Résumé
Maffesoli oppose un renouveau des tribus à l’individualisme. Il anticipe le populisme actuel en valorisant exclusivement la sociabilité locale ou élémentaire contre la sociologie dominante.
* * *
Michel Maffesoli : Le Temps des tribus : Le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes, avec une préface à la troisième édition en juin 2000, coll. « La Petite vermillon », n° 125, éd. La Table ronde, Paris, 2000 (Première édition : Maffesoli, Le Temps des tribus : le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse, 1988), 330 p.
* * *
Individualisme introuvable
Michel Maffesoli est un sociologue contesté, ce qui explique sans doute le ton général de ce livre qui reste constamment sur la défensive pour développer la thèse du « déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes. » Il s’oppose surtout au discours selon lequel « l’individu ou l’individualisme seraient la marque essentielle de notre temps » (Préface, p. XII). Mais c’est davantage un cliché journalistique ou une déploration passéiste. Si on regarde bien, ce livre de Maffesoli analyse simplement cette erreur. La vraie limite propre à l’ouvrage consiste à prendre le parti inverse. Il considère la vie sociale comme fusionnelle dans le passé, plus fusionnelle qu’on le dit dans le présent et il la prédit fusionnelle pour les sociétés post-modernes. Maffesoli devrait donc plutôt parler de permanence du phénomène, mais plutôt en ce qui concerne le niveau de la vie quotidienne.
Revenant sur le sujet dans sa préface de 2000, Maffesoli préfère opposer d’emblée : « D’un côté quelques propriétaires de la société ; ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire. […] De l’autre, la vie sauvage, quelque peu anomique, en tout cas désordonnée. Le plus grand nombre. » (Préface, p. I). Cette distinction de l’élite et de la masse relève aussi d’une constante. Comme le rappelaient en exergue d’un de leurs livres les membres de l’école de Palo Alto, « plus ça change, plus c’est la même chose » (dicton français). Au tournant du millénaire, pour cette réédition, Maffesoli a tort de céder d’emblée à l’erreur d’analyse qui, depuis, a fait florès contre « la génération 68 [qui a] pris tous les pouvoirs [en lui reprochant] de rabâcher les recettes philosophico-politiques qui l’ont porté au pouvoir » (Préface, p. II), cliché dont j’ai démontré l’inanité. Cet accès aux postes de direction résulte d’un simple effet d’âge (vingt ans en 1968 donnent cinquante-deux ans en 2000). Cette arrivée au pouvoir n’était d’ailleurs pas encore vraie au moment de la première édition, en 1988.
La réalité de cette introduction anachronique est plutôt que Maffesoli impute à la gauche la critique de ses positions personnelles. Mais la différence n’est pas l’individualisme soixante-huitard (p. 118). Cette analyse est postérieure. Mai 68 relevait plutôt d’un collectivisme marxiste orthodoxe (la minorité libertaire n’est pas celle qui a pris le pouvoir). Les politiciens de gauche que sont devenus certains ex-soixante-huitards sont également connus au contraire pour rabâcher la dénonciation de l’individualisme libéral. Sociologiquement parlant, en France, le terme « individualisme » est une sorte d’anathème presque équivalent à « nazi » (alors que les nazis étaient évidemment contre). La recherche de « contre l’individualisme » donne 159.000 références sur Google.
Bizarrement, cette critique conjoncturelle du catastrophisme de gauche : « consistant à voir ce monde plus misérable qu’il est afin de pouvoir le prendre en charge et de le sauver » (Préface, p. II), provoque chez Maffesoli une accusation plutôt soixante-huitarde contre le moralisme : « c’est sur cette logique du « devoir être » que se fondent le ressentiment et la hargne du policier, du juge et du curé sommeillant chez tous ceux qui veulent, ou affirment vouloir, faire le bonheur des autres à leur place et, parfois, contre eux » (idem). Maffesoli appartient au penchant libertaire contre les autoritaires. Cela illustre aussi la conséquence de son absence de rigueur : en sociologie, il faut quantifier les différentes populations pour les caractériser. Les généralisations philosophiques ou journalistiques conduisent à des contradictions.
…………
Lire la suite sur : Revue Exergue : Michel Maffesoli – Le Temps des tribus (1988)