets ou actes de toute nature portant atteinte à l’honneur ou à la considération de la victime ou d’un groupe de personnes dont fait partie la victime à raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.

Jacques Bolo

Notes

1. Rue89 est par ailleurs un repaire de racistes qui commentent tous les articles qui traitent de ces questions et qui n’ont rien à envier à Zemmour, qu’ils surclassent très souvent. J’ai déjà souligné que Rue89 en profitait directement et financièrement dans la mesure de son audience.  [Retour]

2. Sur RTL, début janvier 2011, à propos des prémisses de la révolution tunisienne, Zemmour s’est livré à une des ses analyses géopolitiques éculées en considérant que la Tunisie de Ben Ali avait choisi la voie autoritaire chinoise qui s’est développée après la chute du mur de Berlin, en 1989. Il a l’imprudence d’ajouter que ce nouveau modèle autoritaire de développement est « mâtiné de retour identitaire confucianiste pour les Chinois, indianiste pour les Indiens, culture ottomane pour les Turcs, etc. » Zemmour devrait préciser aussi « républicaniste pour les Français », et « napoléonien pour lui-même ». [Retour]