José Ortega y Gasset – La Révolte des masses (1929)


Résumé
De la philosophie espagnole, on ne connaît souvent qu’Ortega y Gasset (1883-1955) et le titre de son livre, La Révolte des masses. Le contenu n’est pas ce que l’on croit. Il y justifie la civilisation technique moderne par le rôle du libéralisme politique du XIXe siècle et surtout par celui des élites en général. Pour s’opposer fermement au populisme fasciste ou communiste de l’entre-deux-guerres, il essaie de contredire l’idée de décadence et veut résoudre la crise politique d’alors en proposant une union européenne comme projet porté par ces élites.

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José Ortega y Gasset : La Révolte des masses, coll. « Idées », n° 130, éd. Gallimard, Paris, 1961 (1929-1937 en français), 256 p. Une réédition existe : José Ortega y Gasset : La Révolte des masses, « Bibliothèque classique de la liberté », éd. Les belles lettres, Paris, 2010, 390 p.

Civilisation et Élite

Ce petit livre, dont le grand succès dans les années 1930 en Europe est sans doute le fruit d’un malentendu, peut permettre d’expliquer les illusions des intellectuels qui ont déclenché ce qu’Ortega y Gasset lui-même redoutait. Son titre est ambigu. Il vise le fascisme et le communisme, mais sans traiter explicitement la question d’une quelconque révolte ou révolution concrètes qui restent en arrière-fond. Ce titre concerne plutôt la revendication de s’appuyer sur les masses qu’Ortega y Gasset critique au nom d’un élitisme caricaturalement passéiste, contradictoire avec la thèse réelle du livre. Son argumentation a sans aucun doute provoqué un contresens tragique, sinon un renforcement de la glissade vers la catastrophe annoncée.

La thèse principale du livre consiste à considérer la société comme une construction évolutionniste dont le maintien dépend entièrement d’une élite. Mais de façon inattendue, Ortega y Gasset s’oppose à l’idée courante de décadence portée par le succès du livre de Spengler, Le déclin de l’Occident (1923). Plus spécifiquement encore, Ortega y Gasset réfute le dénigrement de la technique et la considère au contraire comme le fondement de la civilisation contemporaine (ou de toute civilisation en général). Sans l’élite scientifique qui la fonde, l’ensemble de la société mondiale s’effondrerait. Son raisonnement se fonde sur les réalisations nouvelles des débuts de la révolution industrielle : « magnifiques routes, des chemins de fer, le télégraphe, les hôtels, la sécurité physique et l’aspirine » (p. 99) ou sur des bases statistiques, quoique assez légères, comme l’augmentation de la population européenne de 180 millions en 1800 à 460 millions en 1914 (p. 90). Remarquons que le « vitalisme » qui sert de critère constant à l’auteur peut correspondre simplement à la banale interprétation de cette croissance démographique ou économique ! On parlerait aujourd’hui de vitalité (ou justement de croissance).

Ortega y Gasset considère que les masses bénéficient de ces progrès sans en être directement responsables et qu’elles sont ingrates à l’égard de l’élite qui les a créés, au point de sembler déplorer cette diffusion : « Je ne parviens à m’expliquer ce manque de reconnaissance qu’en me rappelant que dans le centre de l’Afrique, les nègres vont aussi en automobile et consomment de l’aspirine » (pp. 130-131). Il s’oppose aussi à Spengler qui pense que la technique peut subsister sans la culture ou sans une élite désintéressée pour perpétuer la science (p. 127). Il voit dans l’idéalisation des masses le risque de la perte des compétences correspondantes. Il pense sans doute à « la Révolution n’a pas besoin de savants » justifiant la décapitation du chimiste Lavoisier pendant la Terreur, en 1794. Mais cela semble reposer simplement sur la mention d’une régression conjoncturelle du nombre d’étudiants en physique pure (p. 125). Le moins qu’on puisse dire est qu’il a été contredit par l’histoire, malgré la récurrence de cette complainte, encore récemment d’ailleurs.

Tout ceci est très discutable. Les Nègres, comme les masses, ont été longtemps admiratifs devant le progrès. Ortega y Gasset est d’ailleurs lui aussi dans la position de celui qui en profite sans connaître le fonctionnement de tout ce qu’il utilise ou dont il bénéficie. Par contre, il est bien un des rares, dans la profession philosophique…

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Un Brexit pour rien… Ou pas ?

Résumé

Les adversaires de l’Europe, avec le Brexit, ont provoqué un test grandeur nature. Il va leur falloir en assumer les conséquences, à moins qu’ils souhaitent que rien ne change. Une redéfinition de la démocratie est en cours.

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Le vote britannique du 23 juin 2016 pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a apparemment surpris tout le monde. On se demande bien pourquoi ! Non que le résultat ait été assuré. Justement, il était incertain dès le départ, plus ou moins à 50/50, même si les adversaires du Brexit étaient sans doute trop confiants, comme la suite l’a montré. On avait également connu ça avec le référendum français sur le Traité constitutionnel européen de 2005 qui a donné le même résultat pour les mêmes raisons. L’opposition à l’Europe de Bruxelles, pour de multiples causes parfois opposées, est devenue un moyen de contester la classe politique en général, les décisions spécifiques de l’UE, ou simplement de manifester un mécontentement diffus ou intéressé.

La première anomalie de ce référendum britannique résidait dans le fait que le Premier ministre anglais qui l’avait proposé, David Cameron, était lui-même opposé au Brexit. On pourrait le créditer d’un respect de la démocratie. Mais tout le monde sait bien qu’il ne s’agissait que d’une promesse électorale pour attirer les voix des opposants à l’UE au moment de son élection à ce poste. Il a tenu sa promesse. Bon. Mais ce n’était pas sa politique personnelle et il n’aurait pas été élu s’il avait dit ce qu’il pensait de cette question.

La situation est d’ailleurs la même pour les opposants à l’UE. Ils ont gagné, mais il n’y a pas de « plan B », comme pour le précédent français du Traité constitutionnel. Le leader du Brexit, Boris Johnson, a jeté l’éponge pour le poste de Premier ministre, laissé à Theresa May, pourtant une adversaire du Brexit. La réalité est simplement que les politiciens font des coups pour favoriser leur carrière en disant n’importe quoi. Les électeurs croient ou font semblant de croire que le contenu importe et se plaignent ensuite que les politiques ne respectent pas leur parole. La réalité est plutôt qu’ils demandent qu’on leur mente. Le principe réel de la politique est le fameux TINA de Margareth Thatcher : « There is no alternative ! » parce que les marges de manoeuvre des politiques sont faibles et que « l’État ne peut pas tout » comme disait Lionel Jospin. Ceux qui croient le contraire se trompent.

L’affaire du Brexit a montré immédiatement l’absence d’alternative (à part évidemment celle de qui est élu à la place d’un autre). La première question n’est pas de savoir si…

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