Débat : Du national-étatisme dans la gauche radicale

Résumé

Les anars se rendent finalement compte que la gauche est étatiste. Cela devrait permettre, avec un petit effort intellectuel, de remettre en question beaucoup de choses. Trop pour certains. D’où les problèmes actuels pour penser le monde contemporain.

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Ce débat, qui s’est tenu le 10 mars 2016 au Bar-restaurant Le Lieu-Dit, 6 rue Sorbier, Paris 20e, m’a laissé un peu sur ma faim, même si je m’y attendais un peu. Il avait été annoncé sur le blog de Philippe Corcuff « Quand l’hippopotame s’emmêle », et concernait, dans une perspective libertaire, « les effets confusionnistes des thèmes étatistes et nationalistes sur la gauche de la gauche en contexte d’extrême droitisation ».


Le fait est que l’approche libertaire s’oppose par principe à la question de l’État qui est bien le fondement de la pensée de gauche. C’est une contradiction importante dans le mouvement social français qui n’est pas traitée en tant que telle. Et c’est sans doute une des causes d’un confusionnisme plus profond que les dernières péripéties souverainistes en débat ce soir-là. Depuis longtemps, pour la pratique, les anarchistes se contentent d’un maximalisme impuissant aux marges des groupuscules gauchistes. Le cadre marxiste sert de support théorique aux « anarchos-communistes », sans doute à la suite de l’anarchiste Daniel Guérin (1904-1988). Les anars adoptent cette terminologie par manque de renouvellement conceptuel autonome depuis le XIXe siècle, à part quelques expériences concrètes et ratées du XXe. À sa décharge, on peut admettre…

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Henri Guillemin : Nationalistes et Nationaux (1870-1940)

Résumé

Plutôt qu’une histoire du nationalisme, Henri Guillemin voit la période comprise entre la Commune et la Collaboration comme la conjuration de l’oligarchie affairiste pour anéantir le mouvement socialiste.

Henri Guillemin (1903-1992) connaît un regain de notoriété grâce aux réseaux sociaux où sont diffusés les enregistrements de ses anciennes conférences télévisées sur différents sujets historiques ou littéraires (La Commune, la Révolution française, l’Affaire Dreyfus, Napoléon, Pétain, Jeanne d’Arc, Voltaire, Rousseau, Lamartine, Flaubert, Hugo, Zola, Vallès, etc.). Excellent conteur, il avait déjà marqué son époque par sa présence à l’écran. Il eut la particularité de représenter une sorte de christianisme d’extrême gauche, lui-même issu du mouvement « Le Sillon », dirigé par Marc Sangnier (1873-1950), dont Guillemin était un proche (il a épousé la fille du secrétaire de ce courant). En 1910, ce mouvement a été condamné par le pape Pie X.

Comme le choix de dates du titre l’indique, cette enquête historique sur le nationalisme concerne la période qui va de la Commune à la Collaboration. Bizarrement, la thèse de Guillemin consiste à considérer que le nationalisme n’en est pas un, et qu’il s’agit simplement du masque de l’oligarchie affairiste pour écraser le mouvement populaire incarné par le socialisme. Cela peut se résumer à la position du communisme orthodoxe qui a tendance à nier les contradictions secondaires (idéologiques) au profit des « contradictions principales » (économiques). Du coup, on perd forcément l’explication du succès du nationalisme, puisque le nationalisme n’existe pas. La répétition des expressions « braves gens », « gens de bien », « honnêtes gens », pour parler des nantis, finissent aussi par agacer un peu. À l’oral, ça pouvait peut-être mieux passer dans ses conférences.

Le livre commence néanmoins par un rappel du bellicisme des Girondins de la Révolution française pour des motifs mercantiles, comme Guillemin l’avait indiqué dans ses livres et conférences sur cette période et sur Napoléon (qu’il considère comme l’homme de main des affairistes). L’explication est sans doute que Guillemin identifie nationalisme et bellicisme, ce qui lui permet de contester le nationalisme de la droite, puisqu’il la constate capitularde et pacifiste à la fin du XIXe siècle. Il considère même que l’instauration définitive de la République, après la Commune, est une sorte de complot d’une oligarchie royaliste, dirigée par Thiers, pour usurper la légitimité populaire (pp. 16-18). L’anticléricalisme de la Troisième République détourne l’attention populaire de la contestation sociale et l’éducation morale renforce l’ordre social. Le colonialisme assure les débouchés industriels.

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Zeev Sternhell, Mario Sznajder, Maia Ashéri: Naissance de l’idéologie fasciste (1989)

Résumé

L’influence de Georges Sorel sur le fascisme italien et l’évolution des intellectuels du marxisme au fascisme. Idéalisme et irrationalisme contre rationalité et matérialisme ?

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La thèse de Zeev Sternhell sur le fascisme a suscité des controverses parmi les historiens sur la question de l’existence d’un fascisme français. Ce livre de Sternhell, Sznajder et Ashéri, traite plus précisément de l’influence de la pensée de Georges Sorel sur les syndicalistes et socialistes révolutionnaires italiens et de son rôle dans la naissance du fascisme en Italie.

À l’orée du XXe siècle, le livre décrit le cheminement d’une partie des intellectuels influencés par le marxisme, comme Sorel, vers ce qui deviendra le fascisme, par l’abandon progressif du rationalisme et du matérialisme propre au XIXe siècle positiviste. Le rôle de Sorel est déterminant par la notoriété acquise par son livre Réflexion sur la violence (1906), qui se revendique du fameux « mythe de la grève générale » affirmant que la mobilisation ouvrière échappe à la rationalité. Selon lui, « l’essence du marxisme réside dans son contenu symbolique apocalyptique » (p. 98). Il répond en cela à la critique du déterminisme historique strict qui avait lieu dans le contexte des débats concernant le « révisionnisme » social-démocrate.

Dans l’opposition classique entre réforme et révolution, la deuxième option s’opposait au rationalisme de l’orthodoxie socialiste et à la science économique en s’appuyant sur une radicalité romantique révolutionnaire. Les succès techniques du capitalisme industriel, au tournant du XXe siècle, laissaient entrevoir une amélioration des conditions de vie, niant la paupérisation (p. 39). Des grèves importantes de 1902 à 1906..

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Salafisme et radicalités

Résumé

Les djihâdistes sont-ils des salafistes incompétents ?

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L’excellent article de Feriel Alouti, intitulé : « Zakaria, Karim, Raphaël : comment leur chemin de djihâdistes a croisé le salafisme », dans le Médiapart du 24 janvier 2016, offre des éléments importants pour traiter la question de la radicalisation. Il rapporte aussi les propos de Samir Amghar, spécialiste du salafisme à l’Université libre de Bruxelles :

« Depuis quand a-t-on besoin d’être un expert du Coran pour se considérer comme un bon musulman ? On n’a pas besoin de lire Marx pour être un militant d’extrême gauche ou Mein Kampf pour être un néonazi »

Nuançons. Le fait de lire Marx ou Hitler n’empêche pas non plus d’être un extrémiste. C’est le problème de toutes les idéologies, justement. Mon analyse de …

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« Belle et Sébastien » in memoriam

Résumé

Quand on parle d’images d’Epinal, il vaudrait mieux ne pas aligner les clichés.

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Le cinéaste Christian Dugay vient de faire un remake au cinéma de la mythique série télévisée enfantine des années 1960-1970 Belle et Sébastien. Un article du Monde du 8 décembre 2015, par Isabelle Regnier, « Belle et Sébastien : L’aventure continue : le petit orphelin et le gros chien sont de retour », en parle en ces termes :

Déjà, Les Choristes, qui traite d’un pensionnat tenu d’une main de fer par un directeur tyrannique n’est certainement pas une idéalisation…

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Élections (Régionales 2015) pièges à cons

Résumé

Tout le monde se plaint des politiciens, mais tout le monde s’adonne à la démagogie en prenant les autres pour des cons. La politique consiste à faire semblant de le croire.

Résultats attendus

Les soirées électorales des Régionales 2015 ont porté essentiellement sur le bon score du Front national, arrivé en tête des grands partis. Rappel des résultats au premier tour (Source: Ministère de l’Intérieur) :

 
Résultats 1er tour Voix % des
inscrits
% des
exprimés
Front national 6 018 914 13,29 27,73
« Union de la Droite » (LR/UDI) 5 785 224 12,77 26,65
« Union de la Gauche » (PS/PRG) 5 019 795 11,08 23,12
Autres(droite ou gauche) 4 884 347 10,78 22,50

Il faut quand même relativiser. Non que la victoire du FN sur les autres grands partis ne soit pas réelle, mais on peut quand même constater que le tripartisme dont on parle tant n’existe pas vraiment. On se retrouve avec seulement un quart des exprimés pour chaque grand parti, un autre quart dispersé, sans parler…

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Attentats à Paris & État islamique

Résumé
Le terrorisme correspond à la réaction irrationnelle qui consiste à se payer de mots. Il met au jour les contradictions des uns et des autres et il n’existe que parce qu’on n’a pas résolu les problèmes qu’on se pose ou qu’on refuse de se poser. L’islam est encore sur la sellette, mais la question étatique est celle de l’ordre.

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Les attentats de Paris du 13 novembre 2015 ont donné lieu, comme je l’avais remarqué à propos de ceux de Charlie Hebdo, à de nombreuses manifestations rituelles d’affliction, ex-voto, fleurs ou bougies sur les sites des attentats, manifestations, messes, etc., ou à des déclarations patriotiques, Marseillaises et drapeaux. La véritable nouveauté, que j’approuve entièrement, a été la présentation des noms, des photos et d’une biographie sommaire de chaque victime, encore qu’un peu trop hagiographique sans doute (si ça m’arrive, il serait plus exact de dire que j’ai toujours été un emmerdeur).

Cette présentation des victimes me paraît nécessaire. Pour une catastrophe lointaine, on mentionne parfois un nombre de français sans donner leurs noms. À quoi ça sert de donner seulement un téléphone pour les proches qui sont déjà au courant ? Concrètement, si on a un peu perdu le contact, on peut ignorer qu’on a perdu un ancien ami. Notons aussi que cette actualité dramatique a immédiatement fait oublier les 42 morts de l’accident du car en Gironde, et on n’a presque pas parlé des onze morts au moins de l’accident de TGV en Alsace survenu juste le lendemain de l’attentat ! On commençait pourtant à accuser le gouvernement pour le car, et on n’aurait sans doute pas manqué d’épiloguer sur la SNCF. Nos généralisations médiatiques sont bien peu de choses.

L’important dans cette opération qui consiste à faire le portrait des victimes dans de nombreux journaux est distinct, pour ceux qui éprouvent de la compassion, du fait d’accomplir un rituel impersonnel qui est la marque d’une maladresse bien intentionnée. Avec les moyens de communication actuels, c’est un peu ridicule

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Pax Ottomana

Résumé

L’Orient compliqué exige d’élever un peu le débat au niveau géopolitique. Court terme, long terme. Empirisme, théorie. Il faut savoir résumer et pouvoir changer de perspective.

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La question actuelle de l’État islamique résulte, comme chacun sait, du désordre issu de la chute de Saddam Hussein. Les chiites majoritaires en Irak ont évincé les tribus sunnites du nord en profitant de la démobilisation de l’armée irakienne imposée par les Américains après la deuxième guerre d’Irak (2003). Les Kurdes au nord disputent la zone de contact autour de Mossoul et ses champs pétrolifères. Depuis, le désordre règne à Bagdad sans permettre un équilibre entre ces trois plus ou moins grandes communautés. La résistance anti-américaine a permis l’installation de djihâdistes se réclamant d’Al-Qaïda dont la branche locale a évolué vers l’actuel groupe « État islamique ».

Là dessus, le Printemps arabe de 2011 s’est répandu de la Tunisie à l’Égypte et aux pays du Golfe. Les Occidentaux sont intervenus en Libye. Le Printemps syrien a dégénéré. Comme dans le cas des chiites du sud de l’Irak après la première guerre du Golfe (1990-1991), les populations se sont révoltées en prévoyant l’aide des Occidentaux qui n’est pas venue. J’ai déjà souligné que l’élimination de Kadhafi en 2011 (après Saddam Hussein en 2006, ne l’oublions pas), a certainement conduit Assad à se radicaliser pour ne pas subir le même sort.

Sur la carte, l’État islamique pouvait constituer une sorte de solution géopolitique. La minorité alaouite du clan Assad, assimilée au chiisme, dominait une majorité sunnite en Syrie, situation inverse par rapport à celle d’Irak. L’éclatement de l’Irak aurait pu permettre de redistribuer les cartes en réunissant les sunnites. La version extrémiste du djihâdisme de l’EI a tourné à la guerre de religion du sunnisme contre le chiisme ou les autres minorités.

L’intervention américaine a eu lieu pour soutenir l’armée irakienne incapable de faire face au ralliement des zones sunnites à la guérilla. L’apparition de l’État islamique et l’extension du conflit à la Syrie a compliqué la situation dans la mesure où certains espéraient sans doute la chute d’Assad. Mais les exactions de l’EI contre les populations minoritaires et les revers de Kurdes ont provoqué l’engagement de la France. J’ai eu l’occasion de dire aussi que les destructions d’antiquités n’étaient pas un bon plan de comm’ de la part des djihâdistes.

Concrètement, il faut bien admettre que la situation précédente en Irak ou en Syrie constituait un modus vivendi entre les communautés. Dans chaque pays, on avait affaire à la dictature d’une minorité, s’appuyant sur le soutien des autres minorités, pour empêcher la dictature de la majorité. Le problème est que la notion de « dictature de la majorité » est la conception occidentale de la démocratie, avec la réserve que sa réalité est quand même douteuse sur le plan sociologique. Il faudrait peut-être envisager de réviser

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Onfray matérialiste épuré

Résumé

La fin de la « contre histoire de la philosophie » de Michel Onfray nous montre les limites moralistes de son matérialisme antique. Il noie les oeuvres dans la biographie en croyant y trouver un critère ontologique. Mais le mystère s’élucide en passéisme intemporel, plus scolastique et mandarinal qu’empirique, comme il le croyait pourtant. Le nihilisme relève du contresens.

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« Contre histoire de la philosophie, 13e année : La résistance au nihilisme », France culture, du 27 juillet au 28 août 2015.

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Cette série d’émission de se présente comme une suite à la question de Mai 68, en semblant faire le lien avec le nihilisme comme absence de valeurs. Le moins qu’on peut dire est qu’il s’agit d’un contresens. Mais chacun sait qu’on a seulement affaire à l’habituel dogmatisme de Michel Onfray envers son maître Nietzsche (1844-1900), cette fois-ci via une référence à Spengler (1880-1936) et au poncif du rejet du politiquement correct. Au passage, une allusion d’Onfray à l’autre référence nietzschéenne du début du XXe, Max Scheler (1874-1928), pour sa dissertation réactionnaire pleurnicheuse : L’homme du ressentiment, vaudra un pic de fréquentation au compte rendu que j’en avais fait et qui remettait les pendules à l’heure. Onfray prétend le relire régulièrement. Il faut donc en déduire qu’il ne comprend pas ce qu’il lit ou qu’il est aveuglé pas sa nietzschéolâtrie.

Onfray parle de Max Scheler

Plus concrètement la première émission reprend quasi exclusivement les thèses de Jean-Pierre Le Goff (né en 1949) sur Mai 68 parues dans « Du gauchisme culturel et de ses avatars » (Le Débat, septembre-octobre 2013) ou Mai 68, l’héritage impossible (1998) et La Gauche à l’épreuve : 1968-2011 (2011), et Onfray s’oppose au pédagogisme actuel ou aux nouveaux programmes (écologie, éducation sexuelle, etc.). Cette généalogie « gauche populaire » d’Onfray semble regretter l’époque de la guerre froide où il y avait une différence marquée entre la gauche et la droite. Onfray critique le « gauchisme culturel » sociétal au nom du gauchisme politique. Il régresse à l’opposition entre les « contradictions secondaires » et les « contradictions principales » de l’époque stalinienne. Cette opinion sur Mai 68 correspond à une synthèse baroque (ou dialectique) entre Sarkozy (qui disait que les super-salaires des patrons correspondent à l’esprit soixante-huitard) et le PC de Georges Marchais (dans l’article de L’humanité sur les « faux révolutionnaires à démasquer » en parlant des gauchistes). On peut y voir une version comique tardive du compromis historique italien entre la démocratie chrétienne et le PCI. Ne parlons même pas de la nostalgie de l’école traditionnelle, quand même bizarre en référence au cas personnel d’Onfray. Bref, on s’aperçoit qu’une pensée critique sur Freud et d’autres n’empêche pas Onfray de répéter la doxa sur tout le reste, en disant que les autres y sont soumis et que le philosophe (lui) est censé la réinterroger. On se marre !

En fait, la thèse d’Onfray-Le Goff reproduit le livre fameux de Luc Ferry (né en 1951) et d’Alain Renaut (né en 1948), La Pensée 68 (paru en 1985), contre l’épopée structuraliste. Le défaut de son approche est qu’Onfray ne comprend pas que ce structuralisme correspond simplement de la manifestation universitaire de la fin de la période marxiste. Là où Ferry et Renaut cherchaient à fonder une légitimité à la pensée de droite en critiquant leurs cibles, dont l’influence émigrera aux USA dans la French theory, Onfray prétend en faire une critique de gauche (dont s’était donc chargé Le Goff). À ce qu’il appelle le nihilisme, il n’opposera qu’un moralisme contradictoire avec sa rengaine nietzschéenne. Son incompétence dans les sciences humaines concernées, sur lesquelles la philosophie fait (structurellement) l’impasse, en est la cause. Sur la forme, Onfray se situe dans un schéma académique, effectivement pré-soixante-huitard, où la philosophie se résume à un bavardage mondain et pontifiant dont la seule matérialité, sur le fond, est la prétention à une éthique stoïcienne. Cela expliquera mieux le choix de Jankélévitch ou Hadot, pour cette année de cours.

Onfray est bien le produit de lectures mal contextualisées alors qu’il prétend justement opposer l’histoire à l’intemporel structuraliste. Il a raison de critiquer le rapport du gauchisme intellectuel avec le problème de la norme, de l’interdit ou l’idéalisation de la folie, dans le cas de l’antipsychiatrie ou des intellectuels de la période des années 1970-1980. Le mécanisme était bien aussi celui d’une surenchère anti-empiriste. Comme je l’ai dit, les étudiants de Mai 68 étaient de bons élèves, qui en font toujours trop. Le fond du problème est que les intellectuels croient un peu trop au pouvoir des mots (le freudisme y est pour beaucoup) alors que la question de la folie, concrètement, s’est finalement dissoute avec les neuroleptiques.

 

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Jacques Rancière : Le maître ignorant

Résumé

En 1818, Joseph Jacotot (1770-1840), professeur français à Louvain (réfugié politique après la Restauration), donne une édition bilingue de Télémaque à des étudiants néerlandophones qui voulaient suivre des cours avec lui. Il s’aperçoit qu’ils ont pu apprendre le français tout seuls. Il en déduit une méthode du « maître ignorant ». Rancière exhume cet épisode et cette méthode et semble la reprendre à son compte.

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Je n’avais pas lu ce petit livre de Rancière au moment de sa parution. Il avait connu un certain succès et de nombreux comptes rendus en avaient été donnés. Quand j’ai eu l’occasion de le lire, un peu par hasard, l’an dernier, je l’ai trouvé plutôt étrange. J’ai donc décidé de le relire attentivement pour en faire une critique plus complète. Cette relecture confirme ma première impression : Rancière semble s’identifier presque totalement à Jacotot sans aucune distance, ni même de relativisation liée au contexte du début du XIXe siècle. Mais à la réflexion, c’est sans doute plus fréquent qu’on pourrait le croire dans les travaux universitaires.

Wikipédia : Portrait du pédagogue Joseph Jacotot par Nicolas Benjamin Delapierre.pngLe fait est que l’aventure de Joseph Jacotot peut paraître surprenante. En 1818, Joseph Jacotot (1770-1840), connaît un parcours personnel épique au cours de la période de la Révolution française (artilleur, instructeur en chimie, prof de maths, prof d’hébreu, représentant du peuple). Il se réfugie en Hollande après le rétablissement de la monarchie, où il devient professeur de rhétorique (en français). Ses cours connaissent un certain engouement, et des étudiants hollandais veulent les suivre. Mais comme il ne parle pas hollandais, il donne une édition bilingue de Télémaque, de Bossuet, à ces étudiants néerlandophones. Il s’aperçoit qu’ils ont pu apprendre le français tout seuls. Il en déduit une méthode du « maître ignorant » et des principes : « On peut enseigner ce qu’on ignore ; Toutes les intelligences sont égales ; Tout est dans tout (ce qu’il nommera « panécastique ») ; Qui veut, peut. » Et Jacotot développe une critique de l’enseignement traditionnel, au nom de l’émancipation, à laquelle semble adhérer totalement Rancière.

On s’aperçoit cependant que la question pédagogique, au début du XIXe siècle, est loin d’être une opposition entre une institution, qui précisément n’existait pas encore à cette époque, et une sorte de dissident. D’une part, il existait d’autres méthodes qui prétendaient réformer l’enseignement traditionnel, comme le rapportera Rancière lui-même : « panlexigraphe de Bricaille, citolégie de Dupont, stiquiotechnie de Montémont, stéréométrie d’Ottin, typographie de Painparé et Lupin, tachygraphie de Coulon-Thévenot, sténographie de Fayet, calligraphie de Carstairs, méthode polonaise de Jazwinski, méthode gallienne, méthode Lévi, méthodes de Sénocq, Coupe, Lacombe, Mesnager, Schlott, Alexis de Noailles et cent autres dont les ouvrages et les mémoires affluaient » (p. 192). D’autre part, l’accueil de Jacotot n’est pas du tout hostile. On lui offre même de nombreuses possibilités d’exercer et d’étendre son expérience. Le prince Frédérick de Hollande lui offrit de diriger une école d’instruction militaire, que Jacotot s’empressa de saboter (p. 169 et suivantes).

Mais la véritable opposition avec les institutions académiques, et la vieille méthode (appelée assez ridiculement « la Vieille » dans le livre), consiste dans le refus, par Jacotot, de toute tentative d’évaluation (scientifique) de la méthode. La question n’est pas celle de la validité des critiques possibles adressées à l’institution académique. Le problème se réduit plutôt à l’idée que la méthode de Jacotot constitue une sorte de révélation (égalitariste surtout) à laquelle une adhésion totale est exigée tant par le maître que par Rancière. Sur la forme, on pourrait y voir une conséquence dogmatique anticipée de la notion de « changement de paradigme », chère aux universitaires de l’époque où Rancière participait à la rédaction des ouvrages collectifs d’Althusser sur la « coupure épistémologique » marxienne. Une croyance en remplace une autre au lieu de constituer une hypothèse à mettre à l’épreuve.

Sur le fond de la méthode elle-même, on peut précisément contester l’interprétation de l’expérience Jacotot :

« Il n’avait donné à ses « élèves » aucune explication sur les premiers éléments de la langue. Il ne leur avait pas expliqué l’orthographe et les conjugaisons. Ils avaient cherché seuls les mots français correspondant aux mots qu’ils connaissaient et les raisons de leurs désinences. Ils avaient appris seuls à les combiner pour faire à leur tour des phrases françaises : des phrases dont l’orthographe et la grammaire devenaient de plus en plus exactes à mesure qu’ils avançaient dans le livre ; mais surtout des phrases d’écrivains et non point d’écoliers. » (p. 11).

Vraiment ? À supposer que ce compte-rendu corresponde à la réalité, une possibilité d’explication pourrait consister 1) d’abord dans la motivation des élèves, du fait qu’ils voulaient assister aux cours de Jacotot. Cela ne signifie pas que ce soit généralisable. 2) Il est aussi possible (sinon certain) que des Hollandais de 1818 aient eu déjà des rudiments de français, du fait du statut international de la langue française à l’époque (comme l’anglais aujourd’hui) et de la notoriété des événements comme la Révolution française et de l’Empire. 3) Sur le niveau lui-même, il est possible aussi qu’on se contentait alors de peu en terme d’accent ou de correction, du fait de l’existence de nombreux patois et langues régionales, puisque précisément la scolarisation générale n’existait pas encore. 4) On pouvait aussi être indulgent, ou poli, envers les étrangers. Je me souviens que Bernard Pivot avait été déçu par l’accent d’Ernst Junger qu’il avait interviewé, alors que ce prétendu amoureux de la langue française était supposé la maîtriser parfaitement. 5) Sans parler bien sûr d’une éventuelle ressemblance entre les langues européennes. On imagine qu’il n’en serait pas de même pour le chinois, d’autant qu’évidemment, on ne dispose pas, à l’écrit, d’indications sur la lecture orale des idéogrammes, et du fait de l’existence de tons de cette langue (où la même transcription /ma/ se prononce de cinq façons différentes avec cinq sens différents). 6) Est-ce vraiment applicable à l’apprentissage de la lecture, avec la seule aide d’une personne illettrée (p. 54), comme Jacotot le prétend ? Autant d’interrogations légitimes qui mettent en doute l’enthousiasme naïf de Rancière.

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