Les émeutes anglaises… et DSK !

Le lien entre les émeutes anglaises et Dominique Strauss-Kahn n’est pas seulement de nous distraire pendant l’été. DSK s’était déjà exprimé à propos des émeutes de 2005 en France. Comme je l’avais signalé à l’époque :

« Dominique Strauss-Kahn, invité de l’émission a déclaré, à la grande surprise de tous les participants, que les émeutiers de 2005 n’étaient que des délinquants. Même Patrick Buisson, proche du Front national, a été débordé sur sa droite. Et les intervenants, vraiment très polis, trop, pour être honnêtes, n’ont pas cru bon de le contredire. On ne sait jamais. Il pourrait être élu président. » (Émission « Questions qui fâchent » de Michel Field, sur LCI, avec Nicolas Beytout, Patrick Buisson, Alain Duhamel et Jérôme Jaffré, le jeudi 8 juin 2006 de 18h30 à 20h).

C’était la pré-campagne des présidentielles 2007. Patrick Buisson est devenu conseiller ès clivage de Nicolas Sarkozy. Dominique Strauss-Kahn est empêtré dans une accusation de viol à New York.

On constate au passage que ces « questions qui fâchent » ne fâchent personne, puisque les débats, de plus en plus, confrontent des gens d’accord entre eux. On voit d’ailleurs ce qu’il en est au Royaume Uni, où le Premier ministre conservateur, David Cameron en profite pour promettre martialement de rétablir la loi et l’ordre. On imagine quelle a pu être la divine surprise pour lui, en période de crise de légitimité personnelle, européenne et mondiale ! Le parti travailliste ne se risque pas à le contredire sur ce point, et fait même chorus en employant les mêmes termes, tout en incriminant mollement les coupes dans les budgets sociaux. Seuls quelques gauchistes attardés, généralement proches de la retraite, exaltent la notion sacralisée de révolte, sans souci d’analyse circonstanciée.

Cette valorisation de la révolte jouit de l’exemple récent des printemps arabes ou des « indignados » espagnols et autres. Le fait est qu’on semble noter une recrudescence de la contestation chez les jeunes qui ne s’insèrent plus aussi facilement dans la vie active. Mais il ne faut pas oublier non plus que les conflits sociaux sont permanents, même dans les dictatures qui, précisément, ne subsistent que parce qu’elles répriment les tensions latentes. J’ai eu l’occasion de mentionner également (dans « Le sens de la vie ») que les conflits en Côte d’Ivoire, Tunisie ou Égypte, Syrie, etc., relevaient d’une même lutte pour les places au soleil.

L’analogie avec le printemps arabe n’est pas seulement dans la tête des analystes accrédités. Elle est aussi, forcément, celle des manifestants qui ont accès aux mêmes images. Ce que les théoriciens discutent à la télévision et dans les colloques académiques correspond à des passages à l’acte pour les classes populaires, ou pour les jeunes gens. Dans un article à propos des événements en Birmanie, « L’illusion des droits de l’homme », j’appelais cela le principe Tiananmen, en souvenir des événements chinois :

Les jeunes Chinois modernistes ont voulu faire une manif comme à la télé. On a également pu le constater : ils ne savaient d’ailleurs pas trop quoi faire au bout d’un moment. En 1989, le contexte était à la fin ou à la démocratisation du communisme. Mais ça n’a pas été le cas en Chine. Le pouvoir s’est inquiété. L’ironie, d’où le quiproquo, a voulu que l’époque soit pourtant à la modernisation en Chine même. Deng Xiaoping a peut-être craint une nouvelle révolution culturelle, qui lui avait laissé de mauvais souvenirs. Sur le simple plan pratique, la police n’étant pas préparée, on a fait venir l’armée, ce qui a aggravé le problème. Les luttes de pouvoir au sein du Parti communiste chinois ont fait le reste : les conservateurs se sont servis du désordre pour déclencher la répression. Rien que de très classique (partout dans le monde).

Comme en Chine en 1989, comme en Birmanie en 2007, le succès du printemps arabe de 2011 dépend plus de la réaction du gouvernement local que de la solidarité internationale. Les Occidentaux ne sont pas intervenus en Chine, ni en Birmanie, ni en Syrie, pour le moment. On imagine qu’ils l’ont fait en Libye (ou en Irak) pour se débarrasser de Mouammar Kadhafi (ou Saddam Hussein), sans parler du pétrole.

Bref, c’est le niveau de réaction du pouvoir qui définit la dictature. Pour les révoltés, il ne faut pas se tromper dans l’évaluation des forces en présence. Idéaliser la révolte pour la révolte, en espérant que ça pète, parce que ça ne peut pas être pire, relève de la bêtise des généraux qui envoyaient les soldats au casse-pipe sous la mitraille.

Comme en 2005, les émeutes anglaises ont commencé, le 6 août, après la mort d’un jeune homme, tué par la police anglaise, qui a rapidement été accusé d’être un délinquant, avant toute enquête (aux dernières nouvelles). Selon un sociologue, Alain Bertho, dans le journal Médiapart du 8 août 2011, « Des émeutes après la mort d’un jeune, il y en a déjà eu une petite vingtaine dans le monde depuis le 1er janvier 2011 ». Il faudrait peut-être prévenir la police pour qu’elle se prépare.

Parler de « causes sociales », comme la gauche, concerne moins les coupes budgétaires (dont la rallonge profite surtout aux politiques qui les réclament) que l’exigence d’égalité de droits fondamentaux, qui devrait être un souci de la démocratie. La forme de vandalisme ou de pillage renvoyant à la délinquance ne fait que déplacer le problème, puisque la délinquance est effectivement une forme de révolte non politique, individualiste (la gauche dirait « libérale »). Sa forme organisationnelle (« politique ») correspond plutôt à la forme du gang, comme pour la mafia. Ce qui permet une condamnation simultanée par la droite et par la gauche. Cela pourrait permettre aussi une certaine indulgence, si la politique n’était pas fondée sur le maintien de l’ordre et sur la technique qui consiste à faire un exemple pour l’obtenir.

La stratégie de la fermeté absolue, de « tolérance zéro », laisse un goût bizarre avec le parallèle actuel de la répression en Syrie qui qualifie, sans convaincre, les manifestants de terroristes ou de subversifs téléguidés par l’étranger ou Al Qaida (ça ne marche que pour les démocraties). Le Premier ministre, David Cameron, vient de faire un discours à la Chambre des communes, ce jeudi 11 août 2011, où il parle de :

« Certains jeunes grandissent sans connaître la différence du bien et du mal. Ce n’est pas un problème de pauvreté, c’est une question de culture. Une culture qui glorifie la violence, la rébellion contre l’autorité. Une culture qui parle tout le temps de droits et jamais de devoirs ».

Sur ce sujet, j’ai déjà signalé que le débat est ancien, puisqu’on trouve dans les paroles de L’Internationale (Eugène Pottier, 1871), les vers suivants :

« L’état comprime et la loi triche
L’impôt saigne le malheureux
Nul devoir ne s’impose au riche
Le droit du pauvre est un mot creux
C’est assez languir en tutelle
L’égalité veut d’autres lois
Pas de droits sans devoirs dit-elle
Égaux, pas de devoirs sans droits
 »

On remarque bizarrement (outre l’allusion à la « culture » de style « je me comprends ») que ce discours accuse essentiellement la gauche (les gauchistes retraités qui tombent dans le panneau) d’être responsable des émeutes qui relèvent plutôt d’un hooliganisme anglais traditionnel. Dans le contexte, la gauche institutionnelle a beau jeu de dire que le projet de suppression d’une dizaine de milliers de policiers, comme source d’économie, fait un peu tache. Et comme à son habitude, la droite fait l’impasse sur la question de la « soumission à l’autorité » dans les dictatures. C’est bien l’insoumission qui caractérise la démocratie.

La différence entre la démocratie et la dictature se manifeste par la dureté de la répression. Mais le résultat final est que l’ordre doit régner partout, jusqu’à la prochaine fois. Le problème est toujours, de part et d’autre, de ne pas se laisser entraîner dans la surenchère et d’inscrire une stratégie dans la durée.

L’erreur des politiques est de ne pas admettre que, quand la violence se produit, le système démocratique a déjà failli, au moins par le manque de cadres offerts aux citoyens pour exprimer leur mécontentement. C’est précisément le cas général de l’absence de cadres institutionnels prévu à cet effet dans les dictatures, ou de l’absence de cadres intellectuels pour le hooliganisme. On voit aussi que le passage de la dictature à la démocratie est difficile, dans le cas expérimental du printemps arabe, du fait que la redistribution des postes n’est pas acquise. Notons que les hooligans en question auraient justement trouvé des emplois, et des repères, dans la police.

L’erreur des émeutiers consiste à ne pas comprendre que la violence n’est pas justifiée dans un système démocratique. L’émeute et le pillage sont évidemment des solutions à courte vue qui cadrent avec les perspectives au jour le jour des catégories les plus précaires de la population. Le hooliganisme s’explique par le simple fait que les jeunes hommes sont indisciplinés et que le seul exutoire du football n’est pas suffisant, spécialement quand le gang des policiers (anciens hooligans), commet une agression contre le gang des jeunes.

Mais on peut aussi affiner l’analyse. 1) Au lieu de considérer le régime dans son ensemble, on peut comprendre les émeutes, en régime démocratique, comme la persistance de poches résiduelles non démocratiques de fait, sinon de droit. L’existence d’exclusions ou de discriminations est bien une restriction à la nature démocratique du contexte. 2) On peut comprendre la bonne conscience des dictateurs (ou de la droite) comme le sentiment qu’ils ont d’incarner la légitimité sociale dans des poches d’état de droit pour la partie privilégiée (de fait, sinon de droit) de la population. Rousseau disait bien qu’une monarchie est une République car elle incarne l’État en tant qu’il représente (plus ou moins bien) l’intérêt général. Mais une monarchie ne peut pas être un état démocratique achevé. Le Royaume Uni en est une.

Une crise constitue le symptôme de l’échec d’une politique ou pointe les limites de la démocratie. Puisque Cameron soulève la question « du bien et du mal » au Royaume Uni, on peut aussi se demander ce qu’on attend, comme je le réclamais en janvier 2010, pour « pendre Blair », sur le modèle de Saddam Hussein, pour le million de morts qu’il a causé en Irak sous de faux prétextes. Je disais alors que la démocratie a l’avantage, ou l’inconvénient, de :

« supposer cette participation collective et un consentement de l’opinion. Ce consentement permet de diluer la responsabilité des dirigeants. La démocratie est devenue un système généralisé d’« irresponsabilité des responsables » (politiques et économiques) qui produit sciemment une communication biaisée, et qui ne connaît pas de sanction. »

Ma proposition, à l’époque, visait à limiter l’invocation de la responsabilité collective, qui justifie les émeutes et le terrorisme, qui ciblent n’importe qui :

« Il faut en finir avec l’impunité de ceux qui prennent ce genre de décision si on ne veut pas que la chaîne des responsabilités soit explorée plus avant, en considérant que la complicité des exécutants ou des citoyens passifs est engagée. Puisqu’un véritable procès n’a pas lieu, et qu’on connaît le résultat à l’avance comme celui de Saddam Hussein, pendre Blair, Bush, Rumsfeld, Powell et quelques communicants, sans autre forme de procès, serait un bon début. »

Les émeutiers s’en prennent à un bouc émissaire symbolique. Le laxisme de droite consiste à rouler des mécaniques au parlement ou dans les médias et de se contenter de faire des exemples pour croire que tout entre dans l’ordre. La question est bien l’irresponsabilité des responsables.

À Londres, la proximité de la vie normale et de l’activité parasitaire mondiale de la City, en ces temps de crise économique globale, peut aviver des tensions réelles. Le lien est connu. J’ai déjà parlé de l’influence du salaire des traders et des patrons sur la hausse de l’immobilier (« Quel salaire pour les patrons ? », « Augmentez les patrons ! » et autres), ainsi que de la présence du petit personnel que suppose forcément la richesse (« Publicité clandestine de Véolia »). Les émeutiers ne valent pas mieux qui envient ce modèle par l’intermédiaire des stars du sport omniprésentes dans les médias. Cet idéal de réussite suppose l’échec de la majorité. Un système aristocratique est le principe institutionnel de cet état. L’abolition de la monarchie me paraît un préalable minimum pour une discussion sérieuse. Sa persistance décorative est le véritable signe du laxisme démocratique.

On peut aussi se limiter à la question conjoncturelle des émeutes si on n’est pas assez intelligent pour avoir une vision plus vaste. L’affaire DSK nous a fait éclater à la gueule que le problème peut se résumer assez simplement dans le fait de ne pas laisser son avenir se terminer en fait divers. La difficulté est que les médias et les politiques ont plutôt tendance à faire monter la sauce, car ils vivent de leur exploitation. On a vu jusqu’où peut aller le rôle des tabloïds au Royaume Uni, qui ont trouvé une occasion en or de détourner l’attention de leur turpitudes (illégales) à l’occasion des émeutes. Au point qu’on se demande, parfois, jusqu’à quel point ce genre d’affaires n’est pas un peu arrangé. On sait que des provocateurs (de tous bords) sont toujours présents dans les émeutes ou les groupes clandestins, ou qu’il suffit de laisser pourrir la situation. On le voit bien aussi avec Internet qui fait exploser la médiatisation de ceux qui cherchent à faire volontairement le buzz avec une orgie de bêtisiers.

Mon message aux émeutiers, à DSK, aux politiques et aux autres, est simple : ce n’est pas la peine de se forcer à faire des conneries, on en fait suffisamment sans le vouloir.

Voir aussi

Quel salaire pour les patrons ?

Le 23 juin 2011, le directeur de la rédaction de Libération, Nicolas Demorand, s’est étonné des salaires des patrons en ces termes : « La hausse vertigineuse, exponentielle, du salaire des plus grands patrons demeure un mystère. Sur quels critères objectifs se fonde-t-elle ? Pour le dire brutalement : aucun. ». Outre le marronnier, à chaque publication de ces salaires pharaoniques, pourquoi me dis-je que Demorand doit penser, au fond, qu’il devrait être payé davantage lui-même ? Son propre revenu annuel ne doit-il pas être dix, vingt, trente fois plus élevé que le salaire minimum, sans parler du revenu moyen mondial ? On est sans doute loin des 8,4 millions d’euros de salaire annuel de Carlos Ghosn, PDG de Renault-Nissan, ou des 58,1 millions d’euros de Philippe Dauman, PDG de l’américain Viacom. Mais quand même, Demorand en représentant syndical me laisse un peu sceptique.

Je persiste à penser, comme je l’avais indiqué dans un article précédent, que la référence à ces montants excessifs sert à justifier le salaire des cadres supérieurs dont le plan de carrière vise à approcher ces sommets, inaccessibles pour toute autre personne. Nicolas Demorand ne devrait pas faire le modeste. Sa progression, à son âge, lui permet d’envisager de faire partie de ce qu’il appelle lui-même une « néo-oligarchie ». Cette fonction référentielle des rémunérations excessives des patrons (dont tout le monde cherche à profiter en cascade) est une première réponse à la question qu’il pose. Si Demorand ne la connaissait pas, il ne devrait pas mériter pas l’augmentation sur laquelle il pourrait lorgner, si ces salaires correspondaient au mérite. Tous les espoirs lui sont donc permis.

J’ai déjà mentionné dans l’article évoqué une autre explication amusante dans le « principe publicitaire, pour montrer que l’entreprise peut se permettre de payer une telle somme. En 1976, Barbara Walter obtint un contrat de 6 millions de dollars (sur 5 ans) de la chaîne de télévision américaine ABC qui déclencha immédiatement un succès de curiosité qui augmenta son audience (cf. Léo Sauvage, Les Américains, p. 163) ». Il est également connu que les entreprises se servent de ces salaires comme signe de bonne santé, pour faire monter le cours des actions. Le vieux coup des dépenses somptuaires marche toujours auprès des gogos. La concurrence entre ces entreprises aggrave le phénomène.

Il faut signaler aussi que cette hausse extravagante des rémunérations correspond à l’histoire industrielle récente qui a vu la naissance de l’industrie informatique, puis la révolution de la nouvelle économie de l’Internet. Les fortunes ainsi constituées, surtout de la part de jeunots, ont déstabilisé les industries traditionnelles, qui ont dû aligner les salaires des patrons sur les revenus des créateurs, constitués d’actions. Le principe des stock-options avait été inventé dans les start-ups pour attirer des managers. Cela consistait à proposer des « options d’achat » d’action à un prix donné dont la valeur pouvait monter pour permettre d’empocher la différence en réalisant l’option à partir d’un certain délai.

La valeur d’une action étant fondée sur la perspective de croissance, les nouvelles sociétés permettaient une valorisation exponentielle. Une bulle correspond à des prévisions exagérées. On connaît le cas de Time-Warner qui avait fusionné, par échange d’actions, avec l’entreprise Internet AOL (America On Line), considérablement surévaluée, en 2000. Le succès d’AOL n’a pas été au rendez-vous. L’éclatement de la bulle Internet était passé par là. Mais il a résulté, de cette époque, l’exigence d’un rendement de 15 %, qui correspondait à une croissance de start-ups. Auparavant, les entreprises traditionnelles, investissements « de bon père de famille », n’offraient que quelques pour cent de rendement pour les investisseurs ou les fonds de pension (pour payer les retraites). Les commissions des banques étaient fondées sur les anciens taux. Elles ont donc explosé avec ces nouvelles exigences. C’est l’explication de la flambée des salaires de traders et des financiers.

Les anciennes entreprises ou les nouvelles, une fois installées, essaient donc de maintenir une croissance fictive de ce type par des artifices de gestion (restructurations, OPA, externalisation, internalisation, délocalisation, relocalisation, etc.), selon les modes managériales du moment. Les gouvernements s’épuisent dans des relances de la consommation pour y faire corresponde l’économie « réelle ». Ce qui se passe actuellement est précisément une bulle, localisée sur les hauts salaires et les biens d’investissement, comme l’immobilier. Le phénomène est partiellement masqué par la baisse des prix des biens de consommation en provenance des pays émergents du fait des délocalisations. Ce qu’on appelle la crise est l’écart des rémunérations entre les hauts salaires qui bénéficient du premier phénomène et les bas salaires qui subissent la concurrence due au second. Les classes dites moyennes (majoritaires) sont prises en tenailles. J’ai déjà eu l’occasion de dire, dans l’article évoqué, qu’on ne pouvait pas prétendre que seules les augmentations de salaire des pauvres étaient inflationnistes.

Finalement, cela nous renvoie à mon compte rendu critique, ce mois-ci, du livre de Fourastié, Les Trente glorieuses, qui part de l’économie réelle pour finir sur une justification des inégalités. Ce qui préfigure ce qu’il appelle lui-même « l’idéologie des années 80 ». On ne saurait trouver meilleure explication à cet accroissement des disparités de salaires qui intrigue tant Nicolas Demorand. Cette situation résulte de l’oubli du fondement économique et financier du contrat social-démocrate de l’après-guerre (appelé en France : « acquis sociaux de la Libération »), où la réduction des inégalités garantissait le lien entre la consommation et la production.

Le réveil du cinquième pouvoir ?

Résumé

La récente affaire où le ministre de l’Intérieur a vu corriger son interprétation des taux d’échec scolaire des enfants d’immigrés a permis aux statisticiens de l’INSEE de réaffirmer l’autonomie de ce cinquième pouvoir qu’est la science. La généralisation de ce genre de comportement est la seule méthode pour répondre patiemment à la crise de légitimité actuelle de la recherche.

Statistiques ethniques

Le cinquième pouvoir, celui des scientifiques, qui est plutôt le deuxième (experts, conseillers du prince, etc.), a marqué, bien que timidement, son indépendance envers « ses autorités de tutelle », ou supposées telles, qui tentaient de lui imposer un « devoir de réserve » garantissant au gouvernement le droit de mentir ou tout simplement de dire des conneries [1]. Claude Guéant, ministre de l’intérieur, qui faisait une interprétation biaisée sur le taux d’échec scolaire des enfants d’immigrés a été contredit par le syndicat des statisticiens de l’INSEE.

Justement, cette affaire Guéant avait été soulevée par le deuxième pouvoir : le quotidien Libération des 25 et 27 mai, dans sa rubrique « Désintox », avait contredit les propos du ministre qui disait que «deux tiers des enfants qui sortent du système scolaire sans qualification sont des enfants d’immigrés». Claude Guéant avait même envoyé un droit de réponse à Libération pour réaffirmer ses propos en disant s’appuyer sur une étude de l’INSEE de 2005. Libération a montré l’erreur d’interprétation du ministre, qui consiste à comparer les 10,7 % des enfants d’immigrés qui sortent sans qualification avec les 6,1 % des autres dans le même cas. En effet, les taux en question sont plutôt à rapporter à la proportion d’enfants d’immigrés de 10 %. Comme l’administration de l’INSEE ne contredisait pas elle-même le ministre qui se recommandait de ses études, les syndicats de chercheurs ont pris la parole pour rectifier l’interprétation de leurs statistiques, confirmant l’analyse de Libération.

Un internaute, « xav1960 », dans les commentaires d’un des articles de Libération (jeudi 2 juin à 10h04), termine le calcul qui porte sur un échantillon de 13 000 enfants, dont 1 324 enfants d’immigrés, et obtient donc :

« 1324 enfants d’immigrés  x 10,7 % = 141 enfants
« 13000-1324 enfants de non-immigrés x 6,1% = 712 enfants
« Conclusion : parmi les 141 + 712 = 853 enfants qui sortent du système scolaire sans qualification, ceux qui sont des enfants d’immigrés représentent 141 / 853 = 16,5% »

Soit 83,5 % pour les non-immigrés. Les 16,5 % d’enfants d’immigrés représentent juste un sixième du total, soit quatre fois moins (2/3 = 4/6) que ce que prétend le ministre.

Dans les commentaires du même article de Libération, j’ai eu l’occasion de m’exprimer moi-même (jeudi 2 juin à 12h18) en ces termes :

« Le choix est clair: un service public comme l’INSEE se doit de rétablir la vérité et s’exprimer ès qualités. En république, les fonctionnaires ne sont pas soumis aux dirigeants (contrairement à la conception monarchiste ou fasciste). Ils sont au service du peuple et de la science. »

On n’est plus au temps où la légende devait se contenter de faire dire à Galilée « Et pourtant, elle tourne ! », pour revendiquer l’indépendance de la recherche envers le pouvoir dogmatique de l’Église ou de l’État.

Crédit de la recherche

Cette polémique peut répondre à une question qui se pose, ces derniers temps, sur la crédibilité de la recherche [2]. Elle est sans doute issue du fait que les chercheurs payés par les entreprises se croient davantage au service d’intérêts privés que de la science (comme ceux qui défendent l’innocuité de la consommation de tabac). Le problème se pose également, vis-à-vis de l’État. On le voit dans cette affaire, mais on le savait déjà. Ma solution : Un chercheur, payé par l’État, est au service de la collectivité, pas du gouvernement.

Le principe que j’affirme n’est pas un principe « idéaliste », comme le qualifierait l’idéologie antibisounours de Zemmour (ou Védrine). C’est au contraire le fondement même de la recherche scientifique qui suppose évidemment de ne pas falsifier ses résultats [3]. La science moderne, depuis l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, entre autres, n’est pas le royaume du secret et du mensonge d’État. Cette attitude pouvait concerner le « stade théologique » de la science (comme dirait Auguste Comte), qui se satisfait de la manipulation des masses, qu’elle soit volontaire ou qu’elle fasse de nécessité vertu. Dans le secteur privé, le maintien volontaire de l’ignorance correspondait aux secrets des corporations féodales. Mais cela ne concerne pas la réalité de la recherche moderne qui suppose la transparence, depuis cette époque des encyclopédistes.

L’erreur est issue de l’incompréhension du principe de la recherche appliquée, le passage de la science à l’industrie, qui se manifeste par les brevets. Cette incompréhension pourrait expliquer le retard français en la matière, et c’est cela qu’il faudrait corriger, vite. Ce sont paradoxalement les cyniques qui sont des bisounours en la matière. Leur incompétence en est la cause. Contrairement à ce que certains pensent, un brevet ne correspond pas au secret, mais à la publication au grand jour de la recherche contre un monopole temporaire d’exploitation, garanti par l’État. Cela correspond donc exactement à la publication des travaux scientifiques, perçue en France, un peu exclusivement, sous l’angle de la seule diffusion des Lumières abstraites.

Mais même sous l’angle de la connaissance, le désintéressement est absolument faux. Dans la pratique, les scientifiques sont rétribués personnellement pour leurs travaux, et la concurrence règne dans la recherche, pour les postes, les budgets, les récompenses, ou simplement la notoriété, par les publications elles-mêmes. La négligence de ce phénomène est moins une question de bisounours-attitude, puisque tout le monde est au courant, que d’une légèreté épistémologique qui refuse d’intégrer cette réalité. Le sentiment d’hypocrisie qui peut parfois en découler est tout bonnement le fruit de cette incompétence à théoriser la science correctement.

On pourrait considérer qu’il s’agit d’une réalité libérale qui contredit l’idéalisme de gauche, mais le « libéralisme » cynique est démenti par la publicité des connaissances et la diffusion de l’éducation nécessaire à l’existence d’un vivier où trouver les chercheurs. Il s’agit plutôt d’un désaveu du romantisme de l’art pour l’art, qui renvoie à l’inégalitarisme qui règne presque toujours comme modèle explicatif dans la communauté scientifique. On connaît également les connotations racistes de l’idéologie concernant les statistiques éducatives, comme celles de l’affaire en question (leur interprétation est d’ailleurs fausse). L’essentialisme étant évidemment la caractéristique d’un racisme aristocratique.

Ressaisissement

Cet épisode de résistance nous montre que le contre-pouvoir scientifique doit, comme je l’affirmais dans mon commentaire de Libération, se manifester ès qualités et servir de « désintox » chaque fois que c’est nécessaire. La responsabilité scientifique signifie d’abord que les scientifiques sont garants de la validité de leurs travaux et de leur interprétation. Une administration responsable de la statistique nationale est comptable de la diffusion exacte des données qu’elle publie.

La crise actuelle de la recherche est de la seule responsabilité des scientifiques. Ils se sont enfermés dans la fameuse « reconnaissance par leurs pairs », dont la nature est simplement le corporatisme ou l’élitisme, et ils s’étonnent du discrédit qui en résulte. Les fraudes dont se rendent coupables les scientifiques aux ordres de l’industrie sont équivalentes à la lâcheté des scientifiques payés par l’État, c’est-à-dire les citoyens. De l’exactitude des connaissances qu’ils transmettent dépend d’ailleurs la validité de leur formation.

On voit aux État-Unis, avec la polémique sur le darwinisme, qu’il existe une contre-culture religieuse anti-scientifique qui cohabite avec une science très avancée, ce qui suppose une élite coupée du public (d’où, assez logiquement, l’idée d’une sorte de théorie du complot, du côté des masses incultes). En Europe, nous avons l’équivalent avec la question du libéralisme et du pouvoir financier mondialisé qui unit les souverainistes de gauche et de droite contre ce qu’ils appellent la pensée unique. Dans les deux cas, il semble qu’il ne puisse pas y avoir de possibilité de débat fondé sur des faits et qu’on en soit revenu à l’époque du « qui parle ? » des marxistes.

Cette situation est renforcée par le « constructivisme » régnant dans les sciences humaines, qui conteste l’existence même d’une réalité, scientifique ou économique, qui suppose d’abord des observations et des interprétations correctes admises par tous les camps. Ce qui implique le débat. Dans le cas initialement considéré, il est évident qu’il ne peut pas y avoir deux interprétations, une de droite et une de gauche, des données de l’INSEE. Dans ce cas, c’est celle classiquement de gauche qui est juste. Il serait souhaitable que les scientifiques de droite se mobilisent sur cet exemple pour garantir une autonomie de la science, à charge de revanche. C’est le seul moyen de rétablir l’autorité de tous les scientifiques. Sinon, chaque lâcheté, dans chaque camp (celle des scientifiques de gauche est notoire à l’époque de stalinisme), sapera l’autorité commune et instaurera, jour après jour, le règne de la surenchère idéologique des imbéciles, dont on voit les conséquences caricaturales, en Amérique comme en Europe.

Notes

1. Il en avait été de même dans l’affaire Zemmour, ou le pouvoir législatif avait recadré le pouvoir médiatique : on n’a pas le droit de dire qu’« on a le droit de discriminer » en France. Parce que c’est comme ça et pas autrement. Cet imbécile de Robert Ménard, ancien président de Reporters sans frontières, avait revendiqué pour le quatrième pouvoir médiatique « le droit de dire des conneries ». Comprend-il la liberté de la presse comme ce droit-ci et celui de défendre les discriminations raciales sans aucune sanction ? Précisons que Zemmour a été condamné à 2 000 euros d’amende avec sursis, et à payer les frais de justice des associations parties civiles et la publication du jugement (environ 10 000 euros). Il n’a pas été éliminé, comme dans les dictatures, où les journalistes victimes de la répression, pensait-on, défendent les valeurs de liberté, de justice et d’égalité et pas celles de dire des conneries ni les discriminations raciales. Sinon, franchement, on s’en foutrait qu’on les retrouve dans une poubelle. Robert Ménard a sa place dans les tabloïds anglais, presse poubelle (plus confortable que celle des journalistes précédents), ou la télévision Fox News aux États -Unis. Actuellement, il préfère travailler à la télévision, où il fait ce genre de travail. [Retour]

2. Par exemple : Le Monde du 15 juin 2011 : « Les Français se fient à la science, pas aux chercheurs » ; Médiapart du 11 avril 2011, « La pensée économique en manque de pluralisme » ; Libération, du 10 février 2011, « Geoffroy de Lagasnerie fait sortir les chercheurs de l’université » ; Médiapart : ou le blog de Jean-François Bayart « Pourquoi avoir fondé Chercheurs sans frontières » etc.). [Retour]

3. Au passage, notons que l’emploi du terme « falsification », par Popper, comme critère de scientificité, était ce que j’ai appelé une « mauvaise traduction » particulièrement malheureuse en la matière. La conservation de ce terme en français montre la connerie qui règne dans la philosophie des sciences. [Retour]

Espagne : La révolte des Tanguy

Bobollywood

Depuis quelques années, la presse utilise le marronnier des Tanguy, inspiré du personnage principal d’un film d’Étienne Chatiliez (2001), pour décrire le phénomène des jeunes qui s’incrustent chez leurs parents au lieu de s’installer (en couple) et faire leur vie. Cette thématique journalistique a la même valeur poujadiste que ceux qui critiquent l’assistanat à propos des chômeurs. Elle vise d’ailleurs plus ou moins les mêmes personnes dans la mesure où la situation économique, depuis les années 1980, a été traitée en faisant supporter le chômage par le retard à l’entrée dans la vie active (ou la sortie précoce pour les seniors). Ceux qui arrivent à intégrer un poste fixe renvoient à leur responsabilité ceux qui n’y arrivent pas, avec la complicité des journalistes, qui connaissent bien leur marché : ceux dont le pouvoir d’achat d’actifs occupés correspond à la cible des annonceurs.

Les jeunes Espagnols (comme les Grecs), qui sont notoirement des Tanguy, s’appellent eux-mêmes les « indignados » (indignés). Ils ont tort. Outre le fait qu’ils seraient personnellement tout aussi égoïstes s’ils avaient réussi à trouver un emploi, le problème est sans doute qu’ils adhérent précisément un peu trop à ce modèle erroné. On sait que les Espagnols plébiscitent l’achat précoce de logements.

Le film Tanguy est simplement l’emprunt d’une thématique chère aux films américains, où le modèle des parents des classes moyennes supérieures consiste à se débarrasser de leurs enfants en les envoyant dans les meilleures universités. Vu le prix des études, cela ne concerne pas tout le monde, mais cela constitue un modèle idéal auquel les pauvres méritants doivent tenter de se conformer en épargnant pour payer les droits d’entrée universitaires (la forte demande les faisant augmenter). Les autres sont évidemment des mauvais parents ou simplement des illettrés qui savent rester à leur place et sont renvoyés à la religion. Il est aussi convenu que les Noirs peuvent y accéder à l’université grâce aux bourses sportives. L’idéologie hollywoodienne définit bien les rôles. Le résultat pour ceux qui en décrochent un premier sera un poste d’avocat ou de trader. C’est ceci qui concerne le « bobo » dans sa version originale et idéale de « bourgeois-bohème », plus bourgeois que bohème. C’est là que réside la démagogie du personnage du film Tanguy, car il concerne un jeune qui a un relativement bon emploi.

Cinecittà

Cela ne concerne pas vraiment le modèle européen, ou les Tanguy étaient plutôt la norme à l’époque où la majorité était à vingt-et-un ans, comme en France, avant 1974. D’ailleurs, il fut un temps où l’anecdote montrée dans les films américains était plutôt celle d’artistes obligés d’être serveurs (Fame, d’Alan Parker, en 1980) en attendant d’être en haut de l’affiche. Ce qui ne manque pas d’arriver puisqu’on est quand même en Amérique. Ils ne réussissaient pas tous (voir Uma Thurman, qui finit serveuse-pute occasionnelle, dans Mad Dog and Glory, de John McNaughton, 1993. On y notera que son personnage lui-même décrira explicitement cette réalité). Tous ceux qui échouent, malgré leurs qualifications, correspondent davantage à ces « intellectuels précaires » que sont les bobos européens ou américains dans leur grande majorité. Ils ont fait les mêmes études que les autres, mais ils ne trouvent pas de boulot à la hauteur de leurs espérances, car il leur manque un petit détail indispensable, le « carnet d’adresses » : surtout celui de leurs parents (qu’on appelait « le piston », quand le populo était plus réaliste).

La réalité européenne ou mondiale des intellectuels précaires avait aussi été anticipée, il y a bien longtemps, par le film de Fellini, I Vitelloni (1953), qui parlait des jeunes instruits qui traînaient après leurs études en restant chez leurs parents. C’est d’ailleurs la situation de La Bohème de Puccini (1896), et des étudiants de toujours depuis François Villon. Mais le statut d’étudiant ou d’artiste ne concernait encore que peu de monde.

Un autre film de Chabrol, Les Cousins (1959), montrait deux étudiants, l’un riche qui réussit sans effort et l’autre qui échoue en travaillant. Chabrol reprenant, un peu complaisamment, l’idéologie aristocratique courante du dilettante brillant. J’ai déjà parlé (« Société de castes et communautarisme ») du cas du « professeur Etienne-Emile Beaulieu, futur inventeur de la pilule abortive, qui raconte qu’il a été recalé plusieurs fois au concours de médecine à Lyon, malgré ses résultats, pour laisser passer les fils de médecins aux places qui leur étaient réservées ». On peut ainsi envisager une autre interprétation du film de Chabrol en intégrant le rôle corporatiste du népotisme du jury.

Seule la vérité est révolutionnaire

En 1970, il n’y avait que 10% de bachelier (1 % en 1900, 4 % en 1936) et on travaillait à quatorze, puis seize ans, en restant dans sa famille jusqu’à sa majorité (21 ans). Ce qui permettait de se constituer un pécule pour se marier. De nombreux étudiants travaillent d’ailleurs déjà pour payer leurs études. Ce qui ne s’avère pas forcément un bon investissement.

J’ai déjà eu l’occasion de mentionner que les générations précédentes avaient bénéficié de la simple expansion du nombre de postes de cadres, en particulier de professeurs d’université, qui ont été multipliés par six au cours des années 1945-1975. L’erreur de ces générations a consisté à croire qu’elles avaient eu leur position par leur propre mérite, et accessoirement de croire et de professer aujourd’hui que le niveau baisse pour justifier l’échec de la prédiction selon laquelle les études supérieures conduisent à un (bon) emploi.

Nombre d’élèves et de professeurs en France (1900-2000)
  1900 1930 1950 1970 2000
Etudiants 30 000 100 000 200 000 850 000 2 160 000
Elèves secondaire 102 000 500 000 1 100 000 4 654 000 5 394 000
Elèves primaire 6 161 000 5 100 000 5 200 000 7 360 000 6 281 000
Total Elèves 6 293 000 5 700 000 6 500 000 12 864 000 13 835 000
Profs Universitaire 2 000 3 000 6 000 35 000 84 000
Profs Secondaire 13 000 25 000 65 000 210 000 484 000
Profs Primaire 157 000 168 000 188 000 298 000 373 000
Total Professeurs 172 000 196 000 259 000 543 000 941 000
Source : Ministère de l’Éducation nationale (France 2001)

 

J’ai également déjà souligné l’erreur des jeunes générations actuelles qui accusent les anciennes de monopoliser les emplois et les postes de direction, spécialement en ce qui concerne les soixante-huitards (20 ans à l’époque en moyenne), qui ont donc aujourd’hui autour de soixante-trois ans. Il est donc normal d’envisager qu’ils n’occupent pas toujours des postes de stagiaires ! La confusion doit venir du fait qu’ils ont symbolisé la jeunesse. À l’époque, c’était normal, mais comme cela persiste, il faudrait remettre les pendules à l’heure et arrêter de raisonner par symboles.

On peut aussi se demander si les crises ne sont pas essentiellement dues à la concurrence qui résulte d’une augmentation du nombre de personnes qualifiées (comme le montre le tableau) aspirant à devenir des élites. L’erreur des indignados est sans doute de confondre l’idéologie avec la réalité. Quand on n’est pas très riche, on n’a pas les moyens de devenir indépendant rapidement. Concrètement, il faut économiser, en profitant de son niveau d’étude pour essayer de décrocher un job mieux payé, si possible, qui permette de mettre davantage d’argent de côté tant qu’on reste chez ses parents.

Sociologie de la révolte

Le problème est simple. Quand on veut changer la société, il ne faut pas croire qu’elle a déjà changé. On connaît cependant le paradoxe qui exige à déjà se comporter comme le détenteur du statut social qu’on veut obtenir. Les riches n’ont pas besoin de simuler. Cela entraîne des dépenses supplémentaires et des ruptures avec son milieu d’origine (ce qui se dit : « trahir sa classe »). Justement, un film espagnol, Azul (2006) de Daniel Sánchez Arévalo, montrait aussi ce phénomène. Un étudiant qualifié (master de gestion) qui obtient un entretien pour un emploi, sur recommandation de son amie, est accompagné au poste de gardien de parking (si je me souviens bien), parce qu’elle avait dit à son contact dans l’entreprise que l’étudiant était fils de concierge.

Bref, il n’y a pas que les minorités visibles qui subissent l’exclusion. La gauche française a raison de dire que l’exclusion est sociale. Mais puisqu’en France, les classes moyennes, qui se croient populaires, ont refilé le mistigri social aux jeunes immigrés (à la satisfaction générale), cette exclusion y est bien raciale. Le député-maire PS Manuel Valls avait d’ailleurs déjà oublié qu’il était de gauche, et « la sociale » quand il voulait plus de « blancos » sur son marché d’Évry. Quoi qu’il en soit, pour ceux qui en doutaient, l’Espagne et la Grèce montrent ce qui attend les classes populaires quand il n’y a pas d’immigrés appartenant aux « minorités visibles ». Le problème français est précisément que les jeunes immigrés sont trop bien intégrés pour se contenter des emplois de leurs parents, de même que les jeunes espagnols et grecs ne savent pas se contenter de peu.

Le conflit de modèle social réside dans l’opposition de l’élitisme républicain et de la reproduction. La curiosité est que la reproduction sociale est défendue à la fois par les élites en place qui réservent les places à leur progéniture et ceux qui refusent ce qu’ils appellent le libéralisme. Le libéralisme consiste effectivement dans la promotion individuelle qui suppose la concurrence. La « contradiction » chère à nos amis communistes (« gauche de la gauche ») consiste dans le fait qu’ils ne s’aperçoivent pas de la conséquence de la prolongation des études supérieures, dont le résultat est forcément de former des cadres supérieurs. Leur rejet des bobos, dont Cohn-Bendit était déjà le symbole en 1968, manifeste cette incohérence. C’est sans doute parce que cet effet n’est pas assimilé que la « question de l’origine » se maintient (et ravive le barresso-maurrassisme sur le plan racial), pour s’opposer à la méritocratie qu’on prétend souhaiter, mais qui redistribue obligatoirement les cartes, puisque les compétences objectives ne sont pas héréditaires, et que les meilleures places ne sont pas illimitées

Laurent Blanc, raciste ordinaire

Binationalité

L’affaire des quotas de joueurs binationaux a fait couler beaucoup d’encre depuis l’article initial, « Foot français: les dirigeants veulent moins de Noirs et d’Arabes », publié par Mediapart.fr le jeudi 28 avril 2011, par Fabrice Arfi, Michaël Hajdenberg et Mathilde Mathieu. L’article concerne la réunion de la Direction Technique Nationale (DTN) de la Fédération Française de Football (FFF), qui s’est tenue à Paris, le 8 novembre 2010. Ces journalistes ont présenté l’affaire comme une volonté de ségrégation raciale visant à réduire à 30 % le nombre de Noirs et d’Arabes, à partir de la question des « binationaux » susceptibles de jouer dans d’autres équipes nationales. Un autre argument concernait la politique de recrutement de joueurs plus vifs et moins athlétiques assimilés, par les participants à la réunion, à l’opposition Blancs/Noirs.

Cette affaire « des quotas de binationaux » de la Fédération française de football a permis de lever une ambiguïté importante. Quand on parle de racisme, on semble y mêler la référence au nazisme et à l’extermination des juifs. On peut voir dans ce génocide une conséquence historique de la théorie raciste extrémiste de hiérarchisation des races. Encore que l’antisémitisme soit bien antérieur et distinct, et relève plutôt de l’intolérance religieuse selon le principe « cujus regio, ejus religio » imposant (malgré quelques exceptions) la religion du prince [1]. Cet ostracisme religieux rejoindrait le racisme par le principe maurrassien de l’homogénéité ethnico-religieuse.

Quand Laurent Blanc dit qu’il n’est pas raciste, on peut admettre qu’il n’est pas question de racisme théorique ou de sa version nazie. Mais comme l’a dit la ministre des Sports, Chantal Jouanno, « il y a des sous-entendus à la limite de la dérive raciste ». Début mai 2011, à la suite de la réunion pour envisager des sanctions, elle a déclaré qu’il n’y avait pas d’atteinte à la loi sur les discriminations et qu’il n’y avait pas lieu de saisir la justice. On peut lui répondre que ce n’est pas à un ministre de dire la loi, et si la justice n’est pas saisie par les instances sportives, cela revient à enterrer l’affaire. Certaines associations antiracistes ont cependant porté plainte. C’est leur fonction. On remarquera que le politiquement correct dont les néoracistes accusent ces associations est plutôt le fait de la ministre quand elle déclare contradictoirement :

« Les moyens pour limiter les binationaux ont effectivement été débattus. Le sujet a été abordé de manière maladroite et déplacée. Il y a des sous-entendus à la limite de la dérive raciste, mais il n’y a pas eu de projet d’instauration de quotas ».

Car elle joue sur les mots en disant qu’il n’y a pas eu de « projet d’instauration de quotas ». La discussion qui a donné lieu à ces dérives portait bien sur ces quotas. Il en a été question, dans une réunion de la DTN, pour résoudre la question des jeunes (à partir d’une douzaine d’années) qu’on a appelés les binationaux parce qu’ils peuvent choisir d’aller dans les équipes nationales d’autres pays dont leurs parents sont originaires (quoique français eux-mêmes – ce pourquoi ils sont dans les centres d’entraînement de l’équipe de France). C’est un thème récurrent dans le football à la suite de l’arrêt Bosman qui permet aux joueurs d’être libres de quitter le club où ils ont été formés. Il en résulte une surenchère financière dans les transferts ou des équipes locales qui peuvent être composées exclusivement de joueurs d’autres nationalités. La question persistait donc pour les équipes nationales, où les joueurs doivent choisir un pays une fois pour toutes, excepté pour les matches amicaux.

Un participant à la réunion avait enregistré ces conversations parce qu’elles l’avaient choqué. Ce qui signifie bien que ce projet était revenu plusieurs fois sur le tapis. Les racistes raisonneurs défenseurs des libertés (d’être raciste et de discriminer selon la jurisprudence Zemmour, révoquée par la justice française) ont donc critiqué la publication de ces enregistrements, et plus généralement la méthode au nom du refus de la transparence. J’avais moi-même critiqué l’usage direct de tels enregistrements dans l’affaire Bettencourt. Mais, outre qu’il ne s’agit pas ici d’une affaire privée, cette publication par Médiapart répondait à l’accusation de mensonge par Laurent Blanc :

« Je n’ai jamais entendu parler de projet de quotas ! (…) C’est un sujet sensible. Pour moi, il n’y a pas de projet de quotas, c’est faux. Et c’est un mensonge de dire que le sélectionneur y a participé. Je ne peux donc pas parler d’une chose qui n’existe pas ». (Laurent Blanc, Le Monde du 29 avril 2011).

On a appris par la suite que Mohamed Belkacemi qui avait fait les enregistrements les avait donnés à la fédération, qui était donc au courant alors qu’elle le niait. Et ces enregistrements ont révélé qu’il avait été dit par François Blaquart, directeur technique de la FFF : « On peut s’organiser, en non-dit, sur une espèce de quota. Mais il ne faut pas que ce soit dit. » On imagine que c’est contre ce genre de stratégies, et les dénégations constatées, que Belkacemi a préféré faire des enregistrements. On imagine d’ailleurs ce que les racistes raisonneurs auraient dit si quelqu’un avec un nom arabe s’était contenté de le rapporter oralement. J’ai déjà mentionné le cas d’un juge français qui avait refusé le témoignage d’un Arabe parce qu’il n’était pas objectif puisque l’affaire concernait aussi un Arabe !

Minimisation du racisme

Laurent Blanc qui ne se sent pas raciste, ce que de nombreux soutiens confirment, n’a pas perçu le problème que soulevaient les propos tenus dans cette réunion ni celles qui précédaient. Pourtant, même la ministre remarque que « Il y a des sous-entendus à la limite de la dérive raciste » et Francis Smerecki présent à la réunion, remarque : « Je dis: première chose, c’est discriminatoire » avant de faire des considérations pragmatiques: « Et si on enlève la totalité des gens qui peuvent choisir, pour une autre sélection éventuellement, je ne sais pas si on a une division ».

Remarquons au passage, à propos du débat actuel sur le populisme, que l’encrage populaire du foot permet justement de l’utiliser comme critère. Les classes les plus populaires actuelles concernent principalement les immigrés récents et visibles. Chaque fois qu’on parle de ces questions, on mentionne les précédentes générations d’immigrés qui ont donné des footballeurs célèbres, Kopa, Platini, Amoros, etc. Aujourd’hui c’est le tour des Noirs et des Arabes. Mais c’est ça la nouveauté. On prétend qu’ils ne s’intègrent pas. C’est faux. Ils ne sont pas intégrés par les Français de souche ou les immigrés précédents (en vertu du principe selon lequel le dernier arrivé referme la porte derrière lui). Cette stratégie xénophobe est récente, et rétroactive, comme Platini le confirme, dans Le Monde du 11 mai 2011, à l’occasion de cette affaire :

« Michel Platini rappelle dans un entretien son étonnement d’être considéré comme un immigré : ‘Un jour, j’étais reçu par un adjoint au maire à Belfort en tant qu’entraîneur de l’équipe de France. Dans son discours, l’élu a parlé de moi comme un bon exemple d’intégration. J’ai été surpris parce que je ne me suis jamais considéré comme étranger. Je n’avais jamais parlé italien, mon père non plus. Je suis de la troisième génération.’ » Rapporté par William Gasparini, Sociologue.

Un autre sociologue, Stéphane Béaud, et un historien, Gérard Noiriel, qui avaient pourtant noté la cabale de la presse contre les joueurs, à propos de l’affaire de la grève du Mondial 2010, ont minimisé les connotations racistes des propos des dirigeants de la FFF, dans Libération du 6 mai 2011. Car, dans la langue de bois académique, « le rôle des sociologues n’est pas d’instruire des procès en hurlant avec la meute ». Ce qui est assez incompréhensible après les précautions oratoires (biais académique) pourtant explicites (mais insidieuses) :

« Il va sans dire (mais par les temps qui courent, il n’est pas inutile d’enfoncer le clou) que nos propos n’ont nullement pour but de justifier la DTN. D’une part, ce projet de quotas dans les centres de formation est, sur le plan du droit, clairement discriminatoire. D’autre part, le langage employé par les protagonistes de cette réunion interne de travail reflète, par moments, une réelle défiance à l’égard des joueurs issus de l’immigration post-coloniale. [2] »

On constate que leur propos consiste à revendiquer le monopole de l’analyse : « Il revient [aux sociologues] de clarifier les problèmes en prenant appui sur les recherches empiriques qu’ils ont eux-mêmes développées sur les sujets dont ils parlent ». On suppose que cette analyse devra garder un ton mesuré et un verbiage incompréhensible pour le grand public, sous peine d’être considéré comme une « polémique malsaine et d’un niveau intellectuel affligeant ». J’avais déjà mentionné que Bourdieu lui-même avait souhaité « que la sociologie devienne comme […] les mathématiques […] un champ dans lequel les producteurs n’ont pour clients que leurs concurrents. […] Malheureusement, tout le monde s’en mêle. » (Sur la télévision, 1996, p. 71).

Cette attitude est extrêmement douteuse et usurpe le titre de sociologie que je considère au contraire comme le langage de la démocratie, car elle permet la prise en mains du débat par les citoyens. Ces deux auteurs se perdront, dans la suite de l’article, dans des questions de langage, tandis que l’autre sociologue, Gasparini, imputera la racialisation aux antiracistes et aux médias. Tous sembleront excuser le raisonnement de la Fédération, condamnant le mot de « quotas » tout en justifiant sa motivation protectionniste. Sans doute protègent-ils leurs arrières pour ne pas se griller et pouvoir poursuivre leurs recherches dans le sport.

Une de leurs erreurs consiste à commenter le fait que Laurent Blanc s’excuse d’avoir employé le terme « black ». En sous-entendant que terme serait raciste, cet entraîneur national manifeste la maladresse de celui qui s’excuse de dire « tu vois » à un aveugle. Mais personne ne croit que le terme « black » est raciste. Les justifications de Laurent Blanc s’expliquent par l’embarras devant ces questions, mais n’excusent pas les solutions proposées.

Bizarrement, les deux sociologues s’enfoncent en allant jusqu’à criminaliser la portée du terme « black » en l’associant à la stigmatisation des banlieues : « le groupe «déviant» des jeunes qu’il faut particulièrement surveiller et encadrer, non pas du fait de leur couleur de peau, mais de leurs caractéristiques sociales et de leur comportement modal dans la vie d’une équipe ». En confondant langage des banlieues (« djeuns »), et connotations racistes (qu’ils appellent « sociales »), ils sont aussi mauvais sémanticiens que sociologues et ne savent pas lire, quand ils disent :

« Ce qui explique (mais n’excuse pas) les connotations péjoratives prises par le mot «Black». On peut penser que c’est cette acception du terme que Laurent Blanc a en tête lorsqu’il s’exprime dans cette réunion de la DTN en novembre 2010 dont le verbatim a été produit par Médiapart. »

Le verbatim complet publié dans Médiapart le 29 avril 2011, dans l’article « Quotas dans le foot: la vérité au mot près » montre que le terme « black », employé par Laurent Blanc, n’a pas le sens que les sociologues lui prête (et concerne seulement la binationalité ou le gabarit) :

« S’il n’y a que des – et je parle crûment – que des blacks dans les pôles (de jeunes, NDLR) et que ces blacks-là se sentent français et veulent jouer en équipe de France, cela me va très bien. (…)

« Parce que tous les blacks, si tu enlèves les Antillais, ils ont des origines africaines. Donc, africaines, ils vont pouvoir aller dans une équipe africaine. (…)

« Qu’est-ce qu’il y a actuellement comme grands, costauds, puissants ? Les blacks. Et c’est comme ça. C’est un fait actuel. Dieu sait que dans les centres de formation, dans les écoles de football, ben y en a beaucoup. (…)

« Les Espagnols, ils m’ont dit : « Nous, on n’a pas de problème. Nous, des blacks, on n’en a pas. »

En aucun cas Laurent Blanc n’emploie le terme dans le sens de « délinquant » ou de « déviant ». Les fantasmes pseudo-sociologiques de Béaud et Noiriel relèvent de la légitimation actuelle du populisme présentée comme une excuse au néo-racisme. Ils reproduisent l’excuse traditionnelle de la gauche qui prétend refuser le communautarisme et la racialisation au nom de considérations « sociales ». Outre le tic de langage périmé, cela concerne, au mieux, la traditionnelle remise aux calendes grecques de la prise en compte des « contradictions secondaires » (écologie, sexes, minorités, etc.) au nom des « contradictions principales » (économiques), et cela concerne, au pire, le surcodage de néo-racistes qui disent les « gris » (par exemple) pour parler des minorités visibles en question.

En étant gentil, on peut dire que ces sociologues ont simplement recyclé les idées développées dans le livre qu’ils venaient juste de publier et qui était encore frais dans leur esprit. C’est un biais fréquent des intellos de tout ramener à leurs dernières lubies quand on les interroge au pied levé, au lieu de prendre le temps d’analyser sérieusement un problème (comme ils le prétendent pourtant). Ce qui rend quand même d’autant plus risibles leurs leçons sur la « polémique malsaine […] d’un niveau intellectuel affligeant ».

Dans le même ordre d’idées que la minimisation par ces sociologues incompétents, ces articles ont donné lieu à une polémique, sur Médiapart même, de la part de commentateurs participatifs qui ont pris la défense de Laurent Blanc ou de la DTN. Certains ont même attaqué les sportifs noirs qui se sont exprimés sur Médiapart (Roger Bambuck, Yannick Noah, Lilian Thuram). Alors que leurs propos étaient très raisonnables (et pour tout dire, les sportifs remontent dans mon estime), on a assisté aux méthodes habituelles de débinage sur la forme ou le fond, dont le fait qu’ils gagnent des fortunes (comme des dictateurs africains dont un commentateur à sorti les photos du palais). Il est bien entendu que les Noirs doivent être pauvres pour la gauche [3]. Et surtout, ils doivent se taire et attendre que la gauche parle pour eux en terme de « social ». On constate au contraire qu’ils n’en ont pas besoin et que le niveau baisse… chez les Blancs de gauche. Les mauvais esprits parleraient d’un mécanisme de défense face aux élites montantes.

Comme je trouvais la discussion assez répugnante, j’ai cru bon de souligner qu’on ne semblait pas s’être aperçu, selon ce principe de la binationalité potentielle, qu’on aurait pu exclure les juifs des centres de formation de l’équipe de France, dans la mesure où ils peuvent devenir citoyens israéliens très facilement. Cette éventualité n’aurait évidemment pas été tolérée et tout ce petit monde de la DTN aurait giclé vite fait. Ça n’a pas plu à tout le monde. Une des défenseuses de Laurent Blanc a fait le coup du sous-entendu antisémite de ma part, en prétendant qu’il s’agissait du fait que quand on parle d’« Arabes », certains pensent tout de suite « juifs ». On suppose qu’il s’agirait d’antisionisme, donc d’antisémitisme, puisqu’il paraît que c’est la même chose. Bref, je me fous complètement de ces tentatives rhétoriques d’intimidation aussi convenues que non pertinentes : il s’agissait plutôt de Noirs en l’occurrence [4]. Mais cela rejoint incidemment le principe que j’ai énoncé ailleurs) selon lequel « Noirs et Arabes, quand on parle des juifs, c’est de vous qu’on parle » et « Juifs, quand on parle des Noirs et des Arabes, c’est de vous qu’on parle ». Mais c’est de racisme en général qu’il s’agit, contre le principe maurrassien qui considère que les allogènes sont l’anti-France, et qui concernait surtout les juifs à l’époque. Il n’y a pas que Zemmour qui ne comprend pas l’expression « mutatis mutandis », comme il l’avait honnêtement avoué.

Malek Boutih est intervenu pour donner lui aussi des leçons de sémantique, en y ajoutant des informations passionnantes sur les magouilles associatives au sein des instances footballistiques. Il ne semble pas considérer comme important que les Noirs en subissent les conséquences et préférerait qu’on s’occupe d’autres discriminations, à l’embauche et au logement. Outre le fait qu’il s’agit bien de discriminations à l’embauche, il refait le coup du « secondaire » et de la mention d’autres discriminations quand on en traite une particulière. C’était la stratégie permanente de la défunte Halde, anciennement dirigée par Schweitzer, ancien PDG de Renault, entreprise condamnée pour discriminations. Ce qui est toujours très cocasse à rappeler. Comme le foot, selon Boutih et les sociologues, cette entreprise automobile fournissait aussi beaucoup d’emplois à des minorités. Elle n’allait donner, en plus, des promotions aux négros et aux bougnouls.

Et sur la magouille associative, Boutih en connaît forcément un rayon puisqu’il était président de SOS-racisme. Quand il déclare : « Dans le fond, j’ai la certitude que le problème du « racisme » dans cette affaire est instrumentalisé pour d’autres enjeux » (Le Monde, 5 mai 2011), on peut considérer cela comme un aveu. Il poursuit ainsi son analyse : « Paradoxalement, loin d’aider la lutte antiracisme, cette histoire aiguise une sorte de ras-le-bol et fait le jeu de forces assez extrémistes ». C’est intéressant : outre l’inconvénient de remettre en question toute son ancienne légitimité, Boutih cautionne donc la stratégie des néo-racistes qui en ont marre de la repentance. Par le passé, on disait aussi que « les juifs se plaignent tout le temps ». Des personnes bien intentionnées peuvent se dire à raison qu’il ne faut pas se complaire dans le ressassement. Mais en fait, le choix est entre « Hitler connaît pas » et « Plus jamais ça ». Cela suppose une capacité d’analyse pour les distinguer, que même certains sociologues de gauche ne possèdent pas !

Racisme historique militant

Précisément, le véritable problème concerne le déchaînement des authentiques racistes, qui se saisissent de toutes les affaires où des Noirs ou des Arabes sont impliqués, pour exposer leurs thèses sur Internet. C’est sur cela que les sociologues feraient mieux de « clarifier les problèmes en prenant appui sur les recherches empiriques » (comme disaient Béaud et Noiriel). Mais ils retardent dans l’analyse d’Internet qui sert de lieu d’expression, comme les tribunes de hooligans au football. Un problème annexe est que ces commentaires ne sont généralement pas censurés, alors que ceux sur les juifs le sont, même quand ils ne sont pas antisémites, sur le principe « Ouh la la ! ». J’ai envisagé dans un article sur le sujet de l’« Audience truquée à Rue89 » que des sites qui vivent de la publicité augmentent ainsi leurs statistiques en profitant des polémiques et des stratégies de propagande systématique des racistes.

Les racistes militants déversent leurs arguties issues de leurs argumentaires ou éléments de langages, dont ils ont évidemment la spécialité, puisque c’est leur obsession. Les gogos peuvent trouver ça rationnel et cela explique largement le vote FN. Le manque de préparation des antiracistes naïfs fait le reste, parce que leurs arguments datent un peu, sont moins systématiques, sont même éventuellement faux, et sont interprétés aujourd’hui comme des propos de « bizounours ». Sur ce dernier point, j’ai eu l’occasion de répondre, sur Internet, que les antifascistes, les résistants et ceux qui cachaient les juifs pendant la guerre, même s’ils le faisaient pour des raisons humanistes gnangnans, n’étaient pas des « bizounours », à supposer que cela signifie autre chose, précisément qu’« antiraciste ». Je considère que c’est la réponse convenable et définitive à cette question.

Dans cette affaire, les racistes et républicanistes en ont profité pour réaffirmer leur opposition aux quotas ethniques en considérant cette affaire comme un argument supplémentaire. Leur méthode se résume à « pile, je gagne et face, tu pers » ! Comme il s’agissait de limiter les binationaux en visant spécialement les Noirs et les Arabes, le moyen consistait donc dans l’instauration de quotas de Blancs ! L’effort intellectuel (réversibilité) consiste à s’apercevoir que 30 % d’allogènes correspondent à imposer 70 % de « de souche ». Laurent Blanc soulignera qu’il n’a pas de problème avec les Noirs antillais, mais ce n’est pas ce qui ressort généralement des commentaires des idéologues racistes dont il est question pour le moment. Et plus généralement la « réponse définitive » exige de se rendre compte que le racisme consiste en quotas de 100 % de Blancs dans certains secteurs. Dans un état démocratique, 70 % est une bonne approximation de cette tendance.

À ce propos, au lieu d’imaginer, comme Boutih, un complot anti-associatif dans la FFF, on pourrait plutôt envisager que les salaires mirifiques des joueurs de foot ont réveillé certaines convoitises. Certains membres blancs de la FFF ont peut-être envisagé de promouvoir leur progéniture, sans aucun doute « plus vive et intelligente » comme dans tout critère népotiste. On sait que de nombreux entraîneurs s’occupent aussi de leurs rejetons. Un peu d’histoire nous rappelle que le contexte de l’affaire Dreyfus concernait une concurrence entre banquiers, comme le mentionne un de mes compatriotes nîmois déjà évoqué :

« Venons maintenant à la cause occasionnelle de l’antisémitisme, celle qui a déterminé le choc. C’est le krach de l’Union générale. La défaite de l’ Union générale a été la défaite du capital et de la spéculation catholique. On a rendu la finance juive responsable de ce résultat et la campagne antijuive a été inaugurée en guise de représailles. Le capital catholique s’est rué à l’assaut du capital israélite et l’histoire de cette période sera, pour l’historien futur, intéressante comme un épisode de la lutte entre capitalistes, et même de la lutte entre deux formes du capital. » (Bernard Lazare, Contre l’antisémitisme : Histoire d’une polémique, ed. Stock, Paris, 1896).

Cette question de la double allégeance était un classique de l’antisémitisme, on la retrouve aujourd’hui comme argument des racistes dans les films américains, d’où la validité de la question juive comme ligne de démarcation. Il faut noter au passage que n’importe qui est susceptible de changer de nationalité. Il suffit, par exemple, d’épouser une étrangère. Il faudrait donc exiger des joueurs mariés et leur interdire le divorce. Tout le monde sait aussi que les sportifs bénéficient d’une naturalisation accélérée quand cela arrange les instances sportives, en France comme ailleurs. Proposer un engagement sur l’honneur aux jeunes joueurs « susceptibles de changement », alors qu’ils le sont tous, relève évidemment d’une stratégie du soupçon envers certains. Malek Boutih reprend l’argument de double allégeance des néo-racistes raisonneurs quand il déclare :

« Il faut jouer le jeu d’une nation métissée et moderne. On ne peut pas dire ‘je suis français parfois’ ou ‘je ne suis pas français quand ça m’arrange’ ». Il rajoute : « À partir de 16 ou 17 ans, il faudrait demander aux jeunes ne serait-ce que de s’engager symboliquement sur l’honneur à tout faire pour rester dans la sélection nationale française et d’être patient, de ne pas partir, à 20 ans, dans tel ou tel pays parce qu’il y a une opportunité. »

Comme, cette réalité concerne tout le monde et non seulement sa « nation métissée » la proposition de Malek Boutih est discriminatoire et rétablit les anciennes contraintes concernant les juifs (combattues au XIXe siècle par mon autre compatriote, Adolphe Crémieux). Peut-être Boutih veut-il se recycler dans les instances de la FFF pour déployer sa double compétence concernant le football et son antiracisme napoléonien.

Racisme ordinaire et compétence

On peut interprêter sur le mode « c’est un fait » à la Zemmour, la réplique de Laurent Blanc : « Qu’est-ce qu’il y a actuellement comme grands, costauds, puissants ? Les blacks. Et c’est comme ça. C’est un fait actuel. Dieu sait que dans les centres de formation, dans les écoles de football, ben y en a beaucoup ». Contrairement à l’accusation sur ce point (des sociologues, entre autres), on peut comprendre l’usage des stéréotypes, fréquent dans le sport (ou plus généralement). On ne va pas chipoter. Il faut plutôt tenir compte ici du fait que cette politique de la FFF est une réponse à la période antérieure où dominaient les joueurs allemands, « grands, costauds, puissants » (et blancs). Cela ne veut pas dire que seuls les Noirs, ou tous les Noirs, ont cette morphologie. Et ce ne sont pas les enfants qui doivent être pénalisés par une mauvaise évaluation qui passe successivement d’un stéréotype à l’autre. S’il y a un domaine où le mérite doit régner, ce devrait être le sport, spécialement si on veut que l’équipe gagne. Ce qui est bien la responsabilité des sélectionneurs.

On peut aussi considérer que Laurent Blanc a été maladroit et s’est laissé piéger par des personnes dont les intentions seraient moins innocentes que les siennes ou qui sont encore plus maladroites que lui. Comme l’ont remarqué certains, le football est représentatif de la société française. Il ne faut pas s’étonner que l’idéologie du Front national, et certains de ses militants, s’y retrouvent forcément. Lilian Thuram, dira : « Je me demande s’il ne va pas arriver un jour où je ne vais plus être vu comme un Français ». Il est bien optimiste. C’est plutôt ici que son statut de vedette surpayée doit jouer pour le couper de certaines réalités, qui apparaissent à l’occasion, comme dans l’exemple susmentionné de Michel Platini.

Car le problème peut s’énoncer simplement. Laurent Blanc n’est pas raciste et, pourtant, il produit ou tolère des discussions qui le sont. Je veux bien admettre l’argumentation selon laquelle cet épisode n’est pas très grave – à condition quand même que les décisions envisagées ne soient pas appliquées, y compris selon le principe : « On peut s’organiser, en non-dit, sur une espèce de quota. Mais il ne faut pas que ce soit dit [5] ». Médiapart prétend que c’est déjà le cas dans certains clubs. Et justement, c’est le fait d’avoir mis l’affaire sur le tapis qui permet de ne pas laisser faire.

On peut reprocher à Médiapart de rechercher le buzz. Encore que reprocher de rechercher le scoop à des journalistes me paraît relever de la stratégie néo-raciste contournée, si c’est pour justifier l’omerta, pour ne pas parler des sujets qui fâchent, et pour ne pas remuer la merde. Le métier de journaliste est celui de fouille-merde. Et il s’agit bien d’idées de merde ! Une partie des critiques vise les maladresses des antiracistes, un peu trop sentencieux ou grandiloquents sur le style, ou insuffisants sur les arguments. Mais cela ne justifie pas le projet de discrimination de la FFF.

Ce que manifeste Laurent Blanc est ce que les antiracistes sentencieux appellent le « racisme ordinaire ». J’ai toujours trouvé que le qualificatif de « racisme ordinaire » était trop sévère. Il me paraissait correspondre simplement à la connerie. Mais d’un autre coté, c’est ça le racisme. Comme je l’ai développé à un autre propos, toute la question est une affaire de compétence, et d’incompétence, à parler de ces questions. En France, cette question « des origines », à la Platini, est celle qui permet de parler des questions de la « diversité » (la nation métissée chère à Boutih), mais en terme barresso-maurrassiens. J’ai insisté à plusieurs reprises sur le fait que la tendance historienne et philosophique générait cette idéologie essentialiste qui produit le racisme. Je considérais que l’approche sociologique améliorait la compétence. Je suis obligé de constater que ce n’est pourtant pas le cas chez certains sociologues (peut-être contaminés par les historiens).

Dans les années 1980, j’avais coutume de dire que « le racisme n’existe pas, ce qui existe, c’est la connerie ». Je faisais référence à l’idéologie raciste inégalitariste extrémiste qui me paraissait seulement résiduelle. Même la « nouvelle droite », à la mode à l’époque, développait une sorte de culturalisme qu’on pourrait qualifier de lévi-straussien (voir la fin de mon analyse de Race et histoire), selon lequel il faut préserver toutes les identités culturelles (sous réserve du « chacun chez soi »). C’est également ce que développent les commentaires les plus intelligents sur Internet, malgré quelques relents xénophobes contre les immigrés (du fait du « chacun chez soi »). C’est ce phénomène qu’analysent mal les antiracistes, parce qu’ils restent au niveau des principes. C’est pour cela que j’ai parlé de maurrassisme par incompétence de leur part aussi, car ils reproduisent ce discours, en idéalisant la différence ou les immigrés, tout en valorisant eux aussi les critères identitaires. Lévi-Strauss lui-même reconnaissait que l’ethnologue était révolutionnaire chez lui et conservateur chez les autres. C’est aussi ce qu’on peut appeler le « biais ontologique », qui fait que Régis Debray souligne de façon logiciste la « détermination de l’identité par les frontières » et réciproquement.

Je considère que cette affaire constitue effectivement une forme de démonstration de ma thèse en illustrant le continuum des compétences. Il n’y a pas des racistes ou des non-racistes (essentialisme) ou des plus ou moins racistes, sur le mode du cynisme ou du réalisme par opposition à l’idéalisme. Un « il en est ainsi de la nature humaine » relève simplement du pessimisme (ou du subterfuge raciste), puisque « plus ou moins raciste » signifie également « plus ou moins antiraciste ». L’épisode des bizounours ci-dessus montre ce qu’il en est quand la question se pose concrètement. La question n’est pas de savoir si certains vont pencher d’un côté ou de l’autre. Le problème est qu’on ne le sait pas tant qu’on en reste au niveau des principes. Ce qu’on mesure est la sensibilité à certains arguments et leur maîtrise, d’où la question de la compétence.

Ce que montre cette affaire est que les journalistes de Médiapart ont raisonné en terme de principes. Pour eux, l’égalité de droits des Noirs et des Arabes est un préalable. Ce qui peut apparaître comme idéaliste, procédurier ou obsessionnel à ceux qui considèrent que les discriminations envers ces minorités sont la norme (factuelle). Ceux-là trouvent toujours de bonnes raisons pour qu’elles subsistent, par fatalisme ou par intérêt, ou en remettant toujours les questions de l’égalité aux calendes grecques, à leur titre de « contradictions secondaires ». Justement, ce sont bien les acteurs au sein de la FFF qui ont trouvé que ces projets allaient trop loin, et c’est sans doute parce qu’on en a parlé au grand jour qu’on sera plus attentif à une dérive sur ce thème. C’est la reconnaissance de cette factualité de la résistance qui doit être aussi enregistrée.

Jacques Bolo

Notes

1. C’est ce principe qui avait aussi abouti aux massacres des cathares, des protestants, etc., et aux pogroms antisémites fréquents au cours de l’histoire. Dans Contre l’antisémitisme (1896), Bernard Lazare, célèbre dreyfusard, propose ironiquement de régler la question juive par une Saint-Barthélemy.  [Retour]

2. William Gasparini, dira dans un autre article, une formule introductive du même genre : « Soyons clair : le projet des quotas est discriminatoire et injustifié. De même qu’est condamnable le langage utilisé par les responsables du football français lors de la fameuse réunion de travail, et notamment les stéréotypes associant la morphologie d’un joueur et ses performances à son ethnie ». (« De la fracture sociale au clivage ethnique », Le Monde du 11 mai 2011). [Retour]

3. Soyons justes, un patron aurait été traité de la même (mauvaise) manière. Mais ses enfants de douze ans n’auraient pas été discriminés (ce qui prouve leur intégration). Car la gauche fait de la politique, c’est-à-dire de la rhétorique partisane, et non de la sociologie (ce qu’elle devrait être).  [Retour]

4. Et donc : « Noir » implique « arabe », implique « juif », ça commence à faire beaucoup comme raisonnement par association.  [Retour]

5. On n’a pas trop entendu Finkielkraut sur l’omerta à propos des quotas de Noirs. Il ne s’était pas gêné pour considérer comme des chefs de gang ceux qui menaçaient les dénonciateurs à la presse d’Anelka, qui aurait dit « Va te faire enculer, fils de pute ! », au sélectionneur Domenech, au cours de la coupe du monde de football 2010. Je suppose qu’il fait partie aujourd’hui des défenseurs des libertés qui dénoncent la transparence, au nom de la liberté de discriminer, puisque « discriminer, c’est choisir » et que les sélectionneurs se doivent de faire des choix. [Retour]

Voir aussi :

Grèce, Portugal : Faire payer les pauvres

Comme on le sait, la solution de gauche, « faire payer les riches », n’est pas très réaliste. Celle qui consiste à faire payer les pauvres est moins originale. Mais ils sont plus nombreux, ils ont l’habitude, et c’est ce qui est en train de se passer.

La crise de la dette du Portugal rejoue la crise grecque ou irlandaise. Un pays en déficit sollicite l’aide de l’Europe. On se demande s’il ne va pas faire faillite. On parle de sortie de l’euro pour le Portugal, la Grèce, de fin de l’euro, ou d’entrée dans l’euro pour l’Islande, car on n’est pas à une contradiction près. On se demande qui sera le prochain : l’Espagne, l’Italie, la France… On remarque que les États-Unis sont notoirement dans le même cas. « Boring ! » [« ennuyeux » en anglais, ce n’est pas le nom d’un commissaire européen], comme disait l’audience du conférencier/narrateur dans le film The Rocky Horror Picture Show (1975).

Comme la Grèce, le Portugal a cru que c’était arrivé en entrant dans l’Union européenne. À l’époque, il y avait pourtant des conditions économiques à l’intégration. On ne faisait pas encore entrer n’importe qui, comme dans le cas des pays de l’Est. J’ai eu l’occasion de souligner ailleurs que, d’une part, ces derniers avaient profité du fait qu’on avait tergiversé pour faire entrer la Yougoslavie et que cela avait causé la guerre. D’autre part, c’était une astuce pour les faire entrer dans l’OTAN et emmerder la Russie.

La Grèce, le Portugal ou l’Irlande ont profité d’investissements et de crédits qui leur promettaient une mise à niveau. On peut quand même considérer que c’est arrivé, spécialement en Irlande, qui a constitué un modèle, pour un temps. Mais cela ne signifiait pas que les Grecs, les Portugais et les Irlandais seraient aussi riches que les Allemands. Cela signifiait qu’ils seraient comme les Allemands, les Français ou les Italiens, riches ou pauvres, selon le cas, c’est-à-dire beaucoup plus souvent « pauvres » que riches. « Pauvres » ou « riches », tout est relatif au niveau mondial. Mais il ne fallait pas commencer par faire semblant de croire que les Allemands, les Français, étaient tous riches. C’est un peu le « complexe albanais » qui imaginait que tous les Italiens vivaient comme les Américains du feuilleton télévisé « Dallas », qu’on captait en Albanie, avant la chute du mur de Berlin.

D’ailleurs, le premier effet de la mise à niveau est celui des prix. Concrètement, cela signifie que les touristes qui bénéficiaient de devises fortes pour aller en Grèce, au Portugal (comme en Espagne ou en Italie auparavant), iront désormais en Tunisie, au Maroc, en Turquie. Un marché se définit par ses frontières, comme le disent les souverainistes, et Régis Debray. Mais cela signifie-t-il qu’il faudrait interdire d’aller en vacances en Turquie, Tunisie, Maroc, et obliger à voyager en Grèce et au Portugal ? Ceux qui sont contre l’Europe imposeraient même des vacances en France pour les Français, en Allemagne pour les Allemands, etc. Ce n’est donc pas la solution.

C’est le problème des populistes qui pensent que le protectionnisme arrangerait les choses. On peut être un pays à monnaie faible ou dévaluer pour doper les exportations, mais on renchérit les importations et on joue en seconde catégorie : on est un pays pauvre (où il existe aussi des riches, évidemment). On reviendrait à la situation de départ, pour ces pays. Si on vend moins cher, on remporte le marché, mais on a moins d’argent, et les salaires sont inférieurs. Et si les autres pays jouent le même jeu, on entre aussi dans une spirale déflationniste. C’est ce qu’on reproche actuellement à des pays comme la Chine.

On peut jouer cette carte quand on estime qu’on est favorisé, sur un secteur donné, dans la concurrence internationale. Pour le tourisme, c’est le cas de la France, de l’Italie, de l’Espagne, de la Grèce, du Portugal aussi. Mais cela suppose justement des échanges libres. Le principe marcherait encore davantage si on dévaluait, et/mais cela interdirait aux autochtones de voyager. Concrètement, seuls les riches le pourraient, à moins de l’interdire complètement. C’est justement ce qui est en train de se passer du fait de la mise à niveau des pays du sud. Les pauvres ne peuvent plus voyager en Europe (ou beaucoup moins longtemps). Il est paradoxal qu’ils puissent encore prendre des vacances sur le pourtour européen alors que ce n’est plus vraiment possible en Europe du fait qu’on y vise un tourisme haut de gamme.

C’est la gestion de ces contraintes qui a provoqué la crise grecque et, dans une moindre mesure, la crise portugaise. Pour y faire face, les gouvernements ont joué la carte de la relance permanente par l’investissement et l’endettement. L’Irlande a attiré les entreprises par le dumping fiscal, qui trouve ses limites avec la concurrence des pays de l’Est, intégrés un peu trop rapidement à l’Union européenne.

Le problème est évidemment que ces investissements doivent être productifs pour rembourser la dette. Le cas (hors Union européenne) de l’Islande, montre la caricature d’une bulle qui n’est « financière » que parce qu’elle ne produit pas (assez vite) un dividende, une valeur ajoutée, sur une production ou des services. J’ai envisagé ailleurs qu’un élément de non-productivité pouvait justement être les bonus attribués à des intermédiaires trop gourmands, ou l’aspect inflationniste des super-rémunérations des patrons. Les économistes considèrent habituellement que seuls les salaires des pauvres sont inflationnistes !

Mais on n’en est plus là. La crise se manifeste sur le plan strictement financier par une hausse des taux d’intérêt de la dette. Comme dans la crise des subprimes, le système pousse les pauvres à s’endetter sur la valeur future de leurs biens immobiliers, ou pousse les pays à s’endetter sur cette croissance qui ne vient pas. Cela profite essentiellement aux banques qui jouent sur des taux variables pour les particuliers ou sur des prêts à court terme pour les États, en empochant de toujours plus fortes commissions au passage.

On peut même considérer que la presse concourt à discréditer les pays débiteurs au profit des banques en parlant de défaillance de ces sales pauvres, comme dans le cas des subprimes (prêts à 10 à 15 %, contre 6 % pour un prêt normal, cf. « Avec les subprimes, le système financier vole les plus démunis » John Taylor, Libération, lundi 17 septembre 2007. Par Catherine Maussion.). Cela permet de justifier la montée des taux. Depuis quelque temps, la consommation, donc la croissance, est financée par des taux usuraires qui concernent essentiellement les pauvres. Les classes moyennes, comme de vulgaires Grecs qui empochent des subventions, croient que c’est arrivé en bénéficiant de taux privilégiés. En France, on voit des publicités de prêts à la consommation à 2 %, sur douze mois, pour des sommes importantes comme 6000 ou 8000 euros. Ils ne visent pas les pauvres qui consomment à des taux d’environ 20 %. Les prêts immobiliers à taux zéro, la prime à la casse pour les voitures, concernent aussi les ménages les plus solvables. Les prêts étudiants demandent la garantie des parents, forcément aisés, etc. Ce genre de situation de concerne donc pas que les Portugais ou les Grecs. L’albanisation est générale. La mode est à la déco.

La solution de l’Islande qui consiste à ne pas payer transfère la charge financière ailleurs. Les banquiers ne sont que des intermédiaires qui se paient en commissions. Le capital ne leur appartient pas. La solution du sauvetage des banques pare simplement au plus pressé. On parle de financiarisation. Mais si le système financier s’écroule, c’est le financement de la consommation, donc des entreprises qui s’effondrera. Si les pays sont défaillants, c’est le système de crédit qui s’effondre aussi. Plus personne ne voudra plus prêter à personne. Ceux qui admirent les Islandais jouent à « faire péter le système » en espérant qu’il en sortira quelque chose de mieux. À la rigueur, on pourrait le concevoir pour ceux qui sont favorables à la décroissance (c’est mon cas), mais cette stratégie apocalyptique est risquée (et n’est pas la mienne).

La réticence allemande (celle des riches donc) à soutenir les pauvres, oublie que les pauvres sont les clients des riches. D’ailleurs, certains (comme Cohn-Bendit, député vert au parlement européen) ont souligné que les dépenses militaires exagérées des Grecs profitaient à la France et à l’Allemagne. La Grèce est endettée au profit des banques de ces pays là. En soutenant les Grecs, la décision a donc été prise de soutenir les banques des pays créanciers. Ceux qui parlent de financiarisation oublient que les emprunts correspondent à l’achat de productions des entreprises françaises et allemandes.

La véritable question financière est la question des taux d’intérêt. Le fait qu’il existe des taux différents pour les riches et les pauvres signifie que les pauvres financent les emprunts des riches. La justification des taux élevés par la possibilité de défaillance des pauvres est une plaisanterie, car le risque est d’autant plus fort que les taux sont élevés. Ce qu’on envisage comme solution, constitue une prédiction créatrice, au profit exclusif de ceux qui la créent. D’ailleurs, quand les riches sont défaillants, et ils le sont aussi, les dégâts sont équivalents à la somme de nombreuses défaillances de pauvres.

Cette crise européenne permet de généraliser la solution. Le fait d’appartenir à un même ensemble doit impliquer qu’on bénéficie des mêmes conditions. C’est également ce qui doit définir la citoyenneté entre les riches et les pauvres au sein d’un même État. La véritable solution n’est pas une absence de système financier, mais un système financier démocratique. Comme l’écart entre les riches et les pauvres, l’écart entre les taux doit être réduit drastiquement. En fait, la réduction de l’écart des taux correspond simplement à la réduction de l’écart des richesses avec la prise en compte du facteur temps. La crise grecque aura été le moyen de s’en rendre compte. Reste à savoir si cette prise de conscience aura lieu et sera suivie d’effet. Il est possible que les contraintes systémiques de la globalisation y conduisent de toute façon.

Un tsunami de clichés frappe le Japon

Empirisme

Le tremblement de terre au Japon, suivi d’un tsunami, a provoqué un autre raz-de-marée, de clichés celui-là, à propos de l’âme supposée japonaise. Dans un premier temps, le tremblement de terre le plus important des annales du Japon, 8,9 sur l’échelle de Richter, a semblé ne pas faire trop de dégâts, ni trop de victimes. Mais les médias ont tout de suite répandu le bruit que les Japonais étaient très calmes, presque trop. On aurait pu simplement se dire qu’ils sont habitués aux séismes. Mais cette idée du calme, de la maîtrise de soi, de l’absence de panique, de la discipline, etc., est devenue le thème de prédilection des commentateurs, jusqu’à la nausée. On sait que les journalistes se recopient l’un l’autre. Ça devient apparent quand un événement se prolonge. La méthode révèle simplement le manque d’enquête sur le terrain. On rabâche les papiers précédents. On se croirait sur CNN où d’insupportables bavards commentent à l’infini des montages vidéo qui passent en boucle. Il n’y a pas que sur Internet qu’on commente les commentaires de commentaires.

Mon positivisme (connaissance par observation + expérience) constitutif s’est révulsé devant aussi peu d’infos. En cherchant sur Internet, on voyait toujours les mêmes images. Quoi ! Aussi peu d’images au pays des caméscopes, des téléphones vidéo. Il peut paraître un peu louche d’avoir moins de vidéos du Japon qu’on en a eu du tsunami d’Indonésie. Faut-il en conclure que « nos amis japonais » ont eu trop la trouille pour filmer ce qu’ils voyaient, ou qu’ils sont trop honteux de montrer leur panique ? Les touristes ou les expatriés occidentaux seraient-ils plus maîtres d’eux-mêmes ? Il est plus probable qu’ils les ont transmises, contrairement aux Japonais. De plus, un séisme est habituel au Japon, contrairement aux pays d’origine des touristes qui ont pu y voir un souvenir à rapporter, une expérience. Mais ce n’était pas un reproche de ma part. Dans un tremblement de terre, le plus fort jamais éprouvé, il me paraît évident que les Japonais ont dû penser à autre chose qu’à filmer et qu’ils ont dû chercher à se mettre à l’abri en attendant que ça finisse. Et ça n’en finissait plus. Je me permets de douter qu’ils n’aient pas été inquiets. La connaissance des choses comprend aussi celle des êtres humains.

Je ne croyais pas non plus qu’un tremblement de terre si important ait fait si peu de victimes. Les immeubles ont bien tenu cette fois, contrairement à Kobe en 1995, mais je pensais que les seules chutes d’objets ou de débris pouvaient avoir fait beaucoup de blessés graves. On sait que les accidents domestiques sont une cause très importante de mortalité, pour les vieillards en particulier. Et les vieux sont nombreux au Japon. Je ne me satisfaisais donc pas des commentaires. Plus généralement, il faut tenir compte des lois physiques et des infos qu’on possède déjà.

J’ai également douté de ne voir aucun immeuble effondré du fait du séisme. Que les immeubles récents aient mieux tenu qu’à Kobe est une bonne nouvelle. Mais qu’aucun bâtiment ne se soit écroulé ne me paraît pas possible. Il est plus probable qu’on dissimule les dégâts qui auraient pu faire une mauvaise impression comme dans le cas de Kobe. Le contrôle des médias (embeded) semble la méthode actuelle. Et même si les immeubles ont tenu, la structure peut quand même être touchée. La reconstruction coûtera très cher, et on n’a peut-être pas voulu décourager le public par la perspective de lendemains difficiles en plein traumatisme. Je suis indulgent.

Les nombreuses répliques ont aussi dû inquiéter les habitants, malgré l’habitude. Elles peuvent aussi achever un bâtiment branlant. Mais on comprend qu’on n’en fasse pas forcément une montagne : un tremblement de terre est global, on doit bien se résigner et attendre que ça passe. Cela ne signifie pas que les gens soient si indifférents. Il est vrai qu’on a vu une vidéo d’un magasin où les employés essayaient de retenir les produits qui tombent des rayons. J’ai quand même eu l’impression qu’on leur demandait de le faire, contre leur première réaction de se mettre à l’abri. Outre l’habitude de la chose, cela ne me paraît pas conforme aux lois physiques (à cause de l’inertie) de vouloir maintenir des rayons, même si on ne sait pas, quand ça commence, que ce séisme sera le plus important jamais observé. Les choses sont simples : si les rayons bougent, c’est que le tremblement de terre est important. Je n’ai pas pensé que ces (patrons) Japonais étaient très raisonnables, sur ce coup.

Je sais aussi que les journalistes ont tendance à minimiser les catastrophes. J’ai pu par hasard assister en direct, à la télévision, aux attentats 11 septembre. Un journaliste, même au second crash, a dit que c’était peut-être un accident. J’ai aussi vu en direct l’effondrement de la tribune du stade de Furiani, en 1992. Même schéma, le journaliste, voyant que des spectateurs se relevaient, a dit que cela ne devait pas être trop grave (18 morts, 2 200 blessés). Certains confondent leurs souhaits propitiatoires et la dure réalité (au foot, c’est vrai, « on y croit, on y croit ». Ben, non !). Pour le tsunami indonésien aussi, j’étais sceptique et agacé par le chiffrage des victimes au compte-gouttes, qui semblait ne pas vouloir en faire l’addition. D’après les indications sur les villages et les zones concernées, j’avais donc mesuré les côtes sur une carte et obtenu le chiffre de 100 000 victimes. Je dois avouer que j’avais dit moi-même : « ce n’est pas possible » (Humain, trop humain !). Je n’étais pourtant, expérimentalement, pas loin de la cruelle réalité.

Le tsunami japonais est arrivé qui a lui aussi suscité des commentaires lénifiants. On peut concéder aux journalistes de continuer sur la lancée du faible nombre de victimes du tremblement de terre. Avec le tsunami, le nombre est quand même passé des 350 morts du séisme à 1 000, puis 1 500 dans un premier temps. Mais j’ai eu l’impression que c’était presque considéré comme une anomalie par certains reporters. Quand on a vu enfin les images spectaculaires du tsunami, on s’est dit que les Japonais avaient eu de la chance, par rapport aux Indonésiens.

Puis, on a commencé à parler de 10 000 disparus, dans une seule région. Disons-le tout net : il aurait sans doute fallu paniquer un peu plus. Un tsunami suit toujours un séisme en mer. Il était annoncé. Il fallait évacuer immédiatement. Il est possible que des blessés du tremblement de terre n’aient pas pu être secourus à temps, sous les décombres du séisme, si on en minimise l’importance. À voir les rares images, des véhicules roulaient sur les routes de la plaine côtière, qui auraient dû être fermées à la circulation. Le montage interrompait la vidéo avant de les voir emportées par les flots. C’est une autre forme de « pensée positive ». Je préfère le positivisme traditionnel. Et je doute un peu qu’au dernier moment, les personnes dans les voitures aient pu montrer un calme olympien, autre que de la résignation.

La catastrophe nucléaire s’est ajoutée, et j’ai quand même l’impression qu’on a constamment minimisé l’importance du risque. Il est pourtant évident qu’on aurait dû sécuriser au plus vite les installations, comme pour le supermarché. Les médias et les commentateurs français en ont profité pour parler d’Hiroshima, ce qui n’a aucun rapport. Certains ne savent pas ce qu’est une centrale nucléaire, qui n’explose pas comme une bombe atomique. Le risque est la fusion du coeur et « le syndrome chinois », dont traitait le film du même nom (film de James Bridges, en 1979, avec Jane Fonda, Jack Lemmon, Michael Douglas). Ce qui peut d’ailleurs être plus grave.

Mais seul le symbole que « les Japonais ont eu l’expérience de la bombe atomique » semblait compter ! Cela ne les a pourtant pas empêchés de construire des centrales nucléaires dans un pays aux fréquents séismes. Il me semble que c’est plutôt ça le problème. L’absence d’information du gouvernement « pour ne pas inquiéter les populations », « pour ne pas déclencher de panique », semble confirmer l’idéologie qui règne au Japon. Les Japonais font un peu trop confiance en l’autorité. La démocratisation post-impériale aurait-elle échoué ?

Apparences culturelles

C’est sans doute cela le problème des empires des signes que sont le Japon… et la France. Les clichés ont volé bas sur la question de l’âme japonaise. De très nombreux commentateurs ont étalé leur confiture culturelle de cette image calme et stoïque des Japonais. J’ai peur que les Japonais eux-mêmes soient victimes de l’image en question. C’est aussi ça, la culture. Ils peuvent être pris, ou se prendre eux-mêmes, pour des « descendants de  samouraïs ». J’ai peur qu’il ne s’agisse plutôt de tortues ninjas. Ce qui est plus grave, car les films pour enfants reposent essentiellement sur le principe du happy end. C’est rassurant, mais pas très réaliste.

Les plus cultivés, comme Alain-Gérard Slama, pour sa chronique matinale de France confiture, le 16 mars, sont allé relire Maurice Pinguet et sa Mort volontaire au Japon, pour justifier « le calme et la maîtrise de soi du peuple japonais dans son ensemble », contre « la souffrance ostentatoire qui sollicite la compassion ». Slama convoque assez inutilement le seppuku/hara-kiri et idéalise les kamikazes (« Pinguet montre qu’ils relevaient d’un chois vécu ») les assimilant aux « sauveteurs que l’on voit tenter de colmater, au prix de leur vie, les brèches des centrales nucléaires » [oubliant les plus nombreux « liquidateurs » de Tchernobyl : mais les Slaves sont des pleurnicheurs]. Slama déplore que les donateurs préfèrent l’ostentatoire. En même temps, si tout va bien, pourquoi s’inquiéter. Et si tout va plus mal que le gouvernement le dit, ce sont les Occidentaux qui ont raison. Mais Slama a eu raison de se replonger dans Pinguet, je suis certain que les Japonais se sentent beaucoup mieux.

Le comportement japonais est-il de la docilité ou de la résignation ? Dans Le Monde du 17 mars, François Lachaud (directeur d’études à l’Ecole française d’Extrême-Orient, spécialiste d’études japonaises) s’étonnait même qu’une amie japonaise, « à moins de 300 kilomètres de la région ou le tsunami et le tremblement de terre se sont produits, donne l’impression d’être entièrement maître d’elle-même ». Sans doute son âme japonaise fusionnelle devait-elle être touchée à distance par les radiations et le séisme. Et de dévaloriser l’intérêt « trouble » des Occidentaux pour les catastrophes contre le sentiment de « la fragilité, l’impermanence, l’évanescence [comme] manière japonaise d’apprécier la beauté et de faire l’expérience de l’existence ». On peut admettre que le stoïcisme et l’épicurisme se rejoignent dans un pays qui connaît souvent des tremblements de terre. On sait d’ailleurs que cette attitude existe aussi en Californie, au grand étonnement des touristes.

Ce dénigrement assez général de la sensiblerie occidentale (ou autre) contre le calme olympien de cette culture japonaise idéalisée est assez malsain. Lachaud semble considérer bizarrement que l’intérêt occidental pour la catastrophe, certes médiatisé par la culture, relève d’un manque de souci pour les victimes, contrairement à la compassion ontologique nipponne. Le nombre même des commentaires qui approuvent ses clichés le contredit.

On peut admettre une maladresse pour parler des cultures différentes (ce qui est un problème dans le cas d’un spécialiste). Mais s’il ne faut pas voir dans l’absence de manifestation émotive un comportement culturel fataliste, holiste, soumis, etc., la meilleure façon d’en parler serait sans doute d’identifier des différences individuelles au lieu de retomber dans les généralités. Ces particularités existent, bien évidemment, mais peut-être le modèle culturel japonais consiste-t-il à ne pas les mettre en valeur en toutes les circonstances ? Ce qui produit bien quand même une apparence holiste. Si les choses ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être, une apparence différente manifeste bien un code culturel. Il est contradictoire d’insinuer une différence de nature marquée par le « non-dit », qui laisse place à toutes les interprétations – car ces conjectures sont forcément fondées sur une humanité partagée.

On pourrait au contraire voir dans cette idéalisation une référence à une race de seigneurs, dont on connaît le comportement pendant la Seconde Guerre mondiale envers les Chinois et les prisonniers. Si les Japonais ont changé, c’est donc récent, et cela ne relève certainement pas de la tradition. Ces intellectuels qui valorisent le stoïcisme japonais oublient sans doute que l’idéal stoïcien, sur le modèle romain (pourtant mentionné par Slama), était celui qui avait cours, il n’y a pas si longtemps, en Occident. C’était aussi un idéal aristocratique qui pouvait mépriser le peuple résigné, la morale d’esclave, etc. La Révolution française, les révoltes sociales (et d’esclaves), ont renversé cette image d’idéologues élitistes. J’ai déjà signalé le cas de Max Scheler qui idéalisait le cadre féodal où chacun restait à sa place (pourquoi pense-t-on immédiatement au Japon ?) et qui accuse ceux qui s’en détachent du « ressentiment » qui est le sien (ou celui des aristocrates déchus auxquels il s’identifie littérairement). Le fameux livre de Takeo DOI, Le Jeu de l’indulgence : Etude de psychologie fondée sur le concept japonais d’amae, se réfère d’ailleurs aussi à Scheler (d’après mes souvenirs).

Un article de Rue89, « Non, les Tokyoïtes ne sont pas zen. Oui, ils ont peur », traitait donc de cette question. Mais de nombreux commentaires reprenaient quand même le cliché nipponolâtre et l’auto-flagellation. Je les ai contredits en ces termes :

« Il faudrait surtout ajouter que les Occidentaux sont aussi éduqués pour montrer leurs émotions (en particulier au cinéma, et surtout les actrices). Ce qui est intéressant dans cette histoire, comme pour ‘le paradoxe du comédien’ de Diderot, c’est donc que l’expressivité ou la non-expressivité ne dit rien sur les émotions réelles ! »

Cet idéal de sensibilité est un modèle récent, hollywoodien, auquel on doit se conformer. C’est ça, la culture (bis) ! Il est possible que les Japonais occidentalisés le subissent aussi. Mais il est aussi possible qu’ils se conforment au modèle hollywoodien de l’Asiatique maître zen ou de karaté (puisque le modèle traditionnel japonais était celui de l’élite et non du peuple). Chacun doit s’arranger avec ces modèles, plus ou moins schématiques, offerts par les cultures locales ou la culture internationale. Cela ne dit rien des sentiments réels, s’ils existent. C’est valable pour les Japonais comme les Occidentaux, et les autres, qui peuvent être individuellement sensibles ou indifférents, sans forcément le manifester, ou en le manifestant de manière stéréotypée et insincère. Je vois mal un Japonais dire publiquement qu’il se fout des autres dans de pareilles circonstances, même si c’est le cas, ou s’il est simplement satisfait d’être passé à travers les gouttes (mais je ne voudrais pas non plus les sous-estimer).

Effectivement, on se dit qu’il est plus probable que les Occidentaux, et en particulier les Français, auront davantage tendance à râler et à se livrer à des considérations générales. Je ne voudrais cependant pas sous-estimer non plus les Japonais, qui peuvent le faire aussi à leur façon, mais avec la même valeur, et qui sera compris comme telle. Par définition, en cas de différences culturelles, un code est forcément compris par les autochtones. C’est cela une culture (ter) !

Cette notion de panique occidentale est d’ailleurs douteuse. Certains ont d’ailleurs remarqué, toujours sur Rue89, que les Français n’avaient pas paniqué dans les catastrophes récentes ou les attentats que nous avons connus. Par contre, une fois le choc passé, des récriminations se sont manifestées davantage, de façon plus explicite. Une véritable analyse culturelle consisterait à comprendre les façons considérées comme plus subtiles des Japonais pour manifester leur mécontentement au lieu d’imaginer ce qu’il faut bien appeler un fatalisme, tout en refusant de l’admettre.

L’explication de Pinguet exhumée par Slama, qui oppose la transcendance platonicienne/chrétienne au bouddhisme sans représentation de l’au-delà, pourrait être la bonne, à condition d’éviter de reproduire le malentendu spiritualiste occidental. L’interprétation, reposant sur la transcendance, qui fait de l’attitude japonaise une haute qualité de l’âme, tend à générer une logique aristocratique. Inversement, si la mort fait partie de la vie et que tout est ici bas, cela nous renvoie plutôt à ce que l’Occident appellerait un strict matérialisme. Contrairement à ce que conclut Lachaud, cela ne débouche donc pas sur l’espoir. D’où l’impression factuelle de résignation et de fatalisme, qui se trouve justifiée.

En tout cas, on peut toujours remarquer que ceux qui idéalisent le silence sont très bavards, et que leur exaltation du stoïcisme n’a d’égal que leurs éternelles jérémiades, qui les rendent conformes à la culture locale dont ils déplorent assez classiquement la décadence. Ce genre de rengaines culturelles obligées relève surtout de l’impuissance face au destin qui frappe durement, ou du manque d’imagination. S’il fallait une confirmation du matérialisme orientalo-universel, on est bien obligé d’observer que les supposées forces de l’esprit japonais ont été impuissantes face aux forces matérielles, telluriques, aquatiques et atomiques. Il est finalement normal que chacun se raccroche à ce qu’il a.

Jacques Bolo

Boycott ou pas boycott

A propos de l’affaire de droit commun Florence Cassez, le boycott du Mexique, a été proposé par le gouvernement et par Martine Aubry. Il y a peu, nous avions assisté à l’interdiction d’une réunion avec Stéphane Hessel à l’ENS, au nom du fait qu’il était question du boycott des produits israéliens, et que le boycott serait illégal et en l’occurrence antisémite. Cela démontre définitivement qu’il y a deux poids deux mesures. Dans l’affaire de l’ENS, les commentaires s’étaient déchaînés, comme prévu, y compris sur Médiapart, dans un article d’Eric Fassin « Stéphane Hessel et les libertés publiques : l’ironie de Voltaire ».

Ce « deux poids, deux mesures » est bien la preuve que les politiciens français, de droite et de gauche, méprisent les peuples du sud. Daniel Schneidermann dans un article de son blog sur Rue89, « Florence Cassez : mais pour qui se prennent les Mexicains ? », l’a très joliment pris à la rigolade. Mais comme pour Eric Zemmour qui vient d’être condamné, si le boycott d’un pays est un délit, les politiques français (Aubry comprise) sont des délinquants. Seront-ils condamnés avec autant d’indulgence que je le supposais pour Zemmour.

Je n’ai pas témoigné au procès d’Eric Zemmour

J’aurais dû (puisque j’avais précisément traité de ce cas sur Exergue). Et je l’aurais fait si j’y avais été invité, comme l’universitaire François Durpaire, qui a écrit une tribune dans Rue89 [1], intitulée : « Pourquoi j’ai témoigné au procès d’Eric Zemmour ». Cet universitaire a évidemment réitéré la doxa scientifique sur l’inexistence des races, dont j’ai contesté la pertinence (et l’efficacité) dans un article précédent (« Peur des mots : ‘Race’ »), en références aux déclaration de Zemmour sur le sujet. Car contrairement à sa prétention scientifique, la plupart des arguments que présente Durpaire sont biaisés, d’autorité, hypothétiques, voire d’intention, moralisateurs, et un peu faux culs. Il nous sort même, maladroitement, l’argument Renan, auquel j’avais aussi réglé son compte.

J’ai déjà parlé du cas Zemmour, dans trois articles, ainsi que des affaires pour lesquelles il était jugé, en ce début d’année 2011. Je considère le bonhomme comme symptomatique de l’époque et de l’incompétence actuelle à traiter de ces questions, éventuellement en voulant bien faire, comme Durpaire. Et il est régulièrement attaqué sur ce point par les invités de l’émission télé hebdomadaire de Ruquier, « On n’est pas couché », où il possède sa tribune. Caroline Fourest a cru le mettre en difficulté et cru convaincre, ce qui est plus que douteux. Comme Durpaire, elle semble se croire investie d’une autorité scientifique qui correspond justement à ce contre quoi s’élèvent des personnes comme Zemmour. C’est précisément la difficulté de la situation actuelle où les camps face à face sont dans une impasse théorique qui semble opposer le bon peuple aux bobos biens pensants.

Une autre fois, il a été traité de fasciste par Marc Benamou, de façon plus pertinente, du fait de ses opinions politiques autoritaires, même si cela n’a pas plu au public sur le plateau, des fans qui viennent le soutenir. Durpaire a raison de signaler que Zemmour est le héros de la nébuleuse ouvertement raciste des identitaires militants. Mais ce chercheur ne comprend pas le problème de tous les petits blancs en mal d’identité culturelle pour cause de mondialisation galopante. J’ai déjà eu l’occasion de signaler que le déclassement de la France était lié à cette incompétence classiquement ethnocentrique [2]. Car un peu de réflexion et la culture minimale montre bien que les identitaires ont tort. Comme je l’écrivais récemment :

« le rayonnement passé de la France, revendiqué par les souverainistes de tous bords, reposait bien sur ceux qu’on critique aujourd’hui comme droit-de-l’hommistes (et pas sur le pétainisme), sur la liberté (et non sur l’autoritarisme), sur l’ouverture au monde. Peut-être aussi sur une certaine tradition d’arrogance qui me fait dire que c’est comme ça et pas autrement. »

Le 18 février 2011, le tribunal rendra son verdict dans l’affaire Zemmour. En mars 2010, j’avais intitulé mon article sur les faits qui lui sont reprochés : « Zemmour a encore frappé (impunément) ». On verra si ce sera le cas. En attendant, il continu à parader sur le sujet dans la même émission. Tout d’abord, il faut bien remarquer qu’il n’est pas passé en comparution immédiate comme les petits délinquants dont il parlait. Les propos pour lesquels il est jugé : « Pourquoi on est contrôlé dix-sept fois ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait », ne disaient pas que les policiers contrôlent des délinquants qu’ils connaissent bien, comme la pratique du terrain le permettrait. L’absence de police de proximité se fait sentir. Il excusait les policiers de pratiquer le délit de sale gueule, c’est-à-dire de racisme.

Pour le condamner, je ne me pose pas ici la question du statut épistémologique du « fait », comme François Durpaire, qui commente ainsi les propos de Zemmour : « Quelle en est la preuve ? ‘C’est comme ça, c’est un fait.’ Trait constant de sa rhétorique, il entoure ses assertions les plus grossières d’un halo de bon sens populaire. » Est-ce que cette « rhétorique » universitaire, d’autorité, est censée convaincre le peuple ou seulement les magistrats. La « pensée Zemmour » insinue que « c’est bien un fait, mais qu’il ne faut pas le dire ». Nombreux sont ceux qui sont venu témoigner en faveur de Zemmour, dont un magistrat, et un ancien ministre de l’Intérieur de gauche, pour justifier cette observation, et s’opposer au politiquement correct. Pour la contredire, je déclarais alors :

« Cette polémique est surtout stupide. Il est évident que dans les quartiers où il y a beaucoup de Noirs et d’Arabes, les trafiquants le sont aussi (outre le fait qu’y contrôler des jeunes signifie forcément y contrôler des Noirs et des Arabes). Il est par contre notoire que le trafic de drogue concerne tous les milieux, et que les trafiquants ne sont pas tous noirs ou arabes (sans parler du cyclisme où il n’y a pas beaucoup de Noirs). On peut douter aussi qu’on arrête des trafiquants grâce à des contrôles. Il y a plus de chance d’arrêter des consommateurs (qui sont éventuellement revendeurs pour payer leur dose). »

et entre autres choses, pour faire bonne mesure :

« En l’occurrence, Zemmour est un peu faux cul. L’objectif actuel du gouvernement consiste à faire du chiffre en matière de délinquance pour préparer les élections et masquer éventuellement les autres problèmes (Zemmour participe donc à la campagne, comme les nombreuses émissions télé sur les faits divers). Il est donc parfaitement normal de viser la petite délinquance. D’autant que les pauvres sont plus nombreux que les riches ! C’est surtout du point de vue du nombre que le problème est social. On connaît aussi l’indulgence dont bénéficient les drogués riches. Pour ne fâcher personne, rappelons simplement le cas du ministre de la Culture du général De Gaulle, André Malraux, drogué notoire, qui ne devait pas s’approvisionner dans les banlieues. »

Si on veut des faits et pas de politiquement correct, il me semble que cette réponse est plus pertinente que l’hypothèse du complot du lobby bobo misérabiliste. Malheureusement, comme pour le plaidoyer pro-Traité constitutionnel européen, les maladresses arrogantes du discours sociologico-académique donne des gages à la résistance, qui se croit « politiquement incorrecte », d’un certain nietzschéisme de pacotille (on pense aux délires de Scheler, auxquels j’ai aussi fait un sort). Mais la légitimité de souligner le vice de forme n’est pas une preuve que les racistes (et les opposants au Traité) ont raison. D’autres arguments sur le fond sont possibles. Je considère les miens comme probants.

On verra si la justice est aussi laxiste à l’égard de Zemmour que les gens qui l’approuvent considèrent qu’elle l’est à l’égard des petits délinquants. A priori, c’est plutôt mal parti. Au cours du procès la procureur lui a rappelé gentiment qu’en France, la discrimination n’est pas un droit, mais un délit. Car au cours d’une autre de ses interventions, dans une émission de Thierry Ardisson, comme je le disais précédemment, Zemmour « a justifié les discriminations raciales, explicitement, le droit de sélectionner des candidats sur n’importe quel critère, pour un emploi ou un logement, etc. En France, c’est un bien délit ! Que fait la police ?… Elle contrôle dix-sept fois les jeunes Noirs et les Arabes dans les banlieues ! » Or, je croyais que c’était précisément pour ce genre de délit que Zemmour était jugé. La procureur n’a pas réclamé de peine.

CODE PÉNAL : (Partie Législative)

Article 432-7

(Ordonnance n 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)

(Loi n 2004-204 du 9 mars 2004 art. 41 II Journal Officiel du 10 mars 2004)

La discrimination définie à l’article 225-1, commise à l’égard d’une personne physique ou morale par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public, dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions ou de sa mission, est punie de cinq ans d’emprisonnement et de 75000 euros d’amende lorsqu’elle consiste :

* 1 A refuser le bénéfice d’un droit accordé par la loi ;

* 2 A entraver l’exercice normal d’une activité économique quelconque.

Article 225-18

(Ordonnance n 2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002)

Lorsque les infractions définies à l’article précédent ont été commises à raison de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, des personnes décédées à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, les peines sont portées à trois ans d’emprisonnement et à 45000 euros d’amende pour les infractions définies aux deux premiers alinéas de l’article 225-17 et à cinq ans d’emprisonnement et à 75000 euros d’amende pour celle définie au dernier alinéa de cet article.

Article 132-76

(Loi n 2003-88 du 3 février 2003 art. 1 Journal Officiel du 4 février 2003)

(Loi n 2004-204 du 9 mars 2004 art. 12 I, art. 38 Journal Officiel du 10 mars 2004)

Dans les cas prévus par la loi, les peines encourues pour un crime ou un délit sont aggravées lorsque l’infraction est commise à raison de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, de la victime à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.

La circonstance aggravante définie au premier alinéa est constituée lorsque l’infraction est précédée, accompagnée ou suivie de propos, écrits, images, objets ou actes de toute nature portant atteinte à l’honneur ou à la considération de la victime ou d’un groupe de personnes dont fait partie la victime à raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.

Jacques Bolo

Notes

1. Rue89 est par ailleurs un repaire de racistes qui commentent tous les articles qui traitent de ces questions et qui n’ont rien à envier à Zemmour, qu’ils surclassent très souvent. J’ai déjà souligné que Rue89 en profitait directement et financièrement dans la mesure de son audience.  [Retour]

2. Sur RTL, début janvier 2011, à propos des prémisses de la révolution tunisienne, Zemmour s’est livré à une des ses analyses géopolitiques éculées en considérant que la Tunisie de Ben Ali avait choisi la voie autoritaire chinoise qui s’est développée après la chute du mur de Berlin, en 1989. Il a l’imprudence d’ajouter que ce nouveau modèle autoritaire de développement est « mâtiné de retour identitaire confucianiste pour les Chinois, indianiste pour les Indiens, culture ottomane pour les Turcs, etc. » Zemmour devrait préciser aussi « républicaniste pour les Français », et « napoléonien pour lui-même ». [Retour]

Zemmour a encore frappé (impunément)

J’ai publié en mars 2010, sur ma revue Exergue, cet article sur Zemmour, qui passe en procès actuellement en ce début d’année 2011.

Éric Zemmour a encore fait le buzz, à la suite de l’émission de Thierry Ardisson, « Salut les terriens », du 7 mars 2010, sur Canal plus en répliquant à Bernard Murat, à propos des jeunes de banlieue : « Pourquoi on est contrôlé dix-sept fois ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait ». Il doit être en promo pour son dernier bouquin (Mélancolie française, Fayard, 2010)[1].

Mais cette polémique est surtout stupide. Il est évident que dans les quartiers où il y a beaucoup de Noirs et d’Arabes, les trafiquants le sont aussi (outre le fait qu’y contrôler des jeunes signifie forcément y contrôler des Noirs et des Arabes). Il est par contre notoire que le trafic de drogue concerne tous les milieux, et que les trafiquants ne sont pas tous noirs ou arabes (sans parler du cyclisme où il n’y a pas beaucoup de Noirs). On peut douter aussi qu’on arrête des trafiquants grâce à des contrôles. Il y a plus de chance d’arrêter des consommateurs (qui sont éventuellement revendeurs pour payer leur dose).

Comme toujours, en ce qui concerne Zemmour, on a assisté à une levée de boucliers de la part des antiracistes[2]. À gauche, dans le cas de ce genre, on dit que les causes sont sociales et non raciales. Cela ne nie d’ailleurs pas le phénomène (et n’empêche pas de rire aux clichés ganja sur les rastas).

Il n’est pas nécessaire que Zemmour soit raciste. Il suffit qu’il tienne un discours qui plaît aux racistes pour qu’il joue un jeu dangereux. Ce type est obsédé par ces questions (un peu comme Finkielkraut). À une autre invitée de l’émission, Rokhaya Diallo, qui venait de lui parler de « la délinquance [qui] à cours dans les milieux que vous fréquentez », il répondait : « Entre le trafic de drogue et la délinquance en col blanc, il y a une petite différence. » Il a raison. Mais la délinquance en col blanc est beaucoup, beaucoup plus grave. Concrètement, en cas de crise économique généralisée, on va s’en apercevoir. Et c’est le cas en ce moment.

Un point de méthode correspond aussi à un schéma purement logique, qu’on peut caractériser à charge pour Zemmour (ou d’autres) : quand un délinquant est blanc, on ne le dit pas ; et à décharge : c’est évidemment parce que les Blancs sont majoritaires qu’on oublie de le mentionner. Avec à charge, un côté hypocrite, précisément selon le type de criminalité, ou selon le principe « blanc, normal ».

Zemmour ne dit pas que la délinquance avait pour cause la couleur de peau. Mais on peut considérer qu’il l’a sous-entendu. S’il veut ne pas le dire, il faudrait qu’il le précise, car tout le monde sait que le racisme joue sur ces sous-entendus. Ça aurait pour effet de rendre les gens moins cons au lieu de jouer sur la connerie. Dire que la délinquance a pour cause la couleur de peau signifierait d’ailleurs qu’il n’y avait pas de délinquance en France auparavant.

Puisqu’il est question, pour Zemmour lui-même, de l’importance de la délinquance, la question des drogues est un cas spécial. Les drogues illégales ne sont qu’un épiphénomène risible. Zemmour a doublement tort sur ce point. Le scandale est effectivement sa surreprésentation dans la répression, comparé à l’indulgence dans les autres domaines. D’autant que les drogues concernent surtout la santé du consommateur lui-même. Il n’y a aucune différence sur ce point entre les drogues licites et illicites. Les autres problèmes, comme la délinquance qui en découle, sont essentiellement les conséquences de la prohibition.

En l’occurrence, Zemmour est un peu faux cul. L’objectif actuel du gouvernement consiste à faire du chiffre en matière de délinquance pour préparer les élections et masquer éventuellement les autres problèmes (Zemmour participe donc à la campagne, comme les nombreuses émissions télé sur les faits divers). Il est donc parfaitement normal de viser la petite délinquance. D’autant que les pauvres sont plus nombreux que les riches ! C’est surtout du point de vue du nombre que le problème est social. On connaît aussi l’indulgence dont bénéficient les drogués riches. Pour ne fâcher personne, rappelons simplement le cas du ministre de la Culture du général De Gaulle, André Malraux, drogué notoire, qui ne devait pas s’approvisionner dans les banlieues.

Si on parle des conséquences, parlons de l’impact réel de cette petite délinquance (outre les moyens qu’on y consacre) ? La drogue ou la violence due à la drogue ne fait pas énormément de victimes en France. Si les drogues illicites étaient autorisées, elles en feraient probablement davantage. Mais on se trouverait alors précisément dans la configuration actuelle des drogues licites (tabac, alcool,…) !

D’une façon encore plus générale, la criminalité classique elle-même est surévaluée. Les homicides volontaires font environ 1 000 victimes par an en France[3]. Comme on connaît parfaitement le fait que les meurtres se passent souvent en famille, on ne voit pas très bien ce que le gouvernement ou la police peuvent faire contre. La délinquance routière, elle, cause beaucoup plus de décès : 5 000 actuellement (plus de 10 000 il y a une vingtaine d’années), et environ 200 000 blessés. Concrètement, un peu plus de prudence économiserait autant de vies que l’ensemble de la criminalité classique. Et cette délinquance routière n’est pas vraiment considérée comme telle (on parle bien d’« accidents »).

Il en est de même des accidents du travail (toujours « accidents ») avec environ 1 000 décès (accidents de travail et maladies professionnelles) et 65 000 incapacités permanentes. Dans les deux cas, les victimes sont pourtant de vraies victimes ! Ces décès concernent bien d’honnêtes travailleurs, qui ont souvent beaucoup de mal à se faire simplement indemniser. Le simple fait d’en parler aujourd’hui signifie sans doute qu’on est en train de revenir là dessus. On durcit les peines pour les chauffards, on remet en question les suicides à France Télécom, etc. Parler de la drogue comme le fait Zemmour fait régresser la question du risque au sensationnalisme électoral. Zemmour est connu pour critiquer le principe de précaution, qui renvoie précisément à ces victimes (dont il se fout, apparemment) !

Ne parlons pas non plus du délit de racisme, car on embarquerait la moitié des commentateurs sur Internet, ainsi que les directeurs des publications en ligne pour délit de presse. On connaît les discours insidieux qui feignent l’objectivité dans ce domaine, mais qui ne trompent évidemment personne, et surtout pas les racistes qui fonctionnent sur le mode du « je me comprends ». Il est notoire qu’ils se livrent à des campagnes en ligne, sous pseudonymes, pour enfoncer le clou dès qu’il est question de Noirs ou d’Arabes…, à la Zemmour.

Le maurrassisme (identitaire) latent est très répandu, même chez les personnes bien intentionnées (voir « Le néo-maurrassisme actuel comme incompétence »). Il ne faudrait pas être très sévère pour considérer Zemmour comme un délinquant, qui incarne le dérapage routinier et mondain d’un racisme qui est beaucoup plus vulgaire chez les gens moins cultivés que lui. Comme il le dirait lui-même, tout est une question de niveau.

Toujours au cours de l’émission d’Ardisson, il a cédé à ce racisme cultivé donneur de leçons aux indigènes ignares à propos du terme « discrimination »[4]. Non seulement il pérore pour enseigner à ceux qui l’ignorent (ce qui est bien bon de sa part) que « discriminer » signifie « choisir », mais il justifie les discriminations raciales, explicitement le droit de sélectionner des candidats sur n’importe quel critère, pour un emploi ou un logement, etc. En France, c’est un bien délit ! Que fait la police ?… Elle contrôle dix-sept fois les jeunes Noirs et les Arabes dans les banlieues[5]!

La tendance que Zemmour représente dans le champ politique est claire. Toujours chez Ardisson, à propos d’un article de la revue Les Inrocks, qui affirmait qu’il fallait se méfier d’Éric Zemmour parce qu’il était « un vrai réactionnaire ». Il a répondu :

« Dans les années 30, il y a eu une réunion de la 3e internationale sous domination stalinienne qui conseillait de taxer tous les adversaires de fasciste et de réactionnaire. […] et dans les années 80 les antiracistes ont fait la même chose… Les Inrocks continuent dans cette lignée, ils n’argumentent pas, ils insultent. Moi « réactionnaire » ça ne me vexe pas, je réagis à l’ordre dominant qu’ils représentent. Donc moi ça me va. Et si je fais de l’audience ça prouve que les gens sont intéressés par ce que je dis. Ça prouve qu’ils sont quelque part représentés par ce que je dis. C’est normal que je puisse m’exprimer. »

Puisque « réactionnaire » ne le gêne pas, pourquoi insulte-t-il ses adversaires en les assimilant aux staliniens, que Les Inrocks ne sont certainement pas ? Ce que disait Les Inrocks n’était d’ailleurs pas une insulte. Cela signifiait simplement qu’il représente un retour de l’idéologie réactionnaire sur le devant de la scène médiatique. C’est précisément ce que Zemmour revendique ! Il joue également sur les mots en disant qu’un réactionnaire est simplement « quelqu’un qui réagit (à l’ordre dominant) ». Il connaît parfaitement le sens des termes politiques. Un réactionnaire est quelqu’un qui veut le rétablissement d’un ordre ancien (dominant) antidémocratique, et qui joue sur les mots en disant cet air connu selon lequel « un réactionnaire est simplement quelqu’un qui réagit ». C’est presque un des traits de caractère réactionnaire par excellence que de donner les leçons d’étymologie. Ça fait deux fois !

Il en est de même de l’argument selon lequel Zemmour représente une minorité (ou une majorité) silencieuse qui demande à être représentée. Ceci est parfaitement connu pour être une revendication du Front national. Ce n’est pas illégitime, mais cela ne contredit en rien le fait que le FN, ou Zemmour, représentent bien les réactionnaires. Quand on ajoute ses obsessions et des déclarations selon lesquelles « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes », ceci confirme cela.

Éric Zemmour est un analyste politique informé. Dans les débats télévisés, il cloue le bec à ses contradicteurs qui ne sont pas aussi compétents que lui. Ce qui est souvent le cas de ceux qu’on lui oppose. En fait, il est bien naturel que tout le monde ne soit pas spécialiste de ces questions, et ne soit pas capable de justifier son propre vote. Pourtant, chacun peut être capable d’apprécier un comportement et de décider, ou d’agir, le moment venu. Dans le domaine politique, les convictions se manifestent « au feeling ». Zemmour, puisqu’il est un spécialiste, devrait se demander sérieusement à quoi correspond une position politique comme la sienne (ou son créneau marketing), qui va jusqu’à justifier les discriminations raciales.

Et pour être plus clair, Éric Zemmour devrait se demander s’il vaut mieux être un inculte qui fait le bon choix de la résistance au cours de la Deuxième Guerre mondiale, parce qu’il est patriote, de gauche, un peu gnangnan, droit-de-l’hommiste ou bobo (avant la lettre), ou bien un réactionnaire instruit, nietzschéen ou machiavélien, donnant des leçons d’étymologie (ou de philologie), qui aime l’ordre et la musique classique et finit par adhérer au parti nazi.

[P.S. Je pensais bien sûr à Heidegger]

Notes

1. Comme lui disait Ardisson, en recevant Zemmour dans cette même émission : « Vous avez dit : « Le système télévisuel actuel fonctionne avec des acteurs, des animateurs et des écrivains qui vont faire des promos sur le petit écran, moi je ne suis pas dans ce spectacle et je le dénonce. Je suis un hérétique de mon époque ». Et donc ce soir, nous sommes heureux d’accueillir un hérétique qui vient faire sa promo sur le petit écran. » [Retour]

2. Antiracistes que les racistes contemporains appellent des « bien-pensants », parce que les racistes (et Zemmour), ils ont enfin compris le truc de gauchistes. Ils ont mis le temps. Mais ils sont un peu cons, les racistes [Retour]

3. Soit 1,5/100 000 par an, ce qui est relativement peu. Aux États-Unis, qui nourrissent notre imaginaire, ils sont environ dix fois plus nombreux, et en Colombie, cent fois plus. En Colombie, ce n’est pas la drogue qui fait ces victimes, mais le narco-trafic qui est surtout une affaire d’argent (sur ce principe, on en voit d’ailleurs pas comment il va cesser). [Retour]

4. J’avais déjà relevé un cas semblable dans un article précédent « Racisme, Antisémitisme, Stéréotypes (R.A.S.) » :

Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit public à l’Université Rennes-I, dans un entretien à l’Observatoire du communautarisme, peut ainsi pontifier, elle aussi (décidément ! C’est pour ça qu’on les paye ?) : « Le mot ‘discriminer’ n’a a priori aucun sens péjoratif ou répréhensible puisqu’il désigne simplement le fait de distinguer, séparer, sélectionner ou discerner et vous m’accorderez qu’il est en principe tout à fait louable de savoir distinguer les êtres, les choses, les caractères ou les oeuvres ». On peut lui répondre aussi que n’importe quel imbécile (sans discrimination) sait pourtant qu’il existe plusieurs acceptions à ce terme.

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5. Certains contestent ce délit de discrimination. Il existe un précédent. On peut rappeler que le Front populaire avait instauré ce genre de délit et que le pétainisme s’est effectivement empressé d’abolir ces dispositions légales. En tout état de cause, on peut toujours souligner que des discriminations informelles existeront toujours. Mais cela enlève la possibilité de se revendiquer de l’élitisme républicains pour juger du mérite. Une bonne partie de l’argumentation de Zemmour s’écroule. [Retour]