Gordon Golding, Le Procès du singe: La Bible contre Darwin (2006)

Résumé

Ce livre sur le procès contre l’enseignement de la théorie de l’évolution révèle les subterfuges juridiques du débat et une explication surprenante du populisme d’alors et actuel, entre roublardise et formalisme.

Ce petit livre de Golding retrace minutieusement le contexte et le déroulement du fameux « Procès du singe » qui a vu s’affronter, en 1925, les adversaires et les partisans de l’évolutionnisme dans la petite ville de Dayton, dans le Tennessee. On avait également tiré un film, Procès de singe (Inherit the Wind) en 1960, réalisé par Stanley Kramer, à partir de cet épisode de l’histoire américaine qui éclaircit aussi au passage le mystère du populisme renaissant en ce début de XXIe siècle. Mais surtout, ce livre révèle les subterfuges qui caractérisent les interactions sociales américaines. Vu de l’étranger, on pourrait croire à une controverse intellectuelle plus authentique.

Golding commence d’emblée par nous surprendre en nous apprenant qu’« au cours des deux décennies qui suivirent la publication par Charles Darwin de L’Origine des espèces en 1859, la plupart des savants américains se convertirent à la théorie darwinienne » (p. 9), de même que l’opinion informée par des grands journaux d’opinion religieux modernistes ! La théorie de l’évolution n’était pas contestée ouvertement jusqu’à la Première Guerre mondiale. La parole dominante était le « Social Gospel » ou « christianisme social », pour lequel « les aspects surnaturels [de la Bible…] étaient jugés gênants » (pp. 10-11).

Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale qu’on assista à une « campagne contre l’enseignement de Darwin dans les écoles publiques américaines » de la part des protestants traditionalistes (p. 7). En particulier, William Jennings Bryan, trois fois candidat démocrate à la présidence des États-Unis, ancien ministre des Affaires étrangères de Woodrow Wilson, devenu prédicateur fondamentaliste, qui devait être un des acteurs principaux du « procès du singe », énonça les fondamentaux de la foi : 1) La Bible est inspirée par Dieu, ce qui justifie une interprétation littérale, 2) Jésus Christ est né de Marie réellement vierge, 3) il s’est sacrifié pour les hommes, 4) il est ressuscité, 5) il a fait des miracles, 6) il doit revenir sur terre au jugement dernier (p. 13). Golding devrait préciser qu’il s’agit du Nouveau Testament et que c’est plutôt la référence littérale à l’Ancien Testament qui faisait problème.

Les nombreux progrès techniques du début du XXe siècle avaient bouleversé le ritualisme de la vie traditionnelle, mobilisant les prédicateurs contre la modernité corruptrice (pp. 14-15), comme l’impudeur au cinéma (p. 24) en produisant une interprétation selon laquelle le péché avait été sous-estimé et l’amour surestimé par les partisans modernistes du Social Gospel (p. 17). La période postérieure à la Première Guerre mondiale avait confirmé cette impression que « la science s’est montrée capable de destruction et de mort » (p. 18)…………….

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Michaël Foessel, franc-tireur de la post-vérité?

Résumé

La notion de post-vérité a finalement assez perturbé les philosophes. Ceux qui croient pouvoir relever le défi, au nom sacro-saint de la politique, s’empêtrent dans les contradictions habituelles de la métaphysique ou de la morale. C’est normal, puisque le fact-checking relève des sciences sociales.

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Le premier décembre dernier, à propos de la campagne présidentielle américaine qui a vu l’élection de Trump, a paru dans Libération, un article de Michaël Foessel, professeur de philosophie à l’École polytechnique, « Après la vérité ? » (qui a été mis à jour le 17 janvier 2017). Cet article peut se résumer à son chapeau : « Si la politique est entrée, avec Trump, dans l’ère de la téléréalité, cela ne signifie pas que la vérité constitue un bon critère pour évaluer la santé d’une démocratie. » Son contenu montre la confusion qui règne sur ces questions dans les plus hautes sphères académiques (j’ai déjà analysé l’opposition entre Laugier et Engel), confusion qui aurait plutôt tendance à excuser, comme je le disais, les errements des politiciens.

L’article de Foessel commence doucement, mais il met déjà la puce à l’oreille :

« On parle beaucoup ces temps-ci du divorce entre la politique et la vérité, le plus souvent pour s’en plaindre. La post-truth politics marquerait une nouvelle étape dans l’abaissement du débat public abandonné à des démagogues indifférents aux faits et prêts à toutes les manipulations verbales pour s’attirer quelques voix supplémentaires. »

La banale réalité est plutôt que la critique de la démagogie est une thématique très ancienne. Pour une fois qu’un prof de philo ne parle pas de la Grèce antique, alors que ce serait justement approprié, on se dit que ça sent l’embrouille intello. Il va nous la jouer contre-emploi. Mais, bon, on attend de voir, c’est le jeu. Chacun rédige son intro comme il veut. Mais on s’attend quand même au pire.

Comme l’indique la formule connue sur « l’abaissement du débat public », les démagogues n’ont jamais eu bonne presse (puisque l’instrument des démagos est justement la mauvaise presse) et il existe bien un idéal de sincérité des comptes, quoique très théorique de la part des politiciens. C’est plutôt de cela qu’il faudrait partir pour ne pas dire complètement n’importe quoi. Les fake news ont une longue histoire, comme le rappelait Robert Darnton : « On retrouve tout au long de l’histoire l’équivalent de l’épidémie actuelle de « fake news » » (Le Monde, 20 février 2017).

On a immédiatement confirmation de la frivolité du raisonnement de Foessel par ce qui suit :

………………..

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Élections (Régionales 2015) pièges à cons

Résumé

Tout le monde se plaint des politiciens, mais tout le monde s’adonne à la démagogie en prenant les autres pour des cons. La politique consiste à faire semblant de le croire.

Résultats attendus

Les soirées électorales des Régionales 2015 ont porté essentiellement sur le bon score du Front national, arrivé en tête des grands partis. Rappel des résultats au premier tour (Source: Ministère de l’Intérieur) :

 
Résultats 1er tour Voix % des
inscrits
% des
exprimés
Front national 6 018 914 13,29 27,73
« Union de la Droite » (LR/UDI) 5 785 224 12,77 26,65
« Union de la Gauche » (PS/PRG) 5 019 795 11,08 23,12
Autres(droite ou gauche) 4 884 347 10,78 22,50

Il faut quand même relativiser. Non que la victoire du FN sur les autres grands partis ne soit pas réelle, mais on peut quand même constater que le tripartisme dont on parle tant n’existe pas vraiment. On se retrouve avec seulement un quart des exprimés pour chaque grand parti, un autre quart dispersé, sans parler…

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Jean-Claude Michéa – Les Mystères de la gauche

Résumé

Michéa surfe sur la vague antibobo qui était celle du PC contre les gauchistes en Mai 68 et qui a été reprise par Soral. En truquant ses références intellectuelles, il fait illusion auprès des gauchistes, mais relève plutôt du populisme identitaire.

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Jean-Claude Michéa, Les Mystères de la gauche : De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, coll. « Champs », éd. Flammarion, 2014 (éd. Climats, 2013), 134 p.

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Le petit livre de Michéa, Les Mystères de la gauche, rejoint le nouveau courant de la gauche populaire. Dès le début, une note (p. 10) vise les mesures sociétales du gouvernement Hollande et les écologistes qu’il considère comme l’incarnation de la gauche libérale. Son sous-titre indique bien que Michéa assimile la condamnation du libéralisme économique à celle du libéralisme politique. Sarkozy avait aussi assimilé les soixante-huitards à Wall Street. Tout ceci n’est finalement que la thèse du Parti communiste contre les gauchistes de Mai 68, considérés comme des petits-bourgeois, que Clouscard avait développée, et qui est reprise actuellement par Soral. Mais comme un discours ouvriériste maximaliste était bien dominant chez les gauchistes d’alors, j’avais envisagé que les permanents communistes refusaient plutôt la concurrence d’une nouvelle génération plus instruite qu’eux. Michéa a simplement l’avantage d’élever le niveau, sans reconnaître que l’existence même de son travail, et de ses lecteurs instruits, contredit ses thèses. Le bobo n’est que le résultat de la généralisation de l’augmentation du niveau d’étude. Ce qui élimine la légitimité d’une avant-garde politisée guidant des masses incultes (qui reprenait la tradition catholique).

Pour justifier historiquement sa position, Michéa commence par rappeler, à juste titre, que le terme « gauche » désignait la gauche parlementaire au XIXe siècle. Il correspond à ce qu’on appellerait aujourd’hui des libéraux, par opposition aux socialistes qui ne participaient pas au pouvoir pour ne pas gérer le capitalisme. Mais c’est un peu anachronique. Le problème du XIXe siècle était plutôt le rétablissement de la République, après la Restauration et l’Empire. La situation clandestine du courant républicain favorisait un certain complotisme visant au renversement du pouvoir. Les socialistes ont maintenu la tradition. Objectivement, dès que la république s’est réinstallée, la social-démocratie et la participation parlementaire de gauche ont été immédiates. Michéa fait semblant de considérer que la stratégie antiparlementaire du syndicalisme révolutionnaire ou des anarchistes était la seule possible. Lire la suite « Jean-Claude Michéa – Les Mystères de la gauche »

Badiou : Qu’est-ce qu’un peuple ?

Résumé

Un recueil d’articles qui se pose une fausse question et se noie dans un verre d’eau trouble.


Alain Badiou, Pierre Bourdieu, Judith Butler, Georges Didi-Huberman, Sadri Khiari, Jacques Rancière, Qu’est-ce qu’un peuple ?, ed. La Fabrique, Paris, 2013, 144 p.


Étrange recueil d’articles qui, en tournant autour du pot, fournit une bonne illustration de ce que peut produire l’analyse des productions intellectuelles, dont la première caractéristique relève du simple phénomène éditorial qui profite d’une actualité. En l’occurrence, ce petit recueil peut aussi se réduire à une paraphrase inutile du dernier article, celui de Rancière : « L’introuvable populisme », paru initialement le 3 janvier 2011 dans le quotidien Libération, qui avait l’avantage de répondre à la question. Ce n’était pas de savoir ce qu’était un peuple !

L’approche philosophique a un défaut récurrent. Sa prétention méthodologique à donner des définitions lui fait confondre la chose avec le mot. À la rigueur, on peut admettre qu’une enquête des usages linguistiques peut servir d’angle d’attaque, encore que ce soit un vieux truc de dissertation scolaire. Et même, on ne se plaindrait pas de cette humilité devant les usages, si on ne constatait pas, tout aussi empiriquement, la sélection d’une acception déterminée qui fait soupçonner un a priori parfaitement arbitraire, mais qui n’est pas dû au hasard, ni à l’objet, puisqu’il correspond en fait, ça tombe bien, à l’idée fixe de chaque auteur. Chacun voit midi à sa porte.

Le premier article d’Alain Badiou, « Vingt-quatre notes sur les usages du mot peuple », note le retour de l’invocation du peuple dans le discours politique. Badiou semble un peu trop se polariser sur des connotations, qu’il perçoit, en bon dialecticien Lire la suite « Badiou : Qu’est-ce qu’un peuple ? »

Affaire Cahuzac : Plenel n’a pas tout compris

Le 3 avril 2013, sur France culture, dans l’émission « Les Matins » de Marc Voinchet, où il était très normalement invité pour couronner sa victoire, Edwy Plénel s’est laissé un peu emporter par son lyrisme démocratique un peu réchauffé. Edwy Plenel aurait tort de trop se réjouir de son succès dans l’affaire Cahuzac (excepté pour les abonnements à son journal Médiapart). Sa position moraliste, qui énerve certains qui se sentent visés et quelques esprits forts désabusés, n’est pas partagée par ceux qui s’acharnent aujourd’hui sur Cahuzac. Plenel ne semble pas comprendre que le mécanisme qui consiste, pour la meute, à s’acharner sur une victime expiatoire qui porte les péchés du monde (comme Médiapart y contribue contre ses têtes de Turcs habituelles Lire la suite « Affaire Cahuzac : Plenel n’a pas tout compris »

Mélenchon joue au con (ça rime)

Résumé

L’accusation d’antisémitisme contre Mélenchon fait diversion sur le véritable problème de la médiocrité de ses analyses.

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Le buzz de la semaine est la petite phrase de Mélenchon sur Moscovici qui « ne parlerait pas le français, mais la langue de la finance internationale ». Ce qui a été perçu par certains comme de l’antisémitisme, sur le mode des années 30. On ne peut pas les contredire sur la forme. On entendait bien des trucs de ce genre à cette époque.

Les défenseurs de Mélenchon ont immédiatement parlé de chantage à l’antisémitisme et se sont livrés à des contorsions lexicales à propos de « en Français » (personne) ou « le français » (langue). OK, on peut préciser. Mais qu’est-ce que ça change ? C’est bien ce que j’avais compris personnellement. S’ils veulent dire que les Français ont compris que Moscovici est un sale juif cosmopolite à la solde de la finance apatride, ça signifie donc qu’il y a un problème d’antisémitisme en France. C’est peut-être vrai pour certains. Mais je ne crois pas que ce soit le cas. Les gens ont parfaitement compris que cela voulait dire que les socialistes sont à la remorque, sinon à la solde, « de Bruxelles » et du capitalisme financier. C’est pas nouveau. Mélenchon dit ça tous les jours. Et c’est du niveau du Lire la suite « Mélenchon joue au con (ça rime) »

Populisme et «classes moyennes»

Résumé

Les journalistes et les politiques s’interrogent sur les classes moyennes qui votent FN en confondant analyse et indulgence démagogique en parlant de déclassement. L’examen d’un cas précis montre de façon effarante que l’affaire se résume à une incompétence économique qui ignore les bases de la comptabilité !

Analyse « de classe »

Une série d’articles tente de comprendre pourquoi les « classes moyennes » ou « populaires », « les ouvriers », votent Le Pen. Comme si ce n’était pas assez clair ! Comme si le vote de ces classes moyennes ou populaires était réservé à la gauche ! Il faudrait quand même que la gauche se rende compte que si les pauvres sont plus nombreux et si les pauvres votent à gauche, elle aurait dû être majoritaire depuis longtemps. Même si le découpage électoral favorisait frauduleusement la droite, on est bien obligé de constater qu’il existe d’autres facteurs que ceux de l’analyse marxiste traditionnelle. Certains essaient de sauver le dogme en prétendant que la gauche socialiste ne s’intéresse plus aux classes populaires. Mais les classes populaires en question pourraient voter à l’extrême gauche au lieu de voter Le Pen.

Ce sont des classes moyennes ou populaires « je-me-comprends » qui votent essentiellement contre l’immigration maghrébine et mondiale, sur le mode « on n’est plus chez soi ». Au moins, l’analyse marxiste classique parlait d’embourgeoisement pour expliquer le racisme et l’adhésion au fascisme. Aujourd’hui, ceux qui se prétendent la gauche de la gauche considèrent que l’embourgeoisement concerne les bobos mondialistes… qui votent à gauche. Allez comprendre ! On a parfaitement compris. Le point commun des populismes d’extrême gauche et d’extrême droite est d’avoir abandonné l’observation de leur époque pour se replier dans le folklore passéiste.

Certains se rendent compte de leur déconnexion avec la réalité. Ils vont donc étudier ces populations sur le terrain. Ce qui est méritoire et de bonne méthode, sous réserve de ne pas se faire les porte-parole de cette « désespérance » en reproduisant le discours du malade. Outre le biais classique du misérabilisme (coco/catho/bobo), ils partagent le manque de perspectives qui résulte de l’inaptitude à traiter ces questions. Il ne faut pas s’en étonner. Si on en est là, c’est forcément que l’incompétence s’est installée progressivement.

Mon analyse générale de ces questions, comme je l’ai manifesté à plusieurs reprises, est que ces pseudo-victimes négligent l’augmentation réelle de leur statut depuis les années 1980 (ou à plus forte raison 1950), surtout en ce qui concerne la condition ouvrière d’alors. Ce qu’ils regrettent est un statut protégé, colonial, avec un rang social supérieur aux indigènes. J’ai parlé des débouchés de la coloniale, des profs (de brousse) avec de nombreux boys (histoires qui faisaient la joie de notre jeunesse). Ascenseur social d’une époque où le statut se mesurait au nombre de domestiques. Contre la mondialisation, certains supposent que les autres pays doivent attendre, pour se développer, d’avoir notre permission (comme quand ils étaient des colonies) ou que l’égalité socialiste et la pureté écologique soient réalisées. Il est clair que ce n’est pas comme ça que ça marche. Ce n’est même pas la peine d’en parler.

Solution « comptable »

Un intéressant contraste vient d’avoir lieu dans le journal en ligne Médiapart entre un article qui étudie cette « classe moyenne » et un autre qui la juge. Le 4 janvier 2012, un article de Rachida El Azzouzi et Mathieu Magnaudeix, s’intéresse au supposé déclassement des banlieues pavillonnaires : « Ouvriers, employés, ces oubliés qui vivent la rage au cœur ». Un article du blog d’Yvan Najiels, « Les Thénardier votent Le Pen », le 11 décembre 2011 (répondant lui-même à un article sur les ouvriers lepenistes de Moselle) fait une analyse classique qui distingue les bons prolétaires et les traîtres à leur classe. C’est l’état de l’art de l’analyse de gauche. Mais ce n’est pas la solution.

Depuis quelque temps, on peut constater une manifestation de cette incompétence, de façon récurrente, obstinée, et inconsciente d’elle-même, malgré les remarques répétées qu’on lui adresse. Une rubrique de la revue en ligne Rue89, récemment absorbée par le Nouvel Observateur, s’intéresse au « porte-monnaie » des Français, en énumérant les dépenses d’une personne sans en distinguer réellement la nature (et en considérant le salaire d’une seule personne quand bien même il s’agit d’un ménage). La compétence des journalistes économiques français est à peu près nulle. La gauche n’est pas étrangère à cette situation. On parle donc bien ici de la compétence économique des classes moyennes-supérieures françaises.

Quand les classes moyennes-basses des zones pavillonnaires se plaignent de ne pas arriver à joindre les deux bouts, il est bien question de budget des ménages. L’article des journalistes de Médiapart écoute les plaintes de leurs interviewés, mais il ne dévoile pas leurs budgets. Il rapporte cependant un échange avec l’urbaniste Laurent Davezies qui révèle que « sept habitants sur dix, en très grande majorité des ouvriers ou employés, sont propriétaires. (…) Leur revenu par habitant est supérieur de 20% à la moyenne nationale, mais ils touchent moins de prestations sociales, type retraites ou RSA » (c’est moi qui souligne). Et ces ouvriers et employés se plaignent que les autres sont des assistés.

On a donc la solution. L’incompétence économique des journalistes, des gens de gauche et des ouvriers et employés réunis, leur fait ignorer que le remboursement d’emprunts de biens immobiliers, qui grève leur budget, constitue une épargne. Comme on le fait remarquer sans cesse aux journalistes de Rue89, chaque mensualité pour rembourser un prêt immobilier, ou un tracteur (pour un paysan), doit être considérée comme un investissement, et non comme un loyer. Ce faux « peuple » peut regretter le temps où il touchait les allocations logement (c’est sans doute ce qu’il reproche aux autres), en oubliant qu’il a bénéficié de prêts à taux zéro, d’exonération d’impôts sur l’épargne logement, de primes à l’installation pour les paysans, à l’isolation ou à l’équipement en panneaux solaires (s’ils ont la fibre écolo – tous bobos, disais-je), etc.

Chaque mensualité payée correspond à une capitalisation. Un ménage qui touche deux salaires moyens (cf. « supérieur de 20% à la moyenne nationale »), de 2 000 euros par mois, soit 4 000 euros, peut payer, par exemple, 1 500 euros par mois de remboursement d’emprunts. Il épargne donc 1 500 x 12 = 18 000 euros par an. Évidemment, il a 1 500 euros de moins à dépenser chaque mois. D’autant qu’en tant que propriétaire, il paie désormais des impôts fonciers et doit financer lui-même les gros travaux. S’il habite loin du centre, il doit faire des heures de transport et dépenser plus d’argent pour l’essence. Mais c’est son choix. Il regrette sans doute de ne pas être assisté.

Ce ménage se constitue une épargne, et surtout, au bout de dix ou vingt ans, « il n’aura plus à payer de loyer ». C’est généralement une des raisons de cet investissement. Ses difficultés sont passagères, de sa seule responsabilité, et sans doute un peu plus importantes qu’elles le devraient, s’il s’est laissé aller à voir un peu trop grand, comme c’est probable. C’est un peu les subprimes (crédits immobiliers accordés sans précaution) à la française. Et il accuse les autres de son sort.

C’est bien de cela qu’on parle. Tout le monde le sait. La gauche se trouve obligée de défendre des petits propriétaires « blancos » avec un discours prolétarien (ouvrier/locataire). Elle n’intègre pas les règles comptables de base qu’elle ignore le plus souvent, ou ne les prend pas en compte quand elle les connaît (il faut avouer que les politiques de tous bords sont dans ce cas, d’où la situation des finances publiques). Le FN jette de l’huile sur le feu en profitant de la médiocrité générale. Les intellectuels font des leçons de morale et d’histoire. La routine !

Je parlais ailleurs de « néo-maurrassisme par incompétence ». Je viens de démontrer que la simple inculture économique était la cause, à travers ce cas concret parfaitement quantifiable, du problème actuel des classes moyennes qui ne connaît pas son bonheur de petit capitaliste, que la gauche et les journalistes ne savent pas analyser, et que la droite sous-traite au Front national.

Voir aussi :

Théorie de la crise

Résumé

La crise actuelle généralise le phénomène des bulles à toute l’économie mondialisée. Une classe moyenne massive en est la complice et la victime dans la mesure où la démocratie met le citoyen devant ses responsabilités. Les escroqueries boursières habituelles deviennent une simple autofiction. Le taux d’intérêt, en dernière analyse est justement la cause réelle des bulles.

Croissance et bulles

Ce qu’on appelle actuellement « la crise » est un effet assez simple de la généralisation du phénomène des bulles boursières à toute l’économie. Par le passé, ce qu’on appelle l’« économie réelle » produisait un surplus qui était investi dans des projets d’activités nouvelles ou d’expansion d’activités anciennes. Mais le propre de l’investissement est de constituer un pari sur l’avenir. En bourse, la valeur d’une action correspond à la valeur future de l’entreprise. On ne raisonne pas à valeur supposée constante. Comme les entreprises n’attirent pas les investisseurs en présentant des perspectives de baisse ou de stagnation, la bourse est structurellement un miroir aux alouettes.

Sur le fond, il n’y a pas de problème. Dans les pays riches, l’économie réelle des deux derniers siècles se caractérise par une forte croissance due à de nombreuses innovations. Cette croissance se poursuit actuellement au niveau mondial. Les pays émergents connaissent des taux de croissance à deux chiffres, surtout dans certaines zones, même si la moyenne globale est un peu inférieure à 10 %. Ce n’est pas le cas des pays anciennement développés, qui auraient plutôt des zones en forte décroissance, même si la moyenne globale est encore positive à 1 ou 2 %. Ils en sont actuellement réduits à chicaner sur les décimales.

La crise grecque correspond au premier volet de l’explication de la situation actuelle. Ces trente ou quarante dernières années, progressivement, les pays riches ont truqué les comptes, en consommant à crédit pour soutenir artificiellement la croissance. L’économie réelle continuait à croître du fait du progrès technologique qui se poursuit indépendamment de toute façon. L’effet de bulle est masqué puisque la consommation suit. Cet effet apparaît seulement quand, comme dans la bulle Internet de 2000, la valeur des entreprises est surévaluée, non dans l’absolu, puisque cette valeur est atteinte dix ans après, mais dans la prévision de la rapidité à l’atteindre, et bien sûr dans le nombre des start-ups survivantes. L’effet ne concerne que les spéculateurs.

Endettement et cadeaux fiscaux

Évidemment, la limite finale des relances par la dette est la capacité d’endettement. En ce qui concerne l’État, quand un budget est en déséquilibre, c’est que les politiques font des cadeaux fiscaux aux citoyens puisque la démocratie consiste essentiellement dans le fait que les citoyens assument eux-mêmes les dépenses de la collectivité. En France, la Révolution a simplement remplacé les impôts par les contributions. En Amérique, les Tea parties veulent rejouer la suppression des taxes sur le thé de la Révolution américaine. Mais la seule alternative est de payer des impôts à Washington (ou dans chaque État) plutôt qu’à l’Angleterre. Benjamin Franklin a déjà tranché sur le fait qu’il n’y avait que deux choses certaines, la mort et les impôts. Certains n’ont apparemment pas encore compris.

Les politiciens rivalisent d’imagination pour faire des cadeaux fiscaux, aux plus riches qui financent leurs campagnes, aux plus pauvres par des exonérations et aux classes moyennes par les investissements inutiles pour entretenir l’activité. La solution classique était de reprendre d’une main ce qu’on donne de l’autre ou de déshabiller Pierre pour habiller Paul. La nouvelle solution de l’endettement permet de contenter tout le monde, provisoirement. Les nouveaux riches, comme les anciens, ne veulent pas partager et payer pour les pauvres. La masse des classes aisées des pays riches a amplifié le phénomène d’évasion fiscale et de cadeaux fiscaux. La privatisation a fait le reste en mettant sur le marché les bijoux de famille.

Mondialisation et classes moyennes

En fait, ce système a bénéficié des restes de la guerre froide qui divisait le monde en deux. Les pays riches ont été les seuls à concentrer le développement, au détriment du bloc de l’Est, Chine comprise, qui persistait dans un isolement volontaire, et des pays du Sud, qui étaient laissés de côté. L’effondrement de l’Est a ouvert le marché et relancé la machine. Les progrès techniques ont fini par se diffuser au Sud. Un véritable processus de développement a commencé du fait de la constitution d’une bourgeoisie locale qui concentre d’énormes richesses dans les pays producteurs de matières premières. Mais il est encore masqué et obéré par une démographie galopante au Sud.

La mondialisation demande de remettre les choses à plat. La classe moyenne des pays riches est encore plus riche qu’ailleurs. Une bonne moitié de la population est très à l’aise, mais se rend compte qu’elle n’est plus le sommet de la pyramide mondiale, en comparaison avec les classes très supérieures des pays émergents, outre celles de leurs propres pays. Cette classe moyenne supérieure se sert de la misère des pauvres ou des précaires pour se faire plaindre ou pour s’associer aux classes moyennes inférieures, toujours bien plus riches (en comptant les prestations sociales) que les innombrables pauvres des pays émergents.

J’ai proposé une analyse qui considère que la structure pyramidale des richesses n’existe plus dans les pays riches. Dans un article précédent, « Populistes contre bobos », j’ai montré la nouvelle sociologie que ne comprennent pas les analystes qui ne veulent pas contrarier leur clientèle. En fait, contrairement à ce qu’on entend, l’ascenseur social a trop bien marché. Une classe moyenne majoritaire remplace avantageusement le tiers état et refile le mistigri à un reliquat d’exclus qui remplace le sous-prolétariat (mais l’ancienne analyse était sans doute déjà fausse) :

X
X X X
X X X X X X X X X
Situation ancienne : « Tiers état » majoritaire
X
X X X X X X X X X
X
Situation nouvelle : Classe moyenne majoritaire

La situation actuelle résulte de la constitution d’une classe moyenne massive, qui considère qu’elle est maltraitée aujourd’hui parce qu’elle avait été choyée par l’endettement avec le soutien artificiel de l’économie, comme en Grèce. Les dépenses des très riches qui servent actuellement de repoussoir, et surtout de fantasme, profitent essentiellement aux fournisseurs de services haut de gamme que remplissent les professionnels des classes moyennes supérieures. Le piège de la rigueur est bien évidemment que cela provoquera une récession. La solution américaine reste encore et toujours la relance, l’européenne consiste en velléités de rigueur, contournée d’une manière ou d’une autre. L’Allemagne a été plus disciplinée, mais c’était pour prendre le marché, sur le mode « winner takes all ».

Madoff et le casino

La nouveauté mondiale de l’enrichissement d’une importante classe moyenne lui permet une participation au jeu de l’investissement. C’était aussi le cas en Amérique avant la crise de 1929. Même les collectivités publiques y ont participé. J’ai déjà parlé, il y a quatre ans, de la banqueroute du système des retraites, « par répartition » qui consistait à payer les rentes avec l’argent des nouveaux salariés au moment du baby-boom. Quand ils arrivent à l’âge de la retraite, avec l’augmentation de la durée de vie, les rentes promises sont impossibles à payer. Tout le monde était complice. Les politiques pouvaient bien augmenter la retraite des vieux, avec la complicité des syndicats, ils se condamnaient à ne pas pouvoir payer celle des anciens jeunes, comme de vulgaires Madoff.

L’enrichissement général a dégagé des capitaux. L’argent attire toujours des escrocs et gestionnaires plus ou moins imprudents. Les bulles se réglaient auparavant par des faillites. La contradiction systémique qui résulte de la participation collective au mécanisme boursier est bien évidemment que tout le monde ne peut pas faire faillite, parce que cela signifierait que l’économie future n’existe pas. Et il n’est évidemment pas possible de rembourser les pertes puisque ce serait les citoyens qui rembourseraient par l’impôt les pertes qu’ils ont subies à la bourse. Il faut remarquer que ce n’est pas une opération blanche, puisqu’il existe des intermédiaires, banque ou collectivités publiques, qui ont un coût de fonctionnement. La question de la corruption ou de la critique des banques signifie simplement que cela se voit quand il n’y a pas de surplus.

À propos de l’affaire Kerviel, je disais : « le recrutement des courtiers se targue plutôt de mathématisation de haut niveau. On se demande bien pourquoi d’ailleurs. L’impression que donne cette affaire est plutôt qu’il suffit de jouer à quitte ou double. Tant que le crédit est illimité, on ne peut pas perdre puisqu’on peut toujours se refaire. » Les traders prennent leur commission au passage, jusqu’au moment où ils font sauter la banque. On voit qu’il en est de même pour les États avec la crise grecque.

J’ai déjà parlé de la solution de faire payer les pauvres. Il ne suffit pas de savoir que le principe consiste à « privatiser les profits et socialiser les pertes ». Il faut être conscient que cela n’a pas d’autre sens de gommer les pertes par les impôts ou l’augmentation des taux et des frais bancaires. J’ai parlé des taux usuraires des crédits à la consommation des pauvres qui profitent bien sûr à ceux qui profitent de taux bonifiés parce qu’ils sont réputés solvables. Ce que je disais alors :

« La véritable question financière est la question des taux d’intérêt. Le fait qu’il existe des taux différents pour les riches et les pauvres signifie que les pauvres financent les emprunts des riches. La justification des taux élevés par la possibilité de défaillance des pauvres est une plaisanterie, car le risque est d’autant plus fort que les taux sont élevés. Ce qu’on envisage comme solution, constitue une prédiction créatrice, au profit exclusif de ceux qui la créent. D’ailleurs, quand les riches sont défaillants, et ils le sont aussi, les dégâts sont équivalents à la somme de nombreuses défaillances de pauvres. Cette crise européenne permet de généraliser la solution. Le fait d’appartenir à un même ensemble doit impliquer qu’on bénéficie des mêmes conditions. C’est également ce qui doit définir la citoyenneté entre les riches et les pauvres au sein d’un même État. La véritable solution n’est pas une absence de système financier, mais un système financier démocratique. Comme l’écart entre les riches et les pauvres, l’écart entre les taux doit être réduit drastiquement. En fait, la réduction de l’écart des taux correspond simplement à la réduction de l’écart des richesses avec la prise en compte du facteur temps. La crise grecque aura été le moyen de s’en rendre compte. »

La seule autre solution pour apurer le système serait de laisser les spéculateurs qui ont perdu à la bourse ou les banquiers qui ont des créances douteuses assumer personnellement leurs pertes. La relative nouveauté est que les classes moyennes étant plus nombreuses, il y a moins de pauvres à ponctionner, à moins de viser le tiers monde. C’était la situation coloniale-impérialiste précédente. Aujourd’hui, ces pays sont relativement autonomes et commencent à participer à la mondialisation avec les mêmes conséquences. Mais on peut considérer que le financement de la consommation américaine par les épargnants asiatiques relève de cette escroquerie.

« Indéflation » et ratios

Une des raisons de cette bulle larvée, puisque la croissance mondiale réelle existe, est un phénomène complexe d’inflation-désinflation simultanées (« indéflation » ?). J’ai parlé de l’inflation due à l’augmentation des salaires des cadres, dont la conséquence est essentiellement le prix de l’immobilier, mais pas seulement. On a eu la crise du marché de l’art, la bulle Internet, la hausse des prix des services divers, puisque les services, sur le modèle du coiffeur, ne connaissent pas de hausse stricte de productivité (voir l’article sur Jean Fourastié, sur les Trente glorieuses). Une tendance à la spécialisation dans les services haut de gamme, qui sont les seuls à rester économiquement viables, provoque une exclusion de la masse des consommateurs, sur le mode du « stade Dubaï du capitalisme », que j’avais appelé aussi la « monégasquisation ».

La désinflation résulte des délocalisations et des progrès permanents de secteurs comme l’informatique. Sans cette énorme baisse des prix, le pouvoir d’achat aurait chuté ou, plus vraisemblablement, le revenu des cadres n’aurait pas augmenté, puisqu’il dépend des profits réalisés dans la globalisation. Dans l’Occident de la Guerre froide, avec un marché plus réduit, la croissance aurait été limitée à la hausse de la productivité. L’idée de « démondialisation » pense pouvoir revenir à cette situation, jugée idyllique, avec le recul, mais qui ne l’était pas davantage que les Trente glorieuses. La baisse des prix sur le bas de gamme ou sur la massification des produits technologique revient surtout à un transfert de capitaux vers l’Asie, puisque les profits y sont réinvestis.

Ce double phénomène d’inflation-désinflation simultanées a toujours existé. Il y a toujours eu des secteurs en croissance et des secteurs en déclin, des régions en croissance, des régions en déclin. Les personnes concernées dans le cadre national correspondaient à ce qu’on appelait la lutte des classes (c’étaient plutôt les déclassés que les pauvres qui se révoltaient). Dans le cadre de la mondialisation, les régions correspondent aux pays. La solution de constituer des grands ensembles comme l’Europe rétablit la régionalisation des crises. Vouloir renationaliser l’économie serait une grave erreur. Le problème est que la lutte des riches et des pauvres prend une connotation nationaliste. Le cas le plus symptomatique de ce phénomène est la Belgique, dont j’ai déjà parlé, où le développement s’est inversé entre la Wallonie et la Flandre, avec un renversement du jugement dans l’essentialisation des aptitudes. Le cas de la crise grecque, malgré les excès caricaturaux de ce cas particulier, montre surtout que les riches ont besoin des pauvres qui leur achètent leurs produits et services, et paient des taux d’intérêt élevés. C’est vrai au plan national et international, mais on se sert de l’un pour masquer l’autre. Et la mondialisation de la division sociale riche/pauvre, produit des perdants dans les pays développés, qui n’y étaient pas préparés. Sachant que la croissance mondiale réelle existe, du fait de l’augmentation de la taille du marché des pays émergents, il n’y aurait pas de problèmes économiques sans un phénomène de bulle qui surestime en permanence cette croissance.

On peut assez facilement comprendre le principe des crises à répétitions depuis quelques années. Quand on joue à quitte ou double au casino, si on fait une série gagnante, on fait sauter la banque assez rapidement. En dix coups, on multiplie la mise par 1024, en vingt coups, on la multiplie par un million (et des poussières : « Personnel ! »). Mais c’est un fantasme sur les grands nombres. Quand on parle de grandes entreprises, on ne peut pas multiplier leur prix par mille avant la chute, spécialement si toutes suivent le mouvement. Il en est de même d’un État ou du monde. À périmètre constant (hors croissance réelle du marché, absorptions, restructurations, etc.), on peut supposer qu’une surévaluation du double provoque une correction du marché. À l’époque où la croissance des grandes entreprises était de quelques pour cent, une surévaluation boursière annuelle de 3 % mettait vingt-quatre ans à multiplier le prix par deux (1,0324 = 2,03), ce qui pouvait être peu probable du fait de l’observation dans la durée. Une surévaluation annuelle de 15 % met cinq ans (1,155 = 2,01). Il ne faut donc pas s’étonner de voir réapparaître des crises cycliques plus fréquentes quand on exige artificiellement de tels taux sans considération de la croissance réelle.