Copé pour les 35 heures !

Jean-François Copé nous avait « Promis, j’arrête la langue de bois » (selon le titre d’un de ses livres). Il vient pourtant de nous faire une jolie prestation, dimanche 15 janvier 2012, sur France Culture, dans l’émission Radio France Politique. Mais il faut le comprendre, il est obligé de coacher l’UMP qui commence à s’agiter en ménageant la chèvre et le chou (pas de noms !). Il doit soutenir la réélection d’un président en chute de popularité, qui ne s’est pas encore déclaré candidat. Le gouvernement est en panne de réponse à la situation économique catastrophique à trois mois des élections. En même temps, Copé pense aux présidentielles de 2017, et doit se demander s’il est préférable que son camp perdre en 2012 (et comment y contribuer sans le faire remarquer), où s’il faut emmener les troupes à la victoire pour s’en attribuer le mérite. Ne parlons même pas des affaires, car les boules puantes volent bas en ce moment.

Comme je le disais il y a un an, à propos d’une émission de Ruquier (où, soit dit en passant, j’anticipais le remplacement d’Éric & Éric par une miss – au lieu de deux, j’étais pas loin) : « va-t-il nous refaire le coup des 35 h en 2017, en s’y prenant sept ans à l’avance ? ». Cela m’avait un peu énervé contre lui, très injustement, car je ne suis pas un politique. On s’excite, on s’excite, et on dit des mots qui dépassent notre pensée. On parle de « tête à claques », d’« enfumage ». Mais c’est qu’on ne mesure pas toute la subtilité du personnage qui doit concilier les différentes tendances d’un parti et des électeurs qui veulent tout et le contraire de tout. Je préfère ne pas y penser. Je ne sais pas faire. En fait, je suis incapable d’imaginer quelque chose de ce genre. Simple que je suis !

Bref, au cours de l’émission, il m’a donné la leçon que je méritais et que j’accepte humblement. Je reconnais le maître. Pas le mien. Ce n’est pas mon créneau. On ne peut pas jouer sur tous les tableaux. Mais je sais apprécier le bel ouvrage.

Comme je mentionnais l’expérience allemande de réponse à la crise par le partage du travail et le chômage technique, et que cette idée commence à se répandre chez les journalistes, il a donc été mis devant l’obligation de se contredire ou de persister dans l’erreur. Certes, il reprend encore l’antienne selon laquelle « le travail ne se partage pas », que j’ai fait remonter à Alfred Sauvy et dont j’ai démontré la fausseté (Le retour des 35 heures). Copé doit encore faire des progrès sur le sujet. Mais il a bel et bien reconnu que c’était pourtant le cas. Son astuce a été de dire que la solution n’est pas le chômage partiel, mais le travail partiel. Bien trouvé !

Rien à dire. On va faire comme ça : je dirai mes trucs et Copé traduira « en politique » et tout le monde sera content. Bon. Maintenant, ce n’est pas les 35 h qu’il faudra proposer, mais plutôt les trente ou les vingt-cinq. Copé pourra toujours dire qu’il va plus loin que la gauche (je commence à m’y mettre).

Une proposition concrète qui n’est pas encore dans les tuyaux : comme le principal problème du marché du travail est celui de l’entrée et de la sortie de la vie active, une solution serait de proposer un passage au mi-temps des seniors (pour faire passer la pilule de la prolongation d’activité) qui libérerait des mi-temps pour les jeunes. Je n’en dis pas plus. Je laisse Copé s’occuper des détails.

On fait une bonne équipe.

Voir aussi :

Populisme et «classes moyennes»

Résumé

Les journalistes et les politiques s’interrogent sur les classes moyennes qui votent FN en confondant analyse et indulgence démagogique en parlant de déclassement. L’examen d’un cas précis montre de façon effarante que l’affaire se résume à une incompétence économique qui ignore les bases de la comptabilité !

Analyse « de classe »

Une série d’articles tente de comprendre pourquoi les « classes moyennes » ou « populaires », « les ouvriers », votent Le Pen. Comme si ce n’était pas assez clair ! Comme si le vote de ces classes moyennes ou populaires était réservé à la gauche ! Il faudrait quand même que la gauche se rende compte que si les pauvres sont plus nombreux et si les pauvres votent à gauche, elle aurait dû être majoritaire depuis longtemps. Même si le découpage électoral favorisait frauduleusement la droite, on est bien obligé de constater qu’il existe d’autres facteurs que ceux de l’analyse marxiste traditionnelle. Certains essaient de sauver le dogme en prétendant que la gauche socialiste ne s’intéresse plus aux classes populaires. Mais les classes populaires en question pourraient voter à l’extrême gauche au lieu de voter Le Pen.

Ce sont des classes moyennes ou populaires « je-me-comprends » qui votent essentiellement contre l’immigration maghrébine et mondiale, sur le mode « on n’est plus chez soi ». Au moins, l’analyse marxiste classique parlait d’embourgeoisement pour expliquer le racisme et l’adhésion au fascisme. Aujourd’hui, ceux qui se prétendent la gauche de la gauche considèrent que l’embourgeoisement concerne les bobos mondialistes… qui votent à gauche. Allez comprendre ! On a parfaitement compris. Le point commun des populismes d’extrême gauche et d’extrême droite est d’avoir abandonné l’observation de leur époque pour se replier dans le folklore passéiste.

Certains se rendent compte de leur déconnexion avec la réalité. Ils vont donc étudier ces populations sur le terrain. Ce qui est méritoire et de bonne méthode, sous réserve de ne pas se faire les porte-parole de cette « désespérance » en reproduisant le discours du malade. Outre le biais classique du misérabilisme (coco/catho/bobo), ils partagent le manque de perspectives qui résulte de l’inaptitude à traiter ces questions. Il ne faut pas s’en étonner. Si on en est là, c’est forcément que l’incompétence s’est installée progressivement.

Mon analyse générale de ces questions, comme je l’ai manifesté à plusieurs reprises, est que ces pseudo-victimes négligent l’augmentation réelle de leur statut depuis les années 1980 (ou à plus forte raison 1950), surtout en ce qui concerne la condition ouvrière d’alors. Ce qu’ils regrettent est un statut protégé, colonial, avec un rang social supérieur aux indigènes. J’ai parlé des débouchés de la coloniale, des profs (de brousse) avec de nombreux boys (histoires qui faisaient la joie de notre jeunesse). Ascenseur social d’une époque où le statut se mesurait au nombre de domestiques. Contre la mondialisation, certains supposent que les autres pays doivent attendre, pour se développer, d’avoir notre permission (comme quand ils étaient des colonies) ou que l’égalité socialiste et la pureté écologique soient réalisées. Il est clair que ce n’est pas comme ça que ça marche. Ce n’est même pas la peine d’en parler.

Solution « comptable »

Un intéressant contraste vient d’avoir lieu dans le journal en ligne Médiapart entre un article qui étudie cette « classe moyenne » et un autre qui la juge. Le 4 janvier 2012, un article de Rachida El Azzouzi et Mathieu Magnaudeix, s’intéresse au supposé déclassement des banlieues pavillonnaires : « Ouvriers, employés, ces oubliés qui vivent la rage au cœur ». Un article du blog d’Yvan Najiels, « Les Thénardier votent Le Pen », le 11 décembre 2011 (répondant lui-même à un article sur les ouvriers lepenistes de Moselle) fait une analyse classique qui distingue les bons prolétaires et les traîtres à leur classe. C’est l’état de l’art de l’analyse de gauche. Mais ce n’est pas la solution.

Depuis quelque temps, on peut constater une manifestation de cette incompétence, de façon récurrente, obstinée, et inconsciente d’elle-même, malgré les remarques répétées qu’on lui adresse. Une rubrique de la revue en ligne Rue89, récemment absorbée par le Nouvel Observateur, s’intéresse au « porte-monnaie » des Français, en énumérant les dépenses d’une personne sans en distinguer réellement la nature (et en considérant le salaire d’une seule personne quand bien même il s’agit d’un ménage). La compétence des journalistes économiques français est à peu près nulle. La gauche n’est pas étrangère à cette situation. On parle donc bien ici de la compétence économique des classes moyennes-supérieures françaises.

Quand les classes moyennes-basses des zones pavillonnaires se plaignent de ne pas arriver à joindre les deux bouts, il est bien question de budget des ménages. L’article des journalistes de Médiapart écoute les plaintes de leurs interviewés, mais il ne dévoile pas leurs budgets. Il rapporte cependant un échange avec l’urbaniste Laurent Davezies qui révèle que « sept habitants sur dix, en très grande majorité des ouvriers ou employés, sont propriétaires. (…) Leur revenu par habitant est supérieur de 20% à la moyenne nationale, mais ils touchent moins de prestations sociales, type retraites ou RSA » (c’est moi qui souligne). Et ces ouvriers et employés se plaignent que les autres sont des assistés.

On a donc la solution. L’incompétence économique des journalistes, des gens de gauche et des ouvriers et employés réunis, leur fait ignorer que le remboursement d’emprunts de biens immobiliers, qui grève leur budget, constitue une épargne. Comme on le fait remarquer sans cesse aux journalistes de Rue89, chaque mensualité pour rembourser un prêt immobilier, ou un tracteur (pour un paysan), doit être considérée comme un investissement, et non comme un loyer. Ce faux « peuple » peut regretter le temps où il touchait les allocations logement (c’est sans doute ce qu’il reproche aux autres), en oubliant qu’il a bénéficié de prêts à taux zéro, d’exonération d’impôts sur l’épargne logement, de primes à l’installation pour les paysans, à l’isolation ou à l’équipement en panneaux solaires (s’ils ont la fibre écolo – tous bobos, disais-je), etc.

Chaque mensualité payée correspond à une capitalisation. Un ménage qui touche deux salaires moyens (cf. « supérieur de 20% à la moyenne nationale »), de 2 000 euros par mois, soit 4 000 euros, peut payer, par exemple, 1 500 euros par mois de remboursement d’emprunts. Il épargne donc 1 500 x 12 = 18 000 euros par an. Évidemment, il a 1 500 euros de moins à dépenser chaque mois. D’autant qu’en tant que propriétaire, il paie désormais des impôts fonciers et doit financer lui-même les gros travaux. S’il habite loin du centre, il doit faire des heures de transport et dépenser plus d’argent pour l’essence. Mais c’est son choix. Il regrette sans doute de ne pas être assisté.

Ce ménage se constitue une épargne, et surtout, au bout de dix ou vingt ans, « il n’aura plus à payer de loyer ». C’est généralement une des raisons de cet investissement. Ses difficultés sont passagères, de sa seule responsabilité, et sans doute un peu plus importantes qu’elles le devraient, s’il s’est laissé aller à voir un peu trop grand, comme c’est probable. C’est un peu les subprimes (crédits immobiliers accordés sans précaution) à la française. Et il accuse les autres de son sort.

C’est bien de cela qu’on parle. Tout le monde le sait. La gauche se trouve obligée de défendre des petits propriétaires « blancos » avec un discours prolétarien (ouvrier/locataire). Elle n’intègre pas les règles comptables de base qu’elle ignore le plus souvent, ou ne les prend pas en compte quand elle les connaît (il faut avouer que les politiques de tous bords sont dans ce cas, d’où la situation des finances publiques). Le FN jette de l’huile sur le feu en profitant de la médiocrité générale. Les intellectuels font des leçons de morale et d’histoire. La routine !

Je parlais ailleurs de « néo-maurrassisme par incompétence ». Je viens de démontrer que la simple inculture économique était la cause, à travers ce cas concret parfaitement quantifiable, du problème actuel des classes moyennes qui ne connaît pas son bonheur de petit capitaliste, que la gauche et les journalistes ne savent pas analyser, et que la droite sous-traite au Front national.

Voir aussi :

Godard et la solution à la crise grecque

La revue Internet Slate nous fait partager les lumières de Godard qui, dans une interview du Guardian, du 12 juillet 2011, « Jean-Luc Godard: ‘Film is over. What to do?’ » outre ses nouvelles théories sur le sampling cinématographique, nous propose une solution originale à la crise grecque. Comme les Grecs, avec Aristote, nous ont donné la logique, il suffit de payer des royalties à la Grèce chaque fois que nous utilisons le mot « donc » dans nos raisonnements et la Grèce sera sauvée.

Il plaisante. Godard n’est pas très logique avec lui-même puisqu’il qu’il est contre le droit d’auteur. Il le réaffirme dans le même article à propos du sampling, comme il l’avait dit dans un autre article « Le réalisateur Jean-Luc Godard se déclare anti-Hadopi » publié par Olivier Robillart le 19 mai 2010 : « Un auteur n’a aucun droit. Je n’ai aucun droit. Je n’ai que des devoirs. Je suis contre Hadopi, bien sûr. Il n’y a pas de propriété intellectuelle. » De là à dire que l’illogisme est la cause de la crise grecque, il n’y aurait qu’un pas que je serais tenté de franchir.

Mais l’idée n’est pas si idiote, si on lui enlève toute la confusion qui fait de Godard « le roi du montage ». C’est ainsi qu’on peut qualifier l’absence de lien logique, « parataxe », qui caractérise son cinéma. Il ne veut pas nous raconter d’histoire, comme il le revendique en faisant de nécessité vertu. C’est son problème… et celui de ses spectateurs !

La situation actuelle de la Grèce, comme je l’ai indiqué ailleurs, réside dans le fait qu’elle ne possède pas de secteur où investir pour utiliser les aides de l’Europe. Le tourisme bon marché subit la concurrence de la Turquie, le tourisme de luxe et culturel celui de la France, de l’Italie, et des nouveaux pays du monde qui s’ouvrent aujourd’hui. Les faibles moyens du pays ne lui permettent pas de concurrencer les nouvelles puissances. Les créneaux impersonnels de casinos ou de complexes de loisirs géants lui feraient perdre ses avantages culturels traditionnels. Le pays est limité géographiquement. Les jeunes ne trouvent pas de travail à la mesure d’une population éduquée.

Dans ce contexte, un facteur aggravant est précisément le recul de la culture classique. La langue grecque n’est plus apprise dans le cursus scolaire européen. La solution est toute trouvée. Il suffit pour la jeunesse éduquée d’émigrer quelques années, avec éventuellement le soutien de l’Europe, pour renouveler la diffusion des études de langue grecque classique. C’est un projet culturel qui pourrait recevoir l’approbation générale de tous les pays qui s’inquiètent de la baisse de niveau culturel. Il en résultera un renouveau du tourisme de haut niveau qui procurera une rente éternelle au pays.

C’est sans doute, inconsciemment (ou confusément), ce que voulait proposer Jean-Luc Godard. Je n’ai fait que traduire (tel Champollion grâce à la pierre de Rosette). Et si ça marche, je mérite bien des cours de grec ancien et moderne avec séjour illimité gratuits à vie dans le pays.

Voir aussi :

Protectionnisme ?

La crise grecque a fait monter d’un cran l’ardeur des euro-sceptiques et des souverainistes. Il est assez probable qu’ils commencent à être majoritaires dans la population française, comme au moment du rejet de Traité constitutionnel européen en 2005. Ils voient déjà la fin de l’euro et de l’Union européenne et le retour aux frontières nationales, au franc et au protectionnisme. La démondialisation est pour demain.

J’ai déjà mentionné qu’on semblait regretter la période de l’Après-guerre, voire de la guerre froide et de la bonne vieille opposition droite/gauche, où la gauche était une vraie gauche et la droite une vraie droite. Et pourquoi pas souhaiter le retour du rideau de fer et de l’URSS tant qu’on y est ? J’ai aussi souligné que cela correspondait aussi à la période coloniale où l’on trouvait facilement des emplois d’expat dans l’administration, avec prime d’éloignement, logement de fonction et les nombreux boys indigènes qui donnaient toute la mesure de l’ascenseur social d’alors. « Le temps béni des colonies » (refrain). Une recolonisation est peu probable et les Trente glorieuses reposaient sur trois facteurs essentiels qui n’existent plus : la reconstruction, le baby-boom et la modernisation vers la société de consommation (voir mon commentaire du livre de Fourastié pour plus de détails). Le marché actuel est largement une économie de renouvellement.

Le premier accroc à la solution protectionniste concerne les conséquences de l’abandon d’un marché mondial. La chose est facile à comprendre. Chaque état ne dispose pas forcément de toutes les ressources nécessaires à sa survie. On a une idée de ce que donne l’autarcie avec la Corée du nord ou l’ancienne Albanie. La crise grecque montre que les ressources du tourisme et de quelques armateurs ne sont pas suffisantes. L’élévation du niveau de vie grec y a favorisé la Turquie comme destination du tourisme de masse. On pourrait essayer d’attirer les riches chinois et russes. Mais il faudra alors faire face à la concurrence de l’Italie, de l’Espagne et de la France. Les Grecs n’ont pas trouvé de relais de croissance après l’euphorie de construction des Jeux olympiques de 2004 et les mauvaises habitudes de pots de vin qui vont avec ce genre de projet. S’ils reviennent à la drachme, cela signifie qu’ils essaieront d’attirer de nouveau les touristes avec des prix plus bas. La conséquence sera donc un retour à la situation antérieure avec le niveau de vie correspondant, mais toujours la concurrence turque. Pour l’éviter, il faudrait obliger les Européens à prendre leurs vacances en Grèce.

L’Europe avait pour fonction de tenter d’équilibrer les développements régionaux, d’où la situation des Grecs, et d’autres, qui ont abusé des fonds communautaires. Le protectionnisme aurait précisément pour conséquence d’exacerber la concurrence entre les pays de l’Union. Chacun peut toujours tenter le coup. Mais il y aurait des gagnants et des perdants. Et de toute façon, une dévaluation compétitive revient bien à baisser les salaires. C’est la situation actuelle que les Grecs refusent pourtant. J’ai déjà parlé de ce genre d’astuce à propos de l’heure d’été : si on avait obligé les gens à se lever une heure plus tôt, ils auraient refusé. En avançant la pendule d’une heure, ils l’acceptent. On peut toujours trouver cela plus respectueux de la volonté populaire, mais cela revient au même.

On parle aussi de reconstituer une industrie partiellement délocalisée, ce qui ne se fait pas en une ou deux années. L’absence d’investissement industriel signifie aussi que les qualifications ouvrières supérieures ont migré vers le Japon, la Corée, Singapour, la Chine, etc. Elles ne sont pas remplaçables immédiatement. En outre, un certain nombre de matières premières qui ont fait la gloire de l’industrie française (ou européenne) sont épuisées. Aujourd’hui, on néglige le rôle de ces matières premières en prétendant que la richesse dépend de produits à forte valeur ajoutée. Mais quelle serait la situation du Royaume-Uni, de la Norvège, sans le pétrole de la mer du Nord ? L’Écosse voudrait-elle son indépendance si elle ne lorgnait pas sur ces ressources ?

Vouloir restaurer l’industrie de la grande époque est une belle idée, mais comme je l’ai dit aussi à propos des indignés espagnols, l’ambition des jeunes qui ne trouvent pas d’emploi n’est pas de travailler comme ouvrier agricole, ou en usine comme OS, puisqu’ils n’ont pas de qualifications. De toute façon, la productivité industrielle a beaucoup augmenté. La production d’automobiles par salarié de 10 véhicules par an dans les années 1970 à 70-100 dans les années 2000 (mais il faut sans doute tenir compte du recours massif à la sous-traitance). Un texte de la CGT nous dit que : « Il y a quarante ans, 110 000 personnes travaillaient à la Régie Renault. Aujourd’hui, elles ne sont plus que 45 000 pour réaliser cinq à six fois plus de véhicules par salarié. » On voit que la productivité est la véritable raison de la baisse d’effectifs industriels.

Jean Fourastié notait cette conséquence de la croissance de la productivité agricole : une chute de 11 millions d’agriculteurs en 1700 à 2 millions en 1975 (700 000 aujourd’hui). On constate une division par plus de cinq, puis quinze récemment, pour une population française qui a presque quadruplé en trois cents ans, soit soixante fois moins d’agriculteurs au final ! La conséquence fut la transformation de la structure des qualifications, d’abord vers l’industrie, puis dans les services. La solution n’est pas non plus la consommation intérieure (« Acheter français ! »), mais la vente de produits français à l’étranger pour se procurer ce dont un pays manque. Une économie complexe ne peut pas tout produire sur place (spécialement les petits pays), il faut bien échanger. Et pour l’exportation, la concurrence des produits chinois et autres, dont nos concurrents européens, persiste sur le marché mondial. On n’est plus en régime de marché captif. C’était à cela que servaient les colonies !

Le principe de l’Europe reposait sur une homogénéisation progressive des pays et des régions européennes. Contrairement à la Grèce et au Portugal qui n’ont pas trouvé de relais de croissance, l’Irlande a fait du dumping fiscal pour attirer les entreprises. Ça a marché un temps, et l’Irlande a servi de modèle (parce que les analystes privilégient le court terme), mais les délocalisations en Europe de l’Est ont stoppé plus rapidement une croissance qui devait s’arrêter naturellement avec l’augmentation du niveau de vie. Le but était le rattrapage. Mais dès qu’on est plus riche, on tente de faire cavalier seul. C’est tout le sens du retour aux économies nationales. Chacun espère tirer seul son épingle du jeu. On sait que les riches ne veulent pas payer pour les pauvres, car ils oublient toujours que les pauvres sont leurs clients, comme on l’a vu entre l’Allemagne et la Grèce. La solution envisagée revient au final à une séparation des riches et des pauvres dans ce qu’on appelle le « stade Dubaï du capitalisme » et que j’ai appelé la « monégasquisation ».

On croit légitime la critique des institutions européennes en se fondant sur les identités nationales et les différences linguistiques. C’est la banalisation d’une forme de maurrassisme. Le paradoxe est qu’on se revendique de la nation pour abandonner ce qui fait la nation, une forme de solidarité. Mais les souverainistes de gauche et de droite se trompent. Ils se retrouvent bel et bien dans la problématique américaine de la critique de l’État fédéral par les Républicains ou le mouvement des Tea parties, avec la même inconséquence. Ce qui demanderait de redéfinir les divisions politiciennes habituelles.

En refusant la constitution d’une supranationalité européenne, on penche pour la stratégie qui existe explicitement en Italie du nord, en Flandre, en Catalogne, à Neuilly, etc. Ce qu’on refuse est simplement la solidarité envers les pauvres : Wallonie, sud de l’Italie, pays de l’Est, Grèce, Portugal (en plus des immigrés, évidemment). C’est effectivement un retour de la lutte des classes. Et les pauvres ont perdu, car ils sont « dénationalisés » : transformés en immigrés de l’intérieur comme au bon vieux temps. La nouveauté est la complicité de la gauche de la gauche qui a arrêté de penser dans les années 70 et se retrouve transportée dans les années 30 avec sa solution nationale. La gauche a toujours eu un problème avec cette question, comme le reconnaissait Madeleine Reberrioux, qui ne voulait sans doute pas admettre que le populisme était essentiellement fasciste.

La situation européenne est plus extrême que la situation américaine puisqu’on exige le retour des souverainetés contre l’État fédéral, et qu’on envisage même la sécession de régions. Certaines on déjà eu lieu, comme en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie. Car bien que cela soit mentionné de temps en temps pour comparer les PIB, de la Californie en particulier, on n’envisage pas vraiment l’éclatement des États-Unis. Il faut en déduire que les riches américains sont plus conscients qu’on le croit généralement qu’ils ont besoin de pauvres. En Europe, on semble préférer qu’il y ait des pays riches et des pays pauvres, des régions riches ou des régions pauvres.

On parle de protectionnisme, qui signifie une préférence nationale en ce qui concerne les hommes et des droits de douane pour les marchandises. Mais il faut en conclure que la sécession des régions serait effectivement possible pour instaurer une préférence régionale et des droits de douane régionaux, et pourquoi pas locaux (monégasquisation), comme les barrières d’octroi avec « droit de cité » de l’ancien régime. C’est ici qu’on s’aperçoit de l’erreur. Les grands pays (les États-Unis sont même un continent) peuvent prétendre à une sorte d’autarcie, s’ils sont suffisamment diversifiés, et s’ils possèdent justement des régions riches comme donneur d’ordre et des régions pauvres comme réservoir de main-d’oeuvre. Les petits pays sont condamnés au commerce international, et sont devant l’évidence locale qu’il existe des riches et des pauvres. Il faut comprendre la géopolitique urbaine. Monaco ou la Suisse, Dubaï, La Défense, le centre des grandes capitales (Paris, Londres), vivent du travail des immigrés ou des banlieusards riches. Les quartiers pauvres, les autres régions vivent du travail des immigrés pauvres. C’est simplement un peu masqué en Europe où les habitats sont plus concentrés. En Europe, on préfère la mixité sociale !

J’ai déjà parlé de ce phénomène à propos de ce que j’ai appelé « le modèle antillais », dont je disais :

Quand on évoque la situation de ces îles, on les caractérise généralement par la dépendance de la métropole et le règne de l’assistanat. Ce n’est pas une vision correcte. Le problème de la situation des Antilles est plutôt lié à des conditions très spéciales. La caractéristique coloniale initiale a été artificiellement maintenue par des primes d’éloignement pour les fonctionnaires et les retraités. L’insularité a conservé des monopoles, anciennement détenus par les seuls békés (descendant des anciens colons esclavagistes), et l’entrée des marchandises est surtaxée en Guadeloupe et Martinique (« octroi de mer » jusqu’à 28 %, voire 40 %), [ce qui provoque] « l’enrichissement sans cause des compagnies pétrolières », comme dit le Secrétaire d’État à l’outre-mer, Yves Jégo. Dans une telle situation, n’importe quel département de France métropolitaine subirait une hausse du coût de la vie qu’il serait nécessaire de compenser par des mesures clientélistes qu’on pourrait toujours appeler de l’assistanat. On observe d’ailleurs plus ou moins la même situation en Corse. Les Antillais et les Corses ont le tort de considérer qu’il s’agit une conséquence de la situation coloniale. Il s’agit plutôt d’une démonstration des conséquences de l’isolationnisme que certains préconisent comme solution aux crises.

Ce qu’on propose avec le protectionnisme est simplement un retour aux féodalités de l’ancien régime, où le travailleur est attaché à sa glèbe. Ce qui est quand même assez peu réaliste du fait de l’existence de moyens de transport. Mais c’est justement cette incapacité à penser le monde moderne tel qu’il est (avec toujours des riches et des pauvres) qui provoque le rejet contradictoire de l’immigration et des délocalisations, dont on utilise pourtant la force de travail pour le confort de la classe moyenne.

Voir aussi :

Persépolis contre Carthage

Des manifestations islamistes ont eu lieu, en Tunisie, contre la diffusion du film Persépolis (2007), de Marjane Satrapi. Juste après la Révolution de jasmin, cela a déclenché une certaine inquiétude devant la montée du péril islamiste et les tentations hégémoniques du parti Ennahda qui est arrivé largement en tête aux élections. C’est sans doute, avec la déclaration des insurgés libyens en faveur de la charia, ce qui a motivé Charlie hebdo, renommé Charia hebdo pour la circonstance, de faire une couverture représentant Mahomet disant : « 100 coups de fouet si vous n’êtes pas mort de rire ». Cela a valu au journal satirique un attentat qui a détruit ses locaux, à Paris dans la nuit du 1er au 2 novembre 2011. Malgré quelques réprobations de l’attentat, certains représentants des musulmans français se sont quand même élevés contre le fait de représenter le Prophète. Or, il se trouve que la colère des islamistes tunisiens avait précisément le même genre de motif. La réalisatrice iranienne aurait représenté Dieu (Allah pour les intimes) comme un vieillard barbu. Ce qui est interdit par la religion musulmane.

Dans le cas de Charlie, les dessinateurs n’ont évidemment pas à se plier à une injonction d’une religion à laquelle ils ne croient pas. On peut concevoir qu’un croyant soit choqué par certains traitements de sa religion. Mais il devrait comprendre qu’il s’agit d’un point de vue extérieur, éventuellement mal informé (pour expliquer les erreurs factuelles). Il n’y a pas de raisons qu’une norme culturelle soit partagée a priori, et les interdits du croyant ne peuvent pas, par définition, s’appliquer aux incroyants. Sinon, toutes les religions du monde pourraient imposer leurs rituels à toute la planète. Ce qui reviendrait à une conversion forcée et à un syncrétisme généralement contesté par les croyants eux-mêmes.

Pour le cas de Persépolis, on peut admettre qu’il s’agit bien d’un blasphème si la réalisatrice est de culture musulmane. On peut argumenter qu’il s’agit de la vision d’une petite fille, qui voit Dieu comme une sorte de grand-père. Mais il n’est pas illégitime de faire remarquer à la réalisatrice qu’elle commet une grosse bourde culturelle. Ce qui pour un intellectuel (que sont les religieux dans un contexte non laïque) équivaut bien à un blasphème. Cela peut aussi s’apparenter au constat d’une conception populaire qui indique que l’idéal musulman abstrait n’est pas réellement assimilé. Ce phénomène, frisant l’hérésie, avait été constaté par les études de sociologie religieuse quand les prêtres se sont souciés de faire des enquêtes sur l’assimilation réelle des dogmes catholiques.

Une autre explication de cette erreur est l’influence de l’imagerie chrétienne, du fait de l’hégémonie occidentale. Les médias actuels tendent aussi à imposer une représentation visuelle. Du fait de la mondialisation culturelle, une image disponible s’impose forcément à un objet qui en manque. Si on y pense, l’interdit de l’image rejoint le rejet de la télévision par certains intellectuels. Ils préfèrent eux aussi la civilisation du livre qui valorise l’abstraction. L’image correspond à une forme populaire d’expression des idées, où un puriste peut voir une altération, comme la mise en image d’un roman limite la représentation à l’interprétation du réalisateur.

L’islam est un monde qui avait réussi à maintenir l’interdit populaire de la figuration. C’est difficile à concevoir pour un Occident qui en a fait, au contraire, une forme d’idéal. Sur le plan culturel, la question se pose de savoir à quoi correspondent l’« imaginaire » populaire dans un système sans images. Est-ce le règne de l’algèbre contre la géométrie ?

Vouloir imposer une disparition des images semble être un rêve d’intellectuel qui ne comprend pas que l’abstraction n’est pas accessible à tout le monde. Sur le plan social, cela correspond à l’existence d’une masse inculte absolument contrôlée par une élite. S’ajoute le point, que j’ai déjà signalé, de l’ancienne clôture religio-culturelle des civilisations. Ces conditions ne sont structurellement plus possibles du fait de l’éducation de masse et de la mondialisation, qui portent à la connaissance de tous l’existence d’autres cultures.

Sur le plan concret, les islamistes n’ont pas compris le fonctionnement de la société médiatique actuelle. La censure, qui existait encore dans les années soixante-dix en France, n’est pas, de nos jours, le meilleur moyen d’interdire la diffusion d’une oeuvre dans le grand public. On se demande bien pourquoi d’ailleurs. Le meilleur moyen de censure est de ne pas en parler et de noyer le public sous des torrents de conneries. À supposer qu’un film soit jugé subversif, ce qui est largement une illusion d’intellectuels, il servira de moyen de légitimité culturelle à une petite élite de cinéphiles. Au mieux, s’il trouve une diffusion plus large, il sera apprécié sur le plan esthétique ou comme provocation. Cette exploration formelle sans réelles conséquences est précisément la fonction de l’art.

 

Voir aussi :

De la Grèce à l’Espagne, via les États-Unis




Résumé

Les indignés américains manifestent contre leur propre endettement. Les classes moyennes n’ont pas compris que tout le monde ne peut pas faire partie de la classe supérieure. Ce qui est pourtant encore le cas au niveau mondial.


Les indignés américains manifestent contre leur propre endettement. Un article de Corine Lesnes (avec Delphine Halgand) dans le Monde du 27 octobre 2011, « Les étudiants américains écrasés par leurs dettes », donne la clé du problème. On sait que les études universitaires sont payantes aux États-Unis. L’article présente un étudiant qui se plaint d’un endettement de 70 000 dollars (50 000 euros), alors même qu’il bénéficie d’un job d’assistant professeur qui lui rapporte 15 000 dollars par an. Ce qui satisferait bien des indignés européens.

Les fameuses « classes moyennes » refusent donc de payer les études qui les conduiront dans les classes supérieures. C’est bien ça le problème. Elles ne contestent pas la hiérarchie, ni la concentration exagérée des richesses, elles veulent arriver au sommet du « rêve américain » sans en payer le prix. Elles ne comprennent pas la nouvelle stratification sociale, dont j’ai déjà parlé, avec une minorité de super-riches, une immense majorité de classes moyennes, et une minorité de pauvres, généralement immigrée, de préférence sans papiers, c’est-à-dire sans droits. Les mieux intentionnés s’en préoccupent, la majorité s’en fout et considère même que les plus pauvres sont leurs concurrents ou à leur charge alors qu’ils sont à leur service. Comme je le disais à propos des indignés espagnols, leurs revendications de diplômés ne concernent pas les postes d’ouvriers agricoles.

À propos de la Grèce, je notais ce mois-ci que la démocratie consiste simplement dans le fait d’assumer les dépenses que les représentants du peuple décident, généralement au profit des classes moyennes. Soit les étudiants payent eux-mêmes leurs études, soit elles sont financées par la collectivité. Elles ne sont pas gratuites. Elles correspondent dans les deux cas à une dette que les étudiants rembourseront individuellement ou en tant que contribuables. Les Américains veulent-ils adopter le système européen où les pauvres payaient pour les étudiants riches. C’est bien ce que signifiaient les statistiques « à la Bourdieu » dont la gauche se gargarise. La nouveauté, quand presque tout le monde fait des études (classes moyenne majoritaire), c’est bien que tout le monde paie pour tout le monde, c’est-à-dire plus ou moins chacun pour soi.

L’illusion se dégonfle donc du fait de l’augmentation des classes moyennes. Le nombre de défauts de paiement des emprunts étudiants augmente et la faillite personnelle n’est pas prévue dans leur cas. Comme le dit l’article du Monde, Obama veut y remédier. Mais il utilisera pour cela des fonds publics, c’est-à-dire des impôts, que les Américains, comme les Grecs, refusent de payer.

Le comique de l’histoire est que « Les experts craignent un impact sur la consommation ». En clair, des étudiants endettés ne pourront pas acheter des automobiles et des pavillons de banlieue, autres éléments de base du rêve américain,… de l’époque où les classes moyennes ne faisaient pas d’études supérieures. C’est sûr qu’il vaudrait mieux que les études coûtent moins cher pour pouvoir s’acheter une bagnole.

L’autre solution est l’endettement global, mais c’est bien sûr une fiction qui dépend du préteur en dernier ressort, c’est-à-dire la Chine actuellement, par l’intermédiaire des banques, qui prennent une forte commission au passage. On conçoit qu’on s’oppose à la « dictature de marché ». Mais cela risque de signifier qu’on est en train de voler les épargnants chinois, c’est-à-dire les pauvres. Définition du pauvre : qui travaille beaucoup pour pas cher au profit d’autres personnes qui ont fait des études. Ouf ! L’ordre du monde est sain et sauf.

Voir aussi :

Théorie de la crise

Résumé

La crise actuelle généralise le phénomène des bulles à toute l’économie mondialisée. Une classe moyenne massive en est la complice et la victime dans la mesure où la démocratie met le citoyen devant ses responsabilités. Les escroqueries boursières habituelles deviennent une simple autofiction. Le taux d’intérêt, en dernière analyse est justement la cause réelle des bulles.

Croissance et bulles

Ce qu’on appelle actuellement « la crise » est un effet assez simple de la généralisation du phénomène des bulles boursières à toute l’économie. Par le passé, ce qu’on appelle l’« économie réelle » produisait un surplus qui était investi dans des projets d’activités nouvelles ou d’expansion d’activités anciennes. Mais le propre de l’investissement est de constituer un pari sur l’avenir. En bourse, la valeur d’une action correspond à la valeur future de l’entreprise. On ne raisonne pas à valeur supposée constante. Comme les entreprises n’attirent pas les investisseurs en présentant des perspectives de baisse ou de stagnation, la bourse est structurellement un miroir aux alouettes.

Sur le fond, il n’y a pas de problème. Dans les pays riches, l’économie réelle des deux derniers siècles se caractérise par une forte croissance due à de nombreuses innovations. Cette croissance se poursuit actuellement au niveau mondial. Les pays émergents connaissent des taux de croissance à deux chiffres, surtout dans certaines zones, même si la moyenne globale est un peu inférieure à 10 %. Ce n’est pas le cas des pays anciennement développés, qui auraient plutôt des zones en forte décroissance, même si la moyenne globale est encore positive à 1 ou 2 %. Ils en sont actuellement réduits à chicaner sur les décimales.

La crise grecque correspond au premier volet de l’explication de la situation actuelle. Ces trente ou quarante dernières années, progressivement, les pays riches ont truqué les comptes, en consommant à crédit pour soutenir artificiellement la croissance. L’économie réelle continuait à croître du fait du progrès technologique qui se poursuit indépendamment de toute façon. L’effet de bulle est masqué puisque la consommation suit. Cet effet apparaît seulement quand, comme dans la bulle Internet de 2000, la valeur des entreprises est surévaluée, non dans l’absolu, puisque cette valeur est atteinte dix ans après, mais dans la prévision de la rapidité à l’atteindre, et bien sûr dans le nombre des start-ups survivantes. L’effet ne concerne que les spéculateurs.

Endettement et cadeaux fiscaux

Évidemment, la limite finale des relances par la dette est la capacité d’endettement. En ce qui concerne l’État, quand un budget est en déséquilibre, c’est que les politiques font des cadeaux fiscaux aux citoyens puisque la démocratie consiste essentiellement dans le fait que les citoyens assument eux-mêmes les dépenses de la collectivité. En France, la Révolution a simplement remplacé les impôts par les contributions. En Amérique, les Tea parties veulent rejouer la suppression des taxes sur le thé de la Révolution américaine. Mais la seule alternative est de payer des impôts à Washington (ou dans chaque État) plutôt qu’à l’Angleterre. Benjamin Franklin a déjà tranché sur le fait qu’il n’y avait que deux choses certaines, la mort et les impôts. Certains n’ont apparemment pas encore compris.

Les politiciens rivalisent d’imagination pour faire des cadeaux fiscaux, aux plus riches qui financent leurs campagnes, aux plus pauvres par des exonérations et aux classes moyennes par les investissements inutiles pour entretenir l’activité. La solution classique était de reprendre d’une main ce qu’on donne de l’autre ou de déshabiller Pierre pour habiller Paul. La nouvelle solution de l’endettement permet de contenter tout le monde, provisoirement. Les nouveaux riches, comme les anciens, ne veulent pas partager et payer pour les pauvres. La masse des classes aisées des pays riches a amplifié le phénomène d’évasion fiscale et de cadeaux fiscaux. La privatisation a fait le reste en mettant sur le marché les bijoux de famille.

Mondialisation et classes moyennes

En fait, ce système a bénéficié des restes de la guerre froide qui divisait le monde en deux. Les pays riches ont été les seuls à concentrer le développement, au détriment du bloc de l’Est, Chine comprise, qui persistait dans un isolement volontaire, et des pays du Sud, qui étaient laissés de côté. L’effondrement de l’Est a ouvert le marché et relancé la machine. Les progrès techniques ont fini par se diffuser au Sud. Un véritable processus de développement a commencé du fait de la constitution d’une bourgeoisie locale qui concentre d’énormes richesses dans les pays producteurs de matières premières. Mais il est encore masqué et obéré par une démographie galopante au Sud.

La mondialisation demande de remettre les choses à plat. La classe moyenne des pays riches est encore plus riche qu’ailleurs. Une bonne moitié de la population est très à l’aise, mais se rend compte qu’elle n’est plus le sommet de la pyramide mondiale, en comparaison avec les classes très supérieures des pays émergents, outre celles de leurs propres pays. Cette classe moyenne supérieure se sert de la misère des pauvres ou des précaires pour se faire plaindre ou pour s’associer aux classes moyennes inférieures, toujours bien plus riches (en comptant les prestations sociales) que les innombrables pauvres des pays émergents.

J’ai proposé une analyse qui considère que la structure pyramidale des richesses n’existe plus dans les pays riches. Dans un article précédent, « Populistes contre bobos », j’ai montré la nouvelle sociologie que ne comprennent pas les analystes qui ne veulent pas contrarier leur clientèle. En fait, contrairement à ce qu’on entend, l’ascenseur social a trop bien marché. Une classe moyenne majoritaire remplace avantageusement le tiers état et refile le mistigri à un reliquat d’exclus qui remplace le sous-prolétariat (mais l’ancienne analyse était sans doute déjà fausse) :

X
X X X
X X X X X X X X X
Situation ancienne : « Tiers état » majoritaire
X
X X X X X X X X X
X
Situation nouvelle : Classe moyenne majoritaire

La situation actuelle résulte de la constitution d’une classe moyenne massive, qui considère qu’elle est maltraitée aujourd’hui parce qu’elle avait été choyée par l’endettement avec le soutien artificiel de l’économie, comme en Grèce. Les dépenses des très riches qui servent actuellement de repoussoir, et surtout de fantasme, profitent essentiellement aux fournisseurs de services haut de gamme que remplissent les professionnels des classes moyennes supérieures. Le piège de la rigueur est bien évidemment que cela provoquera une récession. La solution américaine reste encore et toujours la relance, l’européenne consiste en velléités de rigueur, contournée d’une manière ou d’une autre. L’Allemagne a été plus disciplinée, mais c’était pour prendre le marché, sur le mode « winner takes all ».

Madoff et le casino

La nouveauté mondiale de l’enrichissement d’une importante classe moyenne lui permet une participation au jeu de l’investissement. C’était aussi le cas en Amérique avant la crise de 1929. Même les collectivités publiques y ont participé. J’ai déjà parlé, il y a quatre ans, de la banqueroute du système des retraites, « par répartition » qui consistait à payer les rentes avec l’argent des nouveaux salariés au moment du baby-boom. Quand ils arrivent à l’âge de la retraite, avec l’augmentation de la durée de vie, les rentes promises sont impossibles à payer. Tout le monde était complice. Les politiques pouvaient bien augmenter la retraite des vieux, avec la complicité des syndicats, ils se condamnaient à ne pas pouvoir payer celle des anciens jeunes, comme de vulgaires Madoff.

L’enrichissement général a dégagé des capitaux. L’argent attire toujours des escrocs et gestionnaires plus ou moins imprudents. Les bulles se réglaient auparavant par des faillites. La contradiction systémique qui résulte de la participation collective au mécanisme boursier est bien évidemment que tout le monde ne peut pas faire faillite, parce que cela signifierait que l’économie future n’existe pas. Et il n’est évidemment pas possible de rembourser les pertes puisque ce serait les citoyens qui rembourseraient par l’impôt les pertes qu’ils ont subies à la bourse. Il faut remarquer que ce n’est pas une opération blanche, puisqu’il existe des intermédiaires, banque ou collectivités publiques, qui ont un coût de fonctionnement. La question de la corruption ou de la critique des banques signifie simplement que cela se voit quand il n’y a pas de surplus.

À propos de l’affaire Kerviel, je disais : « le recrutement des courtiers se targue plutôt de mathématisation de haut niveau. On se demande bien pourquoi d’ailleurs. L’impression que donne cette affaire est plutôt qu’il suffit de jouer à quitte ou double. Tant que le crédit est illimité, on ne peut pas perdre puisqu’on peut toujours se refaire. » Les traders prennent leur commission au passage, jusqu’au moment où ils font sauter la banque. On voit qu’il en est de même pour les États avec la crise grecque.

J’ai déjà parlé de la solution de faire payer les pauvres. Il ne suffit pas de savoir que le principe consiste à « privatiser les profits et socialiser les pertes ». Il faut être conscient que cela n’a pas d’autre sens de gommer les pertes par les impôts ou l’augmentation des taux et des frais bancaires. J’ai parlé des taux usuraires des crédits à la consommation des pauvres qui profitent bien sûr à ceux qui profitent de taux bonifiés parce qu’ils sont réputés solvables. Ce que je disais alors :

« La véritable question financière est la question des taux d’intérêt. Le fait qu’il existe des taux différents pour les riches et les pauvres signifie que les pauvres financent les emprunts des riches. La justification des taux élevés par la possibilité de défaillance des pauvres est une plaisanterie, car le risque est d’autant plus fort que les taux sont élevés. Ce qu’on envisage comme solution, constitue une prédiction créatrice, au profit exclusif de ceux qui la créent. D’ailleurs, quand les riches sont défaillants, et ils le sont aussi, les dégâts sont équivalents à la somme de nombreuses défaillances de pauvres. Cette crise européenne permet de généraliser la solution. Le fait d’appartenir à un même ensemble doit impliquer qu’on bénéficie des mêmes conditions. C’est également ce qui doit définir la citoyenneté entre les riches et les pauvres au sein d’un même État. La véritable solution n’est pas une absence de système financier, mais un système financier démocratique. Comme l’écart entre les riches et les pauvres, l’écart entre les taux doit être réduit drastiquement. En fait, la réduction de l’écart des taux correspond simplement à la réduction de l’écart des richesses avec la prise en compte du facteur temps. La crise grecque aura été le moyen de s’en rendre compte. »

La seule autre solution pour apurer le système serait de laisser les spéculateurs qui ont perdu à la bourse ou les banquiers qui ont des créances douteuses assumer personnellement leurs pertes. La relative nouveauté est que les classes moyennes étant plus nombreuses, il y a moins de pauvres à ponctionner, à moins de viser le tiers monde. C’était la situation coloniale-impérialiste précédente. Aujourd’hui, ces pays sont relativement autonomes et commencent à participer à la mondialisation avec les mêmes conséquences. Mais on peut considérer que le financement de la consommation américaine par les épargnants asiatiques relève de cette escroquerie.

« Indéflation » et ratios

Une des raisons de cette bulle larvée, puisque la croissance mondiale réelle existe, est un phénomène complexe d’inflation-désinflation simultanées (« indéflation » ?). J’ai parlé de l’inflation due à l’augmentation des salaires des cadres, dont la conséquence est essentiellement le prix de l’immobilier, mais pas seulement. On a eu la crise du marché de l’art, la bulle Internet, la hausse des prix des services divers, puisque les services, sur le modèle du coiffeur, ne connaissent pas de hausse stricte de productivité (voir l’article sur Jean Fourastié, sur les Trente glorieuses). Une tendance à la spécialisation dans les services haut de gamme, qui sont les seuls à rester économiquement viables, provoque une exclusion de la masse des consommateurs, sur le mode du « stade Dubaï du capitalisme », que j’avais appelé aussi la « monégasquisation ».

La désinflation résulte des délocalisations et des progrès permanents de secteurs comme l’informatique. Sans cette énorme baisse des prix, le pouvoir d’achat aurait chuté ou, plus vraisemblablement, le revenu des cadres n’aurait pas augmenté, puisqu’il dépend des profits réalisés dans la globalisation. Dans l’Occident de la Guerre froide, avec un marché plus réduit, la croissance aurait été limitée à la hausse de la productivité. L’idée de « démondialisation » pense pouvoir revenir à cette situation, jugée idyllique, avec le recul, mais qui ne l’était pas davantage que les Trente glorieuses. La baisse des prix sur le bas de gamme ou sur la massification des produits technologique revient surtout à un transfert de capitaux vers l’Asie, puisque les profits y sont réinvestis.

Ce double phénomène d’inflation-désinflation simultanées a toujours existé. Il y a toujours eu des secteurs en croissance et des secteurs en déclin, des régions en croissance, des régions en déclin. Les personnes concernées dans le cadre national correspondaient à ce qu’on appelait la lutte des classes (c’étaient plutôt les déclassés que les pauvres qui se révoltaient). Dans le cadre de la mondialisation, les régions correspondent aux pays. La solution de constituer des grands ensembles comme l’Europe rétablit la régionalisation des crises. Vouloir renationaliser l’économie serait une grave erreur. Le problème est que la lutte des riches et des pauvres prend une connotation nationaliste. Le cas le plus symptomatique de ce phénomène est la Belgique, dont j’ai déjà parlé, où le développement s’est inversé entre la Wallonie et la Flandre, avec un renversement du jugement dans l’essentialisation des aptitudes. Le cas de la crise grecque, malgré les excès caricaturaux de ce cas particulier, montre surtout que les riches ont besoin des pauvres qui leur achètent leurs produits et services, et paient des taux d’intérêt élevés. C’est vrai au plan national et international, mais on se sert de l’un pour masquer l’autre. Et la mondialisation de la division sociale riche/pauvre, produit des perdants dans les pays développés, qui n’y étaient pas préparés. Sachant que la croissance mondiale réelle existe, du fait de l’augmentation de la taille du marché des pays émergents, il n’y aurait pas de problèmes économiques sans un phénomène de bulle qui surestime en permanence cette croissance.

On peut assez facilement comprendre le principe des crises à répétitions depuis quelques années. Quand on joue à quitte ou double au casino, si on fait une série gagnante, on fait sauter la banque assez rapidement. En dix coups, on multiplie la mise par 1024, en vingt coups, on la multiplie par un million (et des poussières : « Personnel ! »). Mais c’est un fantasme sur les grands nombres. Quand on parle de grandes entreprises, on ne peut pas multiplier leur prix par mille avant la chute, spécialement si toutes suivent le mouvement. Il en est de même d’un État ou du monde. À périmètre constant (hors croissance réelle du marché, absorptions, restructurations, etc.), on peut supposer qu’une surévaluation du double provoque une correction du marché. À l’époque où la croissance des grandes entreprises était de quelques pour cent, une surévaluation boursière annuelle de 3 % mettait vingt-quatre ans à multiplier le prix par deux (1,0324 = 2,03), ce qui pouvait être peu probable du fait de l’observation dans la durée. Une surévaluation annuelle de 15 % met cinq ans (1,155 = 2,01). Il ne faut donc pas s’étonner de voir réapparaître des crises cycliques plus fréquentes quand on exige artificiellement de tels taux sans considération de la croissance réelle.

Élisabeth Badinter et la laïcité

Résumé

Elisabeth Badinter crée le buzz avec la laïcité de Marine Le Pen. On voit qu’elle s’y connaît en publicité. Mais sur le fond, elle se trompe autant sur la laïcité que sur le féminisme. Elle nous fait simplement le coup du repli sur l’identité française parce qu’au fond, le monde actuel est trop compliqué. Et pour finir, tout ça n’est qu’une question de mots ou de slogans à psalmodier.

 

Dans un article du Monde des religions du 28 septembre 2011, Élisabeth Badinter a déclaré que seuls Marine Le Pen et Manuel Valls parlaient de laïcité dans la campagne électorale. Ce qui a provoqué un scandale prévisible et justifié : 1) Marine Le Pen et Valls ne sont pas les seuls ; 2) Il est évident que la dirigeante du Front national s’en sert dans le combat identitaire contre l’islam. Devant le tollé, Élisabeth Badinter l’a d’ailleurs reconnu dans une deuxième intervention, mais elle a maintenu que Marine Le Pen faisait bien de soulever cette question.

J’avais déjà traité d’une affaire semblable, en octobre 2009, à propos d’un article de Caroline Fourest dans le Monde du 3 octobre 2009, sur le référendum suisse contre les minarets, où elle disait : « l’UDC menace d’élargir sa base en allant jusqu’à usurper le drapeau de la laïcité. […] Fils de pasteur, Christophe Blocher rêve d’assurer la domination visuelle et culturelle du christianisme sur l’islam. Comme au temps où la Réforme opprimait la minorité catholique en lui interdisant de construire des clochers. » Je constatais que Caroline Fourest minimisait son rôle dans ce qu’elle appelait « un retour de flamme anti-islam », en oubliant son militantisme personnel sur le sujet. Mais elle ne commet pas l’erreur politique d’Élisabeth Badinter qui poursuit son djihâd contre le voile dans sa lutte pour le droit des femmes, sans se soucier des conséquences que Caroline Fourest ne fait que sous-estimer.

C’est le problème politique actuel. Comme les partis ont tendance à éclater, chaque tendance ou chaque personne au sein de chaque tendance, tente d’imposer ses priorités ou ses lubies à chaque élection nationale. Élisabeth Badinter est aussi connue pour être un électron libre qui casse le consensus, comme Caroline Fourest d’ailleurs. Et tout le monde finit par ne parler que des Arabes et de l’insécurité. On a envie de leur dire, comme Bill Clinton, paraît-il, se le faisait rappeler : « Economy, stupid ! ». On se souvient aussi que Bayrou avait coupé l’herbe sous le pied à tout le monde, au moment du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, en parlant de l’entrée de la Turquie dans l’Union. Ce qui n’était évidemment pas le sujet. Et ça a marché, puisque le traité a finalement été rejeté, contre le libéralisme, le plombier polonais et les Turcs. Ce qui revient finalement à parler d’économie, n’est-ce pas ? C’est bien ce que les gens comprennent. L’argument économique nazi, x millions de chômeurs / x millions de juifs, marche toujours sous ses nombreuses variantes.

Badinter n’a pas forcément l’intention de parler d’économie, et d’exclusion. Mais elle pourrait se soucier de ce que les gens comprennent en légitimant le discours de Le Pen sur la laïcité. Pour le grand public, la laïcité en tant que telle ne signifie pas grand-chose. Il s’agit plutôt ici d’identité culturelle, chère aux « identitaires ». Bizarrement, certains qui parlent de laïcité contre les musulmans ne voulaient pourtant pas aborder la question de l’« identité nationale » qui défrayait la chronique l’an dernier. Il y a eu une pétition à ce sujet sur Médiapart. C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit. L’argument de nos traditions, est un argument taliban : « À Rome, fait comme les Romains ». Ben, oui ! Les talibans sont comme nous (pour ceux qui en doutaient) : ils parlent de leurs traditions. Mais en France, cet argument est faux, puisque nos traditions, c’est le pluralisme laïque. Mais c’est encore mal accepté et mal compris. Les identitaires qui parlent de laïcité sont des hypocrites, et on le sait. Ce qu’ils refusent, c’est l’islam. Ils en sont restés au principe cujus regio, ejus religio, imposant la religion du prince, ici de la majorité. Mais ce n’est pas le principe social actuel. On conçoit que les identitaires craignent (voir l’interview de militants du FN dans Rue89) que les musulmans deviennent majoritaires, mais ils ne semblent pas imaginer une autre solution : si une majorité d’anciens chrétiens se convertissaient à l’islam, on aboutirait au même résultat. S’ils veulent l’interdire, il est donc démontré qu’ils se comportent comme les pays musulmans qui interdisent l’apostasie. La preuve est faite de leur conception despotique et non laïque.

Un petit rappel de notre tradition, certes un peu formaliste, mais c’est la nôtre qui est comme ça. L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 est très clair : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. » On voit que ces principes formels ne sont pas encore assimilés. Il y a une vingtaine d’années, on entendait dire qu’il faudrait afficher la Déclaration des droits de l’homme dans les écoles et dans les commissariats. Les laïques ont dû la lire, parce qu’on ne les entend plus. Ou bien, ce n’était que de l’affichage.

Même Badinter qui est historienne et philosophe, ne comprend pas le problème laïque du fait de ses approximations et de son incapacité à relativiser ses propres opinions dans l’espace public. Ce qui est normal, ce sont les sociologues qui généralisent les problèmes, pas les historiens, qui fonctionnent sur le mode : « le fascisme, c’est italien, le franquisme espagnol, le pétainisme français, le rexisme belge, etc. », et les vaches nationales seront bien gardées. L’histoire enseigne le nationalisme et les lieux de mémoire. Mais pour Badinter, je suis déçu, car cette question laïque devrait être de son domaine de compétence. Historiquement, la question de la laïcité est celle de l’édit de Nantes, dit « édit de Tolérance », et celle de sa révocation par le jacobin Louis XIV. Mais la belle Élisabeth a toujours manifesté un enthousiasme juvénile dont on peut se réjouir qu’il persiste encore, même si on est obligé d’admettre qu’il n’aurait sans doute pas fait long feu si elle n’était pas une des plus grandes fortunes de France.

La laïcité n’interdit pas que les religions n’apparaissent pas dans l’espace public, comme l’a rappelé l’historien des religions Jean Bauberot, qui s’est fendu de deux articles très critiques à l’égard de Badinter dans Médiapart. Les commentateurs se sont déchaînés d’une façon qui augure d’une fracture digne des « ouistes » et des « nonistes » du référendum sur le Traité constitutionnel européen. C’est un problème général d’argumentation. Quand on n’est pas d’accord sur un sujet, on essaie souvent de discréditer l’adversaire. On discrédite les musulmans par le statut des femmes. On discrédite Élisabeth Badinter par ses positions hétérodoxes sur le féminisme. La méthode gauchiste classique consiste à sortir les cadavres du placard. Mais on mélange tous les problèmes inutilement.

Pour les laïques, il s’agit simplement de ne pas voir les religions minoritaires. « Puisqu’elles sont minoritaires, elles ont juridiquement tort », comme disait le socialiste André Laignel en 1981 (à propos des nationalisations). La République est la dictature de la majorité. C’est la vraie définition du fascisme, qui est forcément populiste. J’ai aussi montré un cas amusant d’oubli de laïcité dans l’émission de Philippe Meyer, quand je remarquais :

« Ce qui est quand même le comble, c’est que tout ce beau monde (Olivennes compris) ne s’est même pas aperçu que l’émission « L’Esprit public », sur France culture, venait juste après l’office catholique ! Décidément, un regard sociologique est vraiment indispensable, de toute urgence, pour repérer ce à quoi « on est habitué ». On remarquera aussi, à cette occasion, que la messe n’est pas une émission culturelle, contrairement aux autres émissions communautaires du dimanche matin, normales sur France culture, […] décalées ce jour-là pour les juifs et les musulmans (comme preuve d’intégration sans doute). Il s’agit bien, à proprement parler, de la célébration d’un culte sur le service public, prétendument laïque ! La messe est dite. »

Article dans lequel je rappelais aussi « certains excès de la part d’un curé militant qui, dans un village, outre les messes et les vêpres quotidiennes, sonnait les heures, les demies, et les quarts ». Comme si, de nos jours, on avait besoin des curés pour connaître l’heure !

Dans l’affaire Badinter, outre le fait que Marine Le Pen n’est pas la seule à parler de laïcité et qu’elle se sert de ce thème contre l’islam, remarquons d’abord que les autres politiciens ne valent pas mieux. Les intentions de Manuel Valls et autres sont-elles meilleures que celles de Marine Le Pen ou celles d’Élisabeth Badinter en ce qui concerne la cause des femmes. Et leurs opposants sont-ils des bisounours et des idiots utiles du Protocole des sages de La Mecque. Sur les intentions, j’ai eu l’occasion de parler, dès qu’il est question de différences culturelles, de « néo-maurrassisme actuel comme incompétence ». Un commentateur sur Médiapart qui signe Quetzal disait : « …Bref, il me semble un peu abusif de vouloir évacuer du fait culturel d’un peuple, toute la sphère magico-religieuse qui précisément offre une vision particulière du monde, puisque liée à une origine particulière. » Ma première réaction personnelle a été de dire : « Maurras pas mort ». Ce qui a été jugé vexant et non pertinent [pour une fois que je faisais bref]. J’ai eu l’occasion de préciser dans l’article en question : « Si on analyse les questions que pose Maurras, ce sont précisément ces questions de l’identité. Il est donc intéressant de constater que les anti-maurrassiens sont maurrassiens. La question qu’on peut leur poser est alors : Qu’est-ce qui leur permet de penser que Maurras avait d’autres intentions qu’eux-mêmes ? Les conséquences ? Qu’est-ce qui permet de penser que cela produira d’autres conséquences ? Parce que Maurras est méchant et que les néo-maurrassiens sont gentils ? Qu’est-ce qui permet de penser que Maurras qui se pose cette question est plus malhonnête intellectuellement, ou mal intentionné, que celui qui se pose cette question aujourd’hui, surtout en fournissant la même réponse ? » On voit que je ne suis pas dans la stigmatisation, mais dans l’analyse.

La question est simple. La laïcité concerne la neutralité de l’État envers les religions, avec différentes variantes selon les époques et les pays. On sait qu’elle est très relative dans de nombreux pays d’Europe. Elle n’a jamais été apaisée non plus, puisque les conflits ont été rudes au moment de la séparation de l’église et de l’État et de l’affaire Dreyfus ; puis que le pétainisme fut un retour à une conception traditionnelle et au rejet des juifs ; de même que l’Après-guerre correspondait à l’affrontement des deux blocs avec le thème du communisme athée ; et que la censure régnait jusqu’à la libération des moeurs. Je viens de rappeler dans un autre article que les partis politiques actuels sont souvent divisés sur les questions religieuses. On peut encore le constater à l’occasion de ce débat.

Ce qu’on appelle la laïcité aujourd’hui correspond simplement au fait que l’arrivée de l’islam repose ces problèmes avec une nouvelle religion, après les protestants et les juifs. Le lien entre ces deux dernières a été fait par un texte insolite de Bernard Lazare, Contre l’antisémitisme, qui fait référence à la Saint-Barthélemy dans le débat qui l’opposait à Drumont, en la proposant ironiquement comme solution à la question juive. Drumont trouvera la solution excessive. D’autres non ! Ce n’est pas que de la théorie. Il faut bien constater que des guerres ont lieu en ce moment même contre des pays d’islam, avec l’argument annexe (mais c’est bon à prendre) de la libération des femmes. Les résultats réels sur le terrain sont très aléatoires quant à cet « objectif de guerre ». Le discours des identitaires extrémistes n’est pas ambigu non plus qui envisage sérieusement la guerre civile ethnique. Une critique molle pourrait dire que les laïcards (non racistes) ne veulent simplement pas s’emmerder avec les musulmans alors qu’ils croyaient l’affaire réglée avec les juifs. Mais ce n’est pas à eux de décider quand les problèmes doivent se présenter dans le monde. Il n’en demeure pas moins qu’ils peuvent choisir un camp du débat ou l’autre. Et ils choisissent bien le camp des racistes.

Je ne crois pas à l’argument féministe. Il y a des féministes dans les deux camps. Je pense que certains se servent de l’argument féministe. Pour les identitaires, c’est réglé. D’autres, comme les anti-plombiers polonais, veulent virer les immigrés sous n’importe quel prétexte pour des raisons économiques. Si celui du féminisme marche, il est bon à prendre. C’est le principe démagogique des politiciens en général. Ceux ou celles qui sont sincères se font avoir déjà sur ces deux points qui me paraissent majoritaires. Mais même les féministes laïcardes ont tort : il est bien évident que les musulmanes sont musulmanes de leur plein gré, et qu’un grand nombre sont traditionalistes ou respectent les traditions par conformisme social habituel. L’erreur des musulmanes modernistes, des gauchistes ou des intellectuelles libérales, est de prendre leur cas pour une généralité et leurs désirs d’émancipation pour une réalité. C’est toujours comme ça. L’égalité est acquise sur ce point.

Les restrictions précédentes peuvent évidemment se combiner. Une des raisons du rejet de l’adhésion de la Turquie à l’Europe est évidemment le droit des femmes. Mais justement, les femmes turques modernistes auraient bien aimé obtenir le soutien des féministes européennes. Je crois me souvenir qu’une des raisons du rejet de l’adhésion à l’Europe de la part des Norvégiens était la position des féministes qui estimaient que les femmes avaient moins de droits dans l’Union que chez elles. J’ai un peu tendance à penser que c’est plutôt un refus de partager la rente pétrolière, en la gaspillant en subventions agricoles à l’Italie, la Grèce (bien vu !), la France, ou la reine d’Angleterre. Toutes les blondes ne sont donc pas stupides ! Marine Le Pen est blonde. Anders Behring Breivik, a massacré 67 personnes à Oslo pour lutter contre l’invasion musulmane et défendre les valeurs chrétiennes.

J’ai déjà dit qu’une des raisons de porter le voile pouvait être de ne pas s’écraser, par militantisme contre l’islamophobie actuelle. Il signifie alors : « je suis musulmane, et je vous emmerde », sur le modèle de la gay-pride, la fierté homosexuelle. L’époque n’est plus à la discrétion et à ne pas chercher à se faire remarquer. Cela montre deux choses. D’une part, les musulmanes sont bien intégrées, spécialement en France, où ce n’est pas être bien intégré que fermer sa gueule (même si les musulmanes peuvent évidemment être en partie manipulées). Comme on le sait, permettre l’affirmation publique d’une minorité n’est pas l’opinion des identitaires, des fachos et des racistes qui veulent que les Bougnouls et les Négros restent à leur place (voir l’interview des militants FN de Rue89. D’autre part, comme les femmes participent en tant que femmes à ce militantisme, les féministes devraient être contentes. Ces musulmanes se manifestent, soit par affirmation personnelle de leur foi ou de leur identité, soit par solidarité avec leurs frères qui sont souvent plus discriminés qu’elles. Soyons clairs : surtout si elles s’habillaient en minettes, on les laisserait plus facilement entrer dans les boîtes de nuit que les garçons, et plus si affinités. Le racisme a des limites. Ou alors, on ne parle pas de la même chose.

Élisabeth Badinter ne parle pas de la même chose. Elle parle des principes, mais elle ne comprend pas la question de leur application. La seconde interview où elle se rétractait tout en réaffirmant l’impératif laïque, outre son erreur factuelle, a dévoilé le pot aux roses ! Elle a avouait qu’elle se félicitait que Marine Le Pen emploie le « mot » laïque. Les intellos se satisfont de voir réciter le catéchisme par le petit peuple, ou ici, par les populistes. La France, terre de mission laïque et républicaine. Comme à l’armée du salut, si on dit sa prière, on aura un repas chaud. Un peu de laïcité ne ferait pas de mal. Ce n’est pas ma conception de l’éducation et de la culture. Du point de vue athée, qui ne suppose même pas la question de l’existence de Dieu, la religion peut se définir précisément par le fait de répéter sans comprendre. Un petit texte de Jouffroy, Comment les dogmes finissent, disponible en ligne, traite assez bien de ce processus.

 

Raymonde Carroll : Évidences invisibles (1987)

Raymonde CARROLL : Évidences invisibles : Américains et Français au quotidien, ed. du Seuil, Paris, 1987, 218 p. ISBN : 9782020096379. A été traduit en anglais par Carol VOLK, sous le titre : Cultural Misunderstandinds, The French-American experience, ed. The University of Chicago Press, Chicago and London, 1988, 148 p. ISBN : 0226094979 et 0226094987.

Interculturalisme

Comme l’interculturel est mon sujet du moment (voir un autre article ce mois-ci), j’ai repris le livre de Raymonde Carroll que j’avais lu au moment de sa parution et conseillé à plusieurs personnes (avec des réactions contrastées). C’est une ethnologue française, mariée à un Américain, qui vit aux USA et a étudié la population de Nukuoro, un atoll du pacifique. Dans Évidences invisibles : Américains et Français au quotidien, elle a décidé de travailler sur les différences interculturelles qui l’avaient frappée dans sa vie personnelle aux États-Unis. On déconseille souvent de traiter de son cas personnel par souci méthodologique d’objectivité. C’est une erreur. Outre que c’est très souvent déjà le cas en sciences humaines, et qu’une partie de la prétendue scientificité consiste à tenter de le dissimuler, cela permet justement d’objectiver ses propres déterminismes. Ils sont précisément le sujet que traite le livre de Raymonde Carroll. On pourrait même considérer que ses références à son terrain ethnologique plus classique sont destinées à légitimer sa comparaison, moins exotique, des Français et des Américains.

L’intérêt de ce livre est justement de montrer qu’il existe des différences culturelles importantes entre Occidentaux (contrairement à l’idéologie du « choc des civilisations »). Le résultat immédiat de ce que Carroll appelle « l’analyse culturelle » est ainsi de constituer un cadre d’étude universel sans a priori ethnocentrique qui distinguerait les civilisés et les sauvages, avec les gloses infinies qui concernent cette terminologie (civilisé, sauvage, primitif, sans écriture, « premier », autochtone, etc.). Beaucoup d’ethnologues discutent théoriquement de cette difficulté. Carroll résout le problème en appliquant la même méthode à tout le monde.

La solution était simple, il suffisait d’y penser. Mais les ethnologues oublient souvent le comparatisme qui fonde pourtant leur travail et se retrouvent à justifier un conservatisme chez les autres, alors qu’ils sont révolutionnaires chez eux, comme l’avait concédé Claude Lévi-Strauss lui-même. Le travail de Raymonde Carroll est plus fondamental qu’il n’y paraît. Certaines réactions insatisfaites à son égard peuvent aussi se lire comme une résistance à cette manifestation directe d’interculturalisme appliqué.

Évidemment, on peut considérer qu’une comparaison franco-américaine pour éviter les malentendus relève de la mode des guides de voyage pour managers, et le fait que le livre concerne plutôt les relations interpersonnelles quotidiennes pourrait le cantonner au domaine des magazines féminins. Un petit effort intellectuel peut faire remarquer qu’il en est précisément de même dans les études ethnologiques, qui concernent tout autant les faits les plus banals de la vie quotidienne. Ces études exotiques ne semblent donc scientifiques que parce qu’elles concernent l’Autre comme autre, avec comme seul argument l’objectivité positiviste du « regard éloigné », sans le retour sur soi qu’il nécessite.

Du malentendu

L’approche de Raymonde Carroll se fonde d’abord sur le constat de fréquents malentendus entre Français et Américains. On peut penser, encore une fois, que cela ne concerne que son expérience personnelle. Mais, outre que chacun est engagé dans le monde et doit être concerné par ce que mettent au jour les sciences humaines, c’est tout le mérite de la démarche empirique de prendre au sérieux ce qui arrive à la conscience et de collecter de nombreux exemples. L’approche interculturelle consiste à les interpréter comme des faits culturels plutôt que comme des traits de caractère personnel. Cette approche considère ces déterminismes culturels comme des codes auxquels l’individu se soumet inconsciemment. Le principe méthodologique de noter les malentendus dans les interactions permet de supposer qu’il existe des différences culturelles, qui restent à déterminer.

La confrontation interculturelle permet justement de traiter la question de la transparence (« invisibilité ») de la culture à ses membres. Les acteurs font des hypothèses culturelles sous la forme de stéréotypes (« les Américains/Français sont comme ci ou ça ») qui se fondent sur le sentiment de bizarrerie dans les interactions interculturelles. Carroll demande à reconnaître les jugements de valeur comme des indices culturels. La méthode de l’analyse culturelle qu’elle propose concerne d’abord le fait de « ne pas juger », ou de ne pas attribuer un caractère personnel à ce qui relève de faits culturels. Celui qui applique le code le perçoit comme le comportement normal, et perçoit celui qui ne le reproduit pas comme un malotru [Note 1].

C’est toute la question des stéréotypes. La méthode de l’ethnologue, spécialiste en analyse culturelle, consiste à creuser plus systématiquement chaque phénomène pour ne pas se contenter d’un cliché. Je suis plus indulgent dans ce domaine, puisque les stéréotypes sont une première connaissance issue des voyageurs, des journalistes, des touristes. Tout le monde n’a pas l’occasion d’être un ethnologue sur le terrain pendant des années. Et un fait significatif peut apparaître au non-professionnel ou au novice, s’il est chanceux ou observateur. Le problème du stéréotype est plutôt l’effet retour qui fait qu’on interprète tout en fonction de ce qu’on croit déjà. Mais ce biais est aussi le risque de l’académisme. D’où l’intérêt de la méthode qui consiste à enregistrer ce qui surprend et ce que notent les acteurs eux-mêmes. Comme elle l’avoue elle-même : « Quand ma fille était petite, elle m’a demandé pourquoi je me disputais toujours avec mes amis français qui venaient à la maison et jamais avec mes amis américains ; c’est probablement ce jour-là que j’ai commencé mes études interculturelles ». Les professeurs devraient faire plus souvent attention à ce que disent les enfants.

Le livre de Raymonde Carroll est très convaincant par les très nombreux exemples qu’il fournit, dont certains sont spectaculaires pour qualifier ces automatismes comportementaux inattendus dont les acteurs prennent ou non conscience dans l’interaction interculturelle. Elle décrit par exemple le cas d’une Française qui est déstabilisée par le comportement américain de « support » qui abonde dans son sens quand elle se plaint de son mari, alors que les Français, dans ce cas, attendent une relativisation : « Dès que je me plaignais de mon mari, [mes amies américaines] se mettaient à dire du mal de Hugh, et je me retrouvais à le défendre, c’était ridicule ! » (p. 122). Il faut donc noter que le rôle attendu est joué par la personne elle-même, alors que ce n’est pas sa fonction habituelle. Ce qui prévaut ici est bien un schéma culturel.

Raymonde Carroll examinera ainsi les thèmes de « La maison », « La conversation », « Parents-enfants », « Le couple », « L’amitié », « Le téléphone », « Le ‘petit’ accident », « Se renseigner », qui constituent les chapitres d’Évidences invisibles. C’est sans doute l’accumulation d’exemples et leur nature quotidienne, qui donne un style plus américain qu’européen à ce livre. Ce qui a pu le faire considérer par certains comme superficiel. L’interprétation de certains de ces exemples peut aussi être discutable. C’est justement le risque de la méthode qui permet au lecteur de disposer des données et c’est sans doute la raison qui explique que les auteurs européens en donnent moins. Cela revient tout simplement à mettre à disposition ses carnets d’observation et de permettre d’examiner le raisonnement qui se construit au lieu de se limiter à une parole d’autorité.

Sur le chapitre de la conversation, Carroll rappelle le contraste entre les Américains qui perçoivent les Français comme interrompant sans cesse, n’écoutant pas la réponse, incapable d’attention soutenue, et les Français percevant les Américains comme ennuyeux à monopoliser la parole et « répondre à la moindre question par une conférence » (p. 44). Elle traite la question en distinguant le souci français d’établir une relation d’échange par la parole, alors que les Américains l’établissent par la distance physique, au point qu’en cas de promiscuité, ils marqueront au contraire la distance par la parole, sans s’y engager, ce qui les fera juger comme superficiels par les Français, pour qui l’échange engage davantage. Il me semble qu’elle traite bien la question relationnelle, mais justement pas la question de la conversation elle-même. Il faudrait sans doute étudier davantage les contenus échangés qui pourraient définir des types de conversation, intellectuelle, mondaine, entre amis proches, avec des inconnus, etc., plutôt que tout définir en terme de relation, ce qui me paraît être un léger biais de l’ethnologue (qui décrit bien ce qu’il voit avant de comprendre). Sur le contenu, une possibilité de différence entre l’esprit américain et français pourrait être la différence entre le résumé qui expose fidèlement un contenu (on connaît la minutie des biographies américaines), et le commentaire critique (on connaît l’esprit critique et râleur français) qui permet davantage l’intervention et la surenchère de tous les participants. Il est possible aussi que les pratiques de discussion reprennent les cadres des assemblées protestantes ou francs-maçonnes pour les Américains et du café ou du syndicat pour les Français, comme lieux de socialisation intellectuelle ; ou que le fait de parler à tour de rôle soit tout simplement enseigné au USA (comme Michel Crozier, je crois, le mentionnait) ou vienne de la pratique tolérée et encadrée d’une plus grande participation en classe.

Une restriction possible est que l’auteur insiste un peu trop sur l’aspect pratique de son livre dans la résolution des conflits. L’intention explicite de diminuer les heurts interculturels pourrait être considérée comme une conception américaine des relations interpersonnelles. Carroll adopte sans doute, inconsciemment, le modèle américain du fait qu’elle vit aux États-Unis. Concrètement, ce qu’Évidences invisibles propose est davantage la connaissance que l’action. On peut penser plutôt au rôle de la prise de conscience, sur le modèle de la psychanalyse, que Carroll évoque plusieurs fois, bien qu’elle la distingue de l’analyse culturelle. Cette solution peut paraître très française ou « continentale ». Mais l’aspect didactique du livre peut s’expliquer par un souci de diffusion de l’analyse culturelle elle-même.

Méthode culturelle ou linguistique ?

Un point de méthode qui n’est pas vraiment assumé explicitement concerne assez classiquement l’analyse des formules linguistiques qui expriment ces codes culturels dans une des deux cultures. Les relations entre parents-enfants français sont caractérisées (p. 78) par les classiques « Ne mets pas des coudes sur la table », « Tiens-toi bien », « Ne parle pas la bouche pleine », etc., par opposition au comportement plus permissif des Américains. Cette recension des expressions idiomatiques est permanente. « Engagée », « alimentée », « ranimée », « languissante », etc., pour la relance française de la conversation (p. 45). « Tu vas pas sortir comme ça », « Tu vas au cirque », etc., pour les avis sur l’habillement (p. 82). Mais cette prise en compte concerne un peu trop exclusivement le côté français. La confrontation est faite par l’ethnologue et non par l’interaction des acteurs eux-mêmes. On est alors plus classiquement dans la description culturelle qui a pu donner une impression de déjà vu, voire de banal. Mais cela montre que les normes culturelles possèdent bien une expression linguistique.

Cette analyse linguistique est plus pertinente quand elle concerne les relations interculturelles : « envahissant », « sans gêne », etc., pour caractériser la façon des invités américains de circuler dans la maison, contrairement à l’habitude française (p. 33). Le jugement de valeur lui-même se manifeste donc bien comme une prise de conscience des différences culturelles. Le fait que le jugement prenne la forme d’une généralisation (du style : « Ces Américains ! ») montre bien qu’on l’identifie comme culturelle. On pourra être plus ou moins tolérant à leur égard sur ce critère, d’autant plus que la culture d’origine sera éloignée.

Peut-être que tout le problème vis-à-vis des Américains consiste dans le fait qu’on suppose un peu trop facilement qu’ils sont « européens » (chrétiens, blancs ?) ou dans le fait qu’ils nous sont déjà trop familiers par le cinéma et la télévision. On s’attendrait à des différences plus grandes avec un étranger d’une autre culture (non-blanc, non-chrétien). Il est probablement faux de dire qu’on suppose l’universalité des comportements pour tout le monde.

Le drame de la culture

La conclusion du livre de Raymonde Carroll est un peu décevante. Elle démarre sur le traitement de la question de l’attitude envers l’argent des Français et des Américains qui aurait pu tout simplement constituer un chapitre autonome. C’est un peu artificiel d’y mélanger longuement des développements sur la culture en général, à moins de considérer que parler d’argent est si important pour les Américains, comme on le sait, que l’ethnologue elle-même en a été contaminée. Comme pour la réussite, dans les relations parents-enfants, il est possible aussi que son analyse concerne l’idéologie de la classe moyenne supérieure, la mythologie américaine du succès, qui irrigue éventuellement toute la société américaine, et qui est analysé dans les discours.

Sa position d’affirmation de l’autonomie du champ culturel dérape assez classiquement vers l’incommensurabilité des cultures elles-mêmes. C’est le péché originel de la réflexion sur la culture et les cultures. Carroll définit très bien le problème au début de son livre (p. 16-17) : « La peur (justifiée) du racisme et de ses hideuses conséquences nous pousse à affirmer avec force que nous sommes tous les mêmes, des êtres humains universels. Nous tombons constamment dans ce piège qui consiste à réaffirmer ces deux vérités, pris entre le désir de nier les différences (nous sommes tous des êtres humains) et celui de les affirmer (droit à la différence) ». Elle croit résoudre ce problème « dans la perspective de l’analyse culturelle, qui ne s’occupe pas de jugements de valeurs ». C’est un peu facile. Et son erreur porte sans doute sur le « s » qu’elle ajoute à « valeurs ». Les jugements de valeur (sans « s ») n’ont jamais contesté qu’il en existe de différentes. Ils consistent à établir une hiérarchie entre elles, et plus précisément de revendiquer la hiérarchisation traditionnelle de sa propre culture. Tout est à refaire !

On voit que la problématique est très actuelle (« choc des civilisations », affaire du voile islamique, apéros-charcuterie, etc.). L’identitarisme raciste reprend lui-aussi les études culturelles en exacerbant les différences, sans nier forcément comme auparavant, l’humanité des membres des autres cultures. C’est un progrès de la culture-connaissance [Note 2]. Cette « suspension du jugement » que Carroll propose est récusée par les racistes qui la considèrent comme relativiste ou nihiliste, comme relevant du principe « tout se vaut ». Ou ils peuvent simplement débiner cette attitude comme un peu gnangnan. Je considère plutôt que Carroll n’a pas résolu le problème, même si c’est déjà mieux que la solution d’Alain Finkielkraut que « l’antiracisme sera au XXIe siècle ce qu’a été le communisme au XXe ». S’il veut dire que certains antiracistes sont stupides, il n’a pas tort. Il a lui-même été communiste (maoïste) dans sa jeunesse. Il sait de quoi il parle.

Le problème de Raymonde Carroll est que la méthode ethnologique échoue à théoriser correctement l’interculturel en posant les cultures comme étanches. C’est sans doute une conséquence de l’apparition de l’ethnologie dans un contexte ethnocentrique, colonial, raciste ou élitiste, de façon plus ou moins prononcée, selon les pays, les époques et les auteurs (dont les identitaristes sont les héritiers). Il faut bien prendre en compte ce facteur. Même si l’ethnologie a donné les outils pour y résister, il faut bien constater empiriquement qu’elle a été peu efficace, voire qu’elle a failli. Ce point est important. On peut ne retenir que les bons côtés, par une sorte de « pensée positive » très américaine. Mais si on ne veut pas parler de ce qui fâche, on aboutit assez rapidement à des mondanités, à l’académisme dogmatique ou à l’obligation de stratégies contournées. Cet évitement des conflits décrit finalement assez bien les contraintes universitaires réelles. Ne pas les respecter est-il une question de caractère ou de culture ? La confrontation intellectuelle et les tests contradictoires sont pourtant des impératifs méthodologiques. En général, le progrès de la science est ce qui tranche les conflits, impitoyablement.

Outre une récusation un peu naïve de toute critique envers l’analyse culturelle au nom de son autonomie (p. 184), les considérations finales de Raymonde Carroll sur la culture, en voulant fixer les limites de l’analyse culturelle, régressent à l’incommensurabilité, voire au maurrassisme, contrairement au fait qu’elle essaie bien de prendre en compte l’impasse de l’identitarisme (p. 186). Ce n’est pas forcément son intention, mais c’est ce qu’on peut comprendre quand Carroll considère comme impossible le changement culturel. Puisque ça change quand même, elle résout la question en disant que : « le changement culturel n’est appréhendable que rétrospectivement, longtemps, bien longtemps après qu’il ait pris place (…). Il relève alors d’une sorte d’archéologie culturelle. » Le systémisme culturel, « les prémisses ne changent pas, elles meurent » (p. 204), finit par relever d’une permanence barrésienne de la terre et des morts. Et c’est bien ce qui explique l’erreur des identitaires.

On peut critiquer les observations de Carroll sur ces points particuliers. Le comportement américain est aussi une adaptation aux changements. L’Amérique a simplement connu le progrès technique avant les autres peuples. L’usage du téléphone est un bon exemple. Il ne faut pas ignorer, par exemple, qu’il était en France un marqueur de statut, qu’on mettait des années à obtenir quand on n’était pas médecin, commerçant ou autre notable, avant sa généralisation en 1974 par le gouvernement Giscard. Il en a été de même avec les radios libres et les nouvelles chaînes de télé sous Mitterrand qui avaient été bloquées auparavant. Les usages sont donc bien des adaptations à des contraintes et des innovations. Contrairement à ce que dit Carroll, on sait que les jeunes générations n’ont pas le même usage du téléphone (et du portable) et aujourd’hui d’Internet, que de leurs parents, qui y viennent pourtant progressivement. Ce changement est dû à la technique elle-même, sans parler de l’influence « américaine » (en fait technologique) qui continue de se diffuser. D’ailleurs, quelle est la culture millénaire des Américains qui sont des immigrants de différents pays, depuis moins de trois siècles au maximum, et moins d’un seul pour la plupart ? Le principe de refuser l’explication « psychologique, géographique, démographique, économique, religieuse, etc. » (p. 21) pour se limiter à la modélisation du système culturel a le défaut de réifier quelque chose qui n’existe pas et d’en faire une essence close (« discontinue » sur le modèle parménidien où Achille ne rejoint jamais la tortue) et quasi éternelle. L’essentialisme est un artefact intellectuel.

Raymonde Carroll reproduit le credo culturaliste à la source des dérives identitaires qu’elle condamne : « Ma culture est en moi, mais me dépasse. Si elle ne me dépasse pas, elle n’existe plus » (p. 206). Une cause en est sans doute le refus de Carroll de considérer la culture comme plus relative, dans les sous-cultures, les états de langues plus fins (registres populaire/soutenu, etc.). Elle récuse les différences régionales alors qu’elle admet la différence de la culture noire américaine (qu’elle rapproche de la culture française sur la question des malentendus) ! On en vient à supposer que la « culture » est simplement la culture de l’élite, dominante ou idéalisée (en étant gentil). On pourrait aussi penser que ce qu’elle décrit est le comportement, par exemple, de la tribu des universitaires américains, des WASP [Note 3] ou des Européens du Nord, etc. Une possibilité est aussi qu’en tant qu’immigrante elle-même, travaillant sur un phénomène qui la concerne, Carroll ait eu tendance à considérer sa propre « culture » personnelle comme la culture française dans son ensemble en lui donnant une intemporalité qui n’a jamais existé. Cet oubli de sa propre individualité peut justement être considéré comme une erreur connue du collectivisme identitaire (voir le texte de Durkheim, L’individualisme et les intellectuels, au moment de l’affaire Dreyfus).

En application d’une autre méthode que l’analyse culturelle stricte, on peut au contraire essayer de trouver des explications à ce qui semble une objection au cadre culturaliste unique. En Amérique, il est douteux que seuls les Noirs aient d’autres codes culturels. On peut penser aux Italo-Americains, aux Irlandais, aux Slaves, aux Asiatiques, à l’opposition côte Est/ côte Ouest, nord/sud, etc. Dans mon cas personnel, de nombreux exemples que Carroll donne me font penser que je suis plus américain que français sur certains points qu’elle présente (mais pas sur d’autres). Est-ce dû à une américanisation (comme cinéphile) qui récuse la permanence de la culture ou à une question de personnalité qui récuse la socialisation seulement en terme de codes culturels globaux ? Les identitaires français, inversement, peuvent être considérés comme allemands, du fait de l’influence des auteurs qu’ils ont lus. C’est cela une « culture ». Ce sont les influences qu’on a assimilées au cours de son histoire personnelle. Il est faux, ici aussi, de supposer une « identité culturelle » contre les différences individuelles. D’une part, la culture globale n’en est que la résultante, d’autre part, l’origine de ces influences dépend de productions individuelles ou de la réunion d’individualités (je pense aux scénarios de films américains par exemple : chaque contribution est bien personnelle, même si elle n’est pas identifiée élément pas élément). On peut toujours dire qu’on analyse la culture, c’est-à-dire le résultat, mais c’est alors simplement tautologique de la négation de l’individuel qui la constitue.

Sur la question culturelle centrale du langage, certains exemples permettent (comme prévu) de contester l’interprétation de Carroll, comme quand elle écrit : « il m’est cependant plus facile d’apprendre à lire (à comprendre) l’ancien français à l’école, si je suis français, que d’apprendre une langue complètement étrangère » (p. 203). Outre que c’est évidemment faux, parce qu’on n’apprend pas vraiment l’ancien français (et que ça dépend bien des individus), je suppose que cela signifie qu’on comprend certains mots en ancien français alors qu’on n’en comprend pas en chinois, par exemple ; ou qu’on apprend plus facilement l’espagnol que l’anglais ou l’allemand. Mais je doute de l’ancien français soit a priori plus facile à apprendre que l’espagnol parce qu’on est français, selon un principe héréditaire, mystique, barréso-maurrassien.

On voit bien où est le problème pour l’ancien français par rapport au français moderne. Le français a changé progressivement. On parle d’« états de langue » en linguistique pour en caractériser différents stades. Pourtant, les changements sont continus et les distinctions théoriques sont faites après coup. En réalité, Carroll parle de l’analyse culturelle et non de la culture. C’est un biais académique fréquent de parler de son travail au lieu de parler de son objet. Les « états de culture » sont délimités arbitrairement.

La véritable solution interculturelle

J’ai déjà parlé de l’erreur de Claude Lévi-Strauss de ne pas articuler l’individuel et le collectif. Raymonde Carroll posait la question au début de son livre : « si je suis un être culturel, que devient mon individualité » (p. 17). Elle y répond à la fin en niant le rôle de l’individualité : « comme la langue, [la culture] change à un rythme qui transcende la durée de la vie humaine » (p. 205). La question n’est pas le moment où une langue devient opaque (p. 205), ce qui correspond simplement à la définition des états de langue. La véritable question est ce que Carroll elle-même venait juste d’exprimer, et qu’il suffit d’intégrer à la définition de la culture : « la majorité des phrases que nous créons tous les jours à l’intérieur de cette langue commune sont uniques, portent en elles notre marque et celle de contexte dans lequel nous les créons ». La langue n’est donc pas quelque chose qui « transcende la durée de la vie humaine ». Ce qui fait que la langue change, c’est justement le rôle de l’individu qui crée des phrases, des mots, des tournures syntaxiques, ou le fait qu’un autre individu les adopte. C’est simplement le fait qu’on les reproduit qui permet que ces formes se maintiennent. Ce n’est pas la langue qui est active par sa mystique propre, ce sont les individus qui sont actifs, en terme de compétences, de capacité d’assimilation. C’est vrai de tous les éléments culturels. Ce n’est pas la culture qui est vivante, ce sont les individus.

Dans la tradition philosophique (et structuraliste), le souci de construire le système des codes culturels incite à survaloriser l’analogie linguistique. Mais la culture n’est pas une langue, elle n’est même pas forcément un système. Au lieu de « prendre conscience du caractère relatif de nos vérités » (p. 183), il faudrait plutôt parler de prendre conscience de l’aspect technique de nos dispositifs (« rouler à droite/rouler à gauche ») qui peuvent être empruntés ici et là, à d’autres cultures. Le « système du code de la route » implique donc, par exemple, le volant à droite pour ceux qui roulent à gauche, et inversement. Mais cela ne signifie évidemment pas que les Anglais sont gauches (maladroits) ou « de gauche », etc., en jouant avec la langue et le réseau sémantique dans une perspective symbolique. Il me semble qu’on peut considérer que la culture américaine découle du processus adaptatif de conquête de l’Ouest, avec les différentes phases connues de l’histoire américaine, qui a unifié ceux qui venaient, initialement, d’horizons européens clos.

L’exemple que donne Carroll de la réaction de colère à son cadeau par l’autochtone de Nukuoro (p. 24-25) montre que les dons et les contre-dons se situent dans une comptabilité de l’échange. L’erreur fréquente de l’ethnologie consiste à inverser le processus interprétatif. On y analyse les sociétés modernes en terme de don (et on regrette le matérialisme) au lieu d’analyser les sociétés traditionnelles en terme de comptabilité. Cela correspond au phénomène de déni cognitif que mentionne Raymonde Carroll confrontée au paradoxe de la connaissance envers l’explicitation culturelle : « Dès que je la reconnais comme ‘ma’ vérité, je reconnais en même temps sa nature arbitraire (…) puisque je reconnais alors sa non unicité (ce n’est plus ‘la’ vérité) » (p. 206). Quand l’ethnologie construit le « système culturel », elle a tendance à proposer un « système mythologique » qui correspond au processus cognitif des sociétés traditionnelles. L’ethnologie confond son travail avec un projet politique, d’où l’erreur identitariste. Le principe mythologique consiste en la matière à vouloir donner un sens symbolique à tout phénomène alors que les sociétés modernes se caractérisent précisément par la sortie du symbolique, dont elles restent orphelines (certains plus que d’autres). Le fameux « miracle grec » correspond bien au « désenchantement du monde ».

En fait, le livre de Raymonde Carroll, Évidences invisibles, est une description des différences culturelles qu’elle arrive souvent à modéliser de façon convaincante. Son travail devrait être généralisé aux autres cultures, et aux sous-cultures, comme je le propose. Mais elle reste sur des positions culturalistes dogmatiques que je considère comme la cause des préjugés qu’elle croit combattre par le relativisme ethnologique classique, alors qu’elle montre elle-même que la culture n’arrive pas à assumer son propre dévoilement. Dans mon article : « Interculturel contre racisme », je propose très spécifiquement la nécessité de constitution d’une « grammaire interculturelle », plus structuraliste, si on veut, où les « prémisses culturelles » sont davantage des options logiques (comme, en linguistique, l’alternative entre expansion vers la droite / expansion vers la gauche – entre autres, la place de l’adjectif par rapport au nom, selon les langues). Raymonde Carroll construit aussi son raisonnement sur le fait de refuser qu’on impute les différences culturelles au caractère individuel. On pourrait au contraire considérer les cultures comme terrain de recherches qui permettent de mettre au jour, dans des situations empiriques, les codes interpersonnels qui constituent plutôt une grammaire relationnelle.

Voir aussi :

Notes

Note 1. En se situant, par hypothèse, sur le seul plan interculturel, Carroll n’envisage pas que les malotrus puissent être considérés comme ayant un autre système de codes comportementaux. Elle exclut ici ce qu’elle considère comme une explication psychologique, mais qui pourrait être une généralisation de l’analyse des interactions.

Note 2. Dans un précédent travail, je distinguais – outre la culture-agricole – la culture-processus (éducation), la culture-résultat (connaissances, érudition), et la culture-civilisation (cultures différentes).

Note 3. Sur cette même question des codes culturels, j’avais remarqué, il y longtemps, que le fameux livre de Edward T. Hall, La dimension cachée (ou était-ce un livre de Bateson ?), disait que les Mexicains ne pouvaient pas laisser un homme et une femme seuls dans la même pièce, par oppositions aux Américains (si avancés à l’époque ?). On sait ce qu’il en est advenu aux États-Unis, et je doute que ce soit dû à l’influence de l’immigration latino-américaine. Il est plus vraisemblable qu’il s’agisse d’une illusion sur soi des universitaires (et sans doute le fait qu’il y avait moins de femmes dans les universités quand le livre a été écrit).

Jean Fourastié : Les Trente glorieuses (1979)

Nostalgie
Pour déplorer la crise économique actuelle, on fait souvent référence aux « Trente glorieuses ». Le livre de Jean Fourastié qui a donné ce nom à la période d’expansion comprise entre 1944 et la crise du pétrole en 1973 dément au final les illusions sur l’époque en question. Ce livre peut se résumer à ceci : les gigantesques progrès au cours de cette période n’ont provoqué qu’une insatisfaction généralisée. Le paradoxe est bien qu’on considère aujourd’hui cette époque comme heureuse, ce qui ne fut pas le cas.

Paru en 1979, le livre de Jean Fourastié, Les Trente glorieuses, fait le bilan de ses travaux précédents d’histoire économique dont la substance est de souligner ce qu’il avait nommé Le Grand espoir du XXe siècle, titre d’un de ses ouvrages précédents (1949). Il considère que l’espoir millénaire de l’humanité d’échapper à la misère a été largement achevé au cours des trente années en question, en France et dans la plupart des pays développés d’alors.

Notons aussi qu’un aspect conjoncturel du livre consistait à critiquer tous ceux qui ne sont pas conscients de ces réalisations. La gauche d’alors, qui venait de signer le programme commun en 1972, surfait sur l’insatisfaction générale. Plus généralement, Fourastié souligne l’ignorance économique et les aveuglements de l’opinion qui refuse de prendre conscience du progrès social que constitue la réalisation de l’abondance dans l’histoire humaine. Au moment de la parution, les épisodes encore récents de Mai 68, contre la « société de consommation », et des débuts de l’écologie négligeaient beaucoup trop cette réalité économique (autre titre d’un de ses livres) que Fourastié s’est d’abord proposé de décrire au cours de toute sa carrière.

Un fondement statistique
Les ouvrages de Fourastié sont fondés essentiellement sur la tentative de reconstituer la réalité économique passée et contemporaine en collectant les statistiques disponibles ou en reconstituant celles qui manquent. Comme il le dira : « À la limite, la science économique n’est et ne peut être que le commentaire rationnel des informations issues des statistiques » (note, p. 47). La difficulté est immense, car elles n’étaient généralement pas disponibles, étaient dispersées, incomplètes, biaisées ou fausses, spécialement à son époque, où l’on ne disposait pas de l’informatique et des données que des personnes comme lui ont recueillies depuis lors. Pour les siècles passés, la statistique nationale était absente (en particulier celle du type des données fiscales actuelles) ou biaisée par des mythes anciens sur les hommes et les choses. Fourastié insiste particulièrement sur la question des difficultés de la comparaison dans le temps et dans l’espace, du fait de l’inflation, du changement de la structure de la consommation ou de celle des professions, ou du fait des progrès technologiques ou de la productivité.

On pourrait d’ailleurs faire une première réserve concernant la démographie, du fait de l’augmentation de 30 % de la population française métropolitaine au cours des Trente glorieuses, qui relativise la croissance de la production. Il lui aurait fallu souligner aussi que la France de 1946 était coloniale et que celle de 1975 comprenait les rapatriés des colonies – ce qui est négligé par Fourastié. On peut penser aussi que le parti pris nataliste découle du complexe d’infériorité par rapport à l’Allemagne dès la fin du XIXe, instaurant une idéologie qui persiste encore dans de nombreux discours économiques.

Une approche intégrée
Ce qui est important dans le travail de Fourastié est ce lien qu’il tente d’établir entre les différents éléments de la réalité économique. Puisqu’on critique aujourd’hui la conception « seulement financière de l’économie », l’approche de Fourastié est la bonne alternative qui permet d’analyser les conséquences de la croissance économique sur la réalité sociale.

Ce livre sur les Trente glorieuses commence par l’artifice d’une comparaison de deux villages, portugais et français, pour décrire l’opposition entre deux états de développement des campagnes. Le premier village représente la situation commune à tous les pays sous-développés que Fourastié considère assez justement comme millénaire, tandis que le second présente les conséquences de l’amélioration de la productivité sur les conditions de vie et sur la structure sociale.

D’emblée, le contraste statistique est saisissant (et le sera dans tout le livre de Fourastié). Dans ces deux villages, pour une population presque équivalente (534 contre 670), la population active est essentiellement agricole (74 %) dans le premier, minoritaire (24 %) dans le second. Le nombre d’actifs est nettement inférieur (52  % contre 32 %) du fait de la scolarisation et de la retraite. Tout est notablement différent : la natalité (4 % contre 2 %), la mortalité infantile (9,5 % contre 1,4 %), la mobilité (75 % de natifs du village contre 31 %), la concentration des exploitations, les rendements de blé à l’ha (12 contre 35), ou d’hectolitres de vin (25 « courants » contre 100 « d’appellations »), de travailleurs à l’ha (28 contre 8), d’animaux de labour (100 contre 1) remplacés par des tracteurs (2 contre 40). L’équipement des ménages contraste encore davantage : réfrigérateurs (5 contre 210), machine à laver le linge (0 contre 180), WC intérieur (10 contre 150), téléphone (5 contre 110), automobile (5 contre 280), radio (50 contre 250) (source, Les Trente glorieuses, pp. 16-20).

Le coup de théâtre final se produit quand Fourastié révèle qu’il s’agit en fait du même village français, Douelle en Quercy, en début et en fin de la seule période des Trente glorieuses ! Dans la mesure où il a connu les deux états du village, on conçoit mieux l’obsession de Fourastié de souligner les différences entre la société traditionnelle et moderne. Le subterfuge permet justement de considérer son analyse comme universelle, décrivant les zones sous-développées et en montrant la persistance encore récente dans les pays développés. On constate d’ailleurs la reproduction du mécanisme dans l’expansion actuelle des pays émergents, et on comprend mieux l’effervescence qui peut y régner, compte tenu des caractéristiques technologiques nouvelles du développement, cumulées aux précédentes.

Théorisation empirique
C’est à partir de cette approche empirique que Fourastié construit sa théorie économique. Ce que les économistes et les politiques modernes appellent la « croissance » correspond chez Fourastié à la réalité que les chiffres représentent. À la rigueur, on peut considérer qu’il porte aussi une part de responsabilité pour la vision comptable de l’économie. Sa méthodologie peut être considérée comme « matérialiste » ou « positiviste », c’est-à-dire fondée sur l’observation et la quantification. Mais Fourastié n’oublie jamais ce que les chiffres signifient.

Le travail de Fourastié se situe dans la lignée des premières recherches empiriques, statistiques et enquêtes sociales (Turgot, Villermé…). Il ne se privera pas non plus ailleurs de données littéraires (Les écrivains témoins du peuple, 1964). Quand il décrit la condition de la production au XVIIe siècle, il montrera par exemple que les rendements agricoles des XVII-XVIIIe siècles permettaient tout juste de nourrir la population française d’alors, qui devait subir des disettes, du fait de fréquentes mauvaises récoltes, ou des famines tout aussi régulières, du fait de recoltes moitié moins importantes tous les neuf à douze ans (cf. p. 52).

Fourastié caractérise ainsi un état anthropologique où les techniques disponibles définissent la structure de la société et des professions. Dans la France de 1700, pour une population de 19 millions d’habitants, avec les rendements, l’espérance de vie, la durée du temps de travail d’alors, la production engageait 14 millions d’actifs. Fourastié remarque que 1,36 personne prise en charge par actif implique le travail des enfants dès 6 ou 8 ans (p. 48), et c’est la croissance des rendements agricoles qui a permis de libérer une population rurale pour d’autres activités.

France Population Agriculteurs Personnes nourries
par un agriculteur
1700 19 millions 11 millions 1,7
1800 27 millions 13 millions 2,1
1900 39 millions 11 millions 3,5
1946 40 millions 7 millions 5,5
1975 52 millions 2 millions 26,0
Les Trente glorieuses, extrait de deux tableaux, p. 46 et 49

Dans le domaine agricole, on constate que le décollage entamé avec la révolution industrielle n’a été exponentiel qu’après 1946. Dans tous les domaines, Fourastié montrera ce phénomène : santé, démographie, durée et nature du travail, scolarisation, loisirs, consommation. Il résumera l’ensemble (p. 195) dans l’enregistrement d’une amélioration du niveau de vie de 50 % de 1700 à 1830, de 120 % supplémentaires (plus que doublement) de 1831 à 1949, et de 200 % supplémentaires (triplement) de 1949 à 1975. Fourastié notera que, par travailleur, la mécanisation fournit l’équivalent du travail de 25 hommes en 1900, 40 en 1938, 85 en 1965, et 124 en 1975 (p. 213).

Il faut lire le livre en question (ou d’autres du même auteur) pour prendre la mesure du changement. La nature de la société a aussi changé du fait de l’élévation du niveau culturel. On partait de loin : en 1800, la population était sans aucun diplôme à 90% (0,15 % de bacheliers), en 1950, on ne trouvait plus que 20 % de sans diplômes. En France, le travail des enfants a complètement disparu : il y avait encore 50 % d’actifs à 15 ans en 1946, 0 % en 1975 (p. 76). L’incidence en a été le triplement du nombre de cadres et de cadres moyens entre 1946 et 1975, en particulier un quintuplement du nombre d’enseignants. Fourastié tient aussi compte des secteurs qui n’ont pas profité d’amélioration de productivité, le fameux exemple du coiffeur (p. 218), dont les travailleurs bénéficient donc des retombées de façon indirecte. À l’époque de la rédaction, il était aussi entendu que le niveau de vie des plus pauvres avait progressé bien plus que celui des plus riches. Ce qui se constate dans l’équipement des ménages.

La théorisation de Fourastié consiste surtout à définir une base comparatiste des différents contextes en commençant par évaluer la productivité et le niveau de vie en terme de temps de travail. La difficulté est bien sûr que les consommations sont relatives, elles-mêmes, selon de nombreux paramètres. Si on intègre les comparaisons internationales, la difficulté augmente encore. Fourastié subit les difficultés du comparatisme, de l’empirisme et du positivisme. Nous allons voir qu’il succombe pourtant au passéisme.

Désenchantement
Pourquoi Fourastié n’a-t-il pas eu la postérité que méritait son approche empirique ? Sans doute l’économie est-elle devenue plus théorique (abstraite) et mathématisée. Mais la conclusion de son livre m’incite à envisager une autre hypothèse. Tout à la déploration de l’ignorance de l’économie et des progrès millénaires, Fourastié semble l’imputer quasi exclusivement à l’idéologie de gauche, très dynamique dans les années soixante-dix (Mai 68, le programme commun, les débuts de l’écologie). On constate en particulier ce parti-pris dans le tableau comparatif de l’annexe au chapitre XI (pp. 271-274), où il oppose idéologie et réalité.

Fourastié ne trouvera comme solution qu’une critique désenchantée de ce grand espoir du XXe siècle dont il s’était pourtant fait le porte-parole et le théoricien. Le constat de l’insatisfaction et de l’inconscience de la réalisation du bonheur matériel le fera régresser à un discours passéiste, anti-matérialiste (contraire à sa méthodologie), presque aussi daté que celui du Max Scheler de L’Homme du ressentiment à qui j’ai déjà rendu la justice qu’il mérite.

De fait, contre l’inconséquence de la gauche qui devrait se satisfaire des progrès accomplis et qui se complaisait pourtant dans le ritualisme révolutionnaire, Fourastié reprendra tous les poncifs de la droite traditionaliste. Plus grave, il les justifiera contradictoirement avec le contenu de ses travaux en fournissant une base programmatique à la droite contemporaine, dans ce qu’il appelle lui-même « l’idéologie des années 80 » (dans l’annexe).

La première des contradictions concerne évidemment son « planisme » technocratique qui s’oppose au « libéralisme » (dérégulation internationale) qui lui a succédé. Il n’en découle qu’un élitisme idéologique qui justifie le maintien de privilèges dont la légitimité statistique a disparu du fait de l’explosion éducative. Alors que Fourastié se prévaut de la réduction statistique des inégalités, il considère que « l’inégalité est le fait majeur de la réalité biologique. L’égalité n’engendre pas le bonheur. Le cadre, l’ingénieur, l’homme de science valorisent l’entreprise, l’ouvrier, le manoeuvre » (p. 272). Outre que cette productivité dépend de la scolarisation, la valorisation résulte bien de la demande issue de la consommation égalitaire. Le fordisme (qui fonde, en fait, les travaux de Fourastié) n’est toujours pas intégré par les élites françaises.

Fourastié ne semble pas concevoir que l’idéologie inégalitaire correspondait à la structure sociale ancienne, qu’il a parfaitement quantifiée. La difficulté théorique actuelle consiste à savoir penser une société bénéficiant à la réduction des inégalités. Scheler, au début du XXe siècle, manifestait une incapacité réactionnaire à théoriser ce changement. On constate avec une certaine stupeur qu’à la fin du siècle, Fourastié perpétue cette idéologie, de façon atténuée, mais sans le fondement du niveau éducatif qui existait vers 1900 avec seulement 1 % de bachelier, contre 15 % en 1975, 65 % (de la classe d’âge) en 2000. L’incapacité à intégrer la prise de conscience de la satisfaction d’un programme de développement se manifestera chez lui par la critique (bâteau) de la dégradation du système scolaire (déjà à son époque, alors que ceux qui l’idéalisent aujourd’hui sont issus de celui de cette période).

L’idée antimatérialiste que le progrès ne fait pas le bonheur, qui conclut le livre de Fourastié, pourrait aussi expliquer son échec. Il se tire lui-même une balle dans le pied. Sa solution passéiste qui consiste à prétendre qu’on était heureux dans la misère (p. 244), « les femmes chantaient en faisant le ménage » [les esclaves aussi !], montre plutôt qu’on oublie les mauvais moments, ou simplement, qu’on regrette sa jeunesse. Certains idéalisent aujourd’hui ces Trente glorieuses qu’il estime moroses !

L’intérêt du livre et de toute l’oeuvre de Fourastié est de montrer les progrès accomplis dans tous les domaines. Sa conclusion permet de montrer qu’il faut avoir l’idéologie qui va avec, être conscient des avancées et des limites. Fourastié enregistre les limites écologiques à la croissance – sans doute n’envisage-t-il pas assez (pour les raisons natalistes mentionnées) la possibilité de limitation démographique, comme je le fais moi-même.

Sa question finale, « Que feront les hommes quand ils seront tous riches ? Que feront-ils quand ils seront égaux ? » (p. 246) ne peut pas recevoir comme réponse une idéalisation rétrograde de la noblesse, ou « Mes grands-mères priaient plusieurs heures par jour » (p. 247). Outre le fait qu’il ne prie donc pas lui-même (les traditions se perdent), cela nous renvoie complètement à Scheler. La restriction possible, fréquente actuellement encore, selon laquelle l’état de bien être n’est pas complètement réalisé, étant assez justement réfutée par Fourastié : « L’homme moyen se croit souvent pauvre (comme si on était pauvre en ayant dix fois le revenu moyen mondial) » (p. 246).

Mais la solution véritable n’est pas dans « moins d’égalité » (Scheler idéalisait aussi un état social médiéval où chacun restait à sa place). Il me semble que la réponse consiste, à droite et à gauche, dans la continuation des travaux de Fourastié, dont il échoue, sur le fil (comme Perceval le Gallois), à recevoir la récompense. Quand il se réfère au seul idéal épistémologique des Lumières pour combattre l’ignorance de la réalité, Fourastié a sans doute eu le défaut de ne pas intégrer assez les sciences humaines modernes, même si elles étaient encore en devenir et discutables. Il y apporte pourtant une contribution éclairante qu’il aurait fallu compléter dans d’autres domaines.

Voir aussi :