Bilan réel des présidentielles 2012

Résumé

Le FN a bien fait l’élection de Hollande par son abstention. Reste à se débarrasser concrètement de sa logique pour traiter réellement les problèmes au lieu de trouver des excuses à ses électeurs. Bref, les conneries, ça suffit !

Pas de quoi pavoiser

Contrairement à ce qu’on entend chez certains, être élu président de la République avec 51,67 % n’est pas un bon score pour le candidat Hollande qui avait démarré à 60 % et qui était encore à des estimations autour de 53 % avant le premier tour. On peut même se dire qu’avec une semaine de plus le président Sarkozy aurait réussi son pari de remonter la pente. Au cours du débat, entre les deux tours, Sarkozy aura réussi à focaliser Hollande sur le vote des immigrés qui a permis de regagner des électeurs FN, et sur le nucléaire qui lui faisait perdre des électeurs écolos. Mais un débat n’aura pas suffit. On comprend pourquoi Sarko en voulait deux de plus.

Comme je le disais après le premier tour, ce sont les abstentionnistes du FN qui ont manqué à Sarko. On peut remarquer au passage, vu qu’on lui reproche de s’être (une fois de plus) compromis, que ce sont donc les électeurs du FN les plus durs contre l’immigration qui l’ont fait perdre. Et Sarkozy aurait donc pu gagner. Il va falloir que Hollande affronte clairement cette idéologie. Au lieu d’essayer de ramener ces extrémistes à la raison, les socialistes se sont abaissés à leur lécher le cul, avec Ségolène Royal Lire la suite « Bilan réel des présidentielles 2012 »

Premier tour sans surprise

Ceux qui ne l’ont pas vu venir se sont trompés

Le premier tour des présidentielles 2012 nous donne Marine Le Pen à 17,90 %. Elle n’est pas au deuxième tour, mais comme elle contrôle l’élection, c’est tout comme. Si toutes les voix FN, Bayrou (9,13 %), et Dupont-Aignan (1,79 %) se portaient sur Sarkozy (27,18 %), la droite aurait donc 55 %. des suffrages. Mais ça ne sera sûrement pas le cas. Depuis Mitterrand, la droite est divisée grâce à la présence du FN. La stratégie qui consiste à tout miser sur l’immigration est finalement un mauvais calcul pour elle, et un bon calcul pour la gauche. À qui profite le crime ?

Inversement, avec les sondages de la semaine précédente, j’avais noté (dans un commentaire sur Médiapart), qu’il aurait été amusant que Mélenchon, les gauchistes, les écolos, plus Bayrou s’allient sur le principe du « Tous contre Sarkozy » en décidant de se désister pour Hollande. Il serait passé au premier tour. Ça nous aurait fait économiser du temps et quelques angoisses pour les candidats. La presse n’aurait pas aimé. Mais puisqu’on parle d’économies…

Sauf retournement de dernière minute, ou grosse gaffe de Hollande, Sarkozy va être battu malgré une majorité à droite. Lire la suite « Premier tour sans surprise »

Présidentielles : un homme, des idées

Résumé

Les petits candidats à l’élection présidentielle 2012 entretiennent la mystification sur ce qu’est la politique. Robert de Jouvenel nous avait rappelé le fonctionnement réel du pouvoir. Les élus sont les représentants auprès du peuple des experts qui décident.


Protestation piège à cons

La présidentielle 2012 est tranchée, il n’y a que deux candidats, Sarkozy et Hollande. Les autres représentent l’état d’inconséquence de l’opinion. Ce qui est aussi une information intéressante. Le fait qu’un des deux candidats légitimes, voire le deux, puisse ne pas être au second tour confirmerait d’ailleurs l’état de déliquescence complète de la société française. On n’ose espérer une telle démonstration.

L’inanité des autres candidats se manifeste essentiellement par leur manque total de soutien crédible. Ils ne sont pas plus cons que les autres. Ce n’est absolument pas la question. Mais ils n’ont absolument aucune équipe politique sérieuse pour les soutenir. Lire la suite « Présidentielles : un homme, des idées »

La «gauche n’importe nawak»

Gauche de la gauche

Le succès actuel de Mélenchon laisse l’impression bizarre d’un retour vers les années gauchistes, celles des dix ans qui ont suivi Mai 68, jusqu’à l’échec (en sièges) de la gauche aux législatives de 1978 (malgré une majorité en voix). On suppose que cette déception est la vraie raison de « L’Union de la gauche » qui a permis la victoire de François Mitterrand à la présidentielle de 1981. Une des raisons de ce sentiment de déjà-vu est sans doute aussi que Jean-Luc Mélenchon imite De Gaulle tandis que Hollande imite Mitterrand. Ça fait drôle !

On se trouve plutôt dans la configuration de 1978 que celle de 1981, puisqu’il n’y a pas d’unité à gauche. Le centre gauche est même récupéré par Bayrou, qui l’attire plutôt à droite. D’ailleurs, le PS est considéré comme de droite par la gauche de la gauche. Dans ce cas, je ne vois pas où est le problème électoral, puisque la droite, plus l’extrême droite, plus le centre droit, plus le centre gauche, plus le PS (de droite) sont donc très majoritaires. Si la gauche se limite à Mélenchon, les quelques candidats gauchistes restants et les écolos gauchistes, qui sont donc tous divisés, même en obtenant 20 %, pourquoi pas ou 25 %, ça fait donc la droite à 75 %. Dans un autre article, j’avais montré Lire la suite « La «gauche n’importe nawak» »

Du terrorisme

Résumé

L’analyse du terrorisme n’est pas celle de la petite délinquance ou une psychanalyse.


Comme pour l’acte terroriste de 2011 en Norvège (69 jeunes militants de gauche tués directement par Anders Behring Breivik, plus 8 autres personnes avec un attentat à la bombe), celui de Montauban et Toulouse (trois militaires, puis trois écoliers juifs et un rabbin tués par Mohammed Merah) était le fait d’un individu isolé. Mais dans un cas comme dans l’autre, ils relèvent bien d’une idéologie politique. Le premier se revendique de l’idéologie d’extrême droite contre l’invasion musulmane, le second du soutien à la cause palestinienne et afghane. C’est bien la motivation exacte de leurs actes.

Dans les deux cas, on peut considérer qu’il s’agit de fous qui se sont monté la tête ou considérer qu’on la leur a montée, par un discours obsessionnel sur ce même thème, chacun d’un point de vue opposé. Le fait est que nous devons tous structurer le flot d’informations qui nous assaille. On peut se résigner à ce qu’un petit pourcentage pète les plombs. Ce terrorisme fonctionne sur le principe : « il faut faire quelque chose » pour réagir à tout ce qu’on nous montre. L’engagement politique de chaque individu correspond toujours à ce qu’il considère comme crucial, mais qui n’est souvent que le résultat d’une dramatisation médiatique ou partisane. C’est le cas de la majorité des opinions. Il faut toujours en être conscient.

On peut même se demander si le terrorisme n’est pas simplement une surenchère publicitaire qui souligne l’importance d’un problème sans même prétendre lui apporter des solutions, un peu comme les candidatures de témoignage aux présidentielles actuelles. Les philosophes disent qu’« ils ne font que poser la question » et Raymond Devos disait que ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut se taire. Au final, même si ce n’est pas le seul objectif (conscient) du terrorisme, le seul véritable résultat est de passer à la télé. Les médias sont une instance de légitimation mal comprise qui mélange les réussites et les échecs. En fait, comme je le disais à propos de l’affaire DSK, le véritable but de la vie devrait être plutôt d’éviter de devenir un fait divers. Si on échoue, on peut toujours raconter son histoire pour se reconstruire. Mais cela n’en fait pas une réussite. Le tort des médias (ou de la littérature auparavant) est d’entretenir l’ambiguïté pour trouver des gros titres pour le temps que ça dure.

On peut aussi s’interroger sur ce jeune terroriste de Toulouse. À 23 ans, ce tout petit délinquant était allé, paraît-il, se former en Afghanistan. Il était surarmé et extrêmement déterminé dans ses meurtres, et a pourtant été repéré par l’adresse Internet de sa mère. À son échelle, c’est une sorte de trajectoire étrange à la Lee Harvey Oswald. Qu’il soit isolé ou membre d’un groupe a une importance pour la prévention d’autres attentats. Mais en terme d’explication, la motivation politique d’un groupe correspond simplement à celle de ses membres, avec leurs histoires et leurs compétences personnelles. Dans tous les mouvements politiques, la radicalité est aussi une affaire de stratégie individuelle dans le cadre de tendances internes. Le terrorisme en est un des résultats possibles.

Le débat s’est immédiatement porté sur la question de la stigmatisation des musulmans dans leur ensemble. Il ne faut pas s’en étonner. Mais c’est un bon exemple d’inefficacité intellectuelle symétrique à celle des terroristes, car cela ne permet en rien de savoir ceux qui passeront à l’acte, et cela accentue au contraire la révolte de certains. On comprend que la tendance antimusulmane soit tentée d’en profiter en jouant la provocation (tout en prétendant le contraire). Il existe toujours des personnes qui jettent de l’huile sur le feu et qui peuvent en tirer un avantage quelconque.

Cela ne signifie pas qu’il doive exister un politiquement correct en la matière. On ne va pas nier qu’il existe un terrorisme arabe ou islamique. Certaines explications peuvent donner cette impression. Pour prévenir le racisme, elles mélangent l’absence de généralisation et négation du phénomène. C’est une maladresse intellectuelle. Les antiracistes ne sont pas obligés d’être de grands dialecticiens. Réciproquement, les racistes qui ne se privent pas de profiter de cette faiblesse sont aussi faux culs et pinailleurs que les intellos de l’autre camp face à un flot d’informations qu’ils doivent structurer eux aussi. Mais ce n’est pas excuser le phénomène qu’essayer de le comprendre (c’est d’ailleurs la tache des services de renseignement pour pouvoir l’anticiper). Et la répression excessive est aussi contre-productive. On peut rappeler que la peine de mort existait auparavant sans avoir fait disparaître la criminalité.

Il ne faut pas s’étonner non plus que le terrorisme islamique bénéficie même d’une sympathie ou d’une indulgence dans la communauté musulmane. Ce terrorisme défend la cause arabe, palestinienne ou islamique. Ceux qui font semblant de s’étonner que les Arabes soutiennent les Palestiniens ou que les juifs soutiennent les Israéliens ne sont pas très sérieux. La méthode philosophique de l’étonnement relève du manque d’information ou d’un formalisme idiot. Il ne faut pas confondre le point de vue de Sirius et celui d’un extraterrestre. Dans des crises de ce genre, chaque camp peut déplorer ou condamner les moyens extrêmes, mais leurs membres soutiennent majoritairement leur cause de part et d’autre. Et la plupart du temps, ils peuvent en justifier les dérives.

Mais il ne faut pas oublier non plus que le principe du terrorisme, comme les récentes révolutions arabes, signifie aussi que les musulmans, réputés résignés, ne se laissent plus faire. Le terrorisme n’est pas le résultat d’un déficit démocratique mais la conséquence même de l’extension de la démocratie. Il n’y a pas que des bons côtés. C’était le cas du terrorisme occidental depuis les nihilistes russes du XIXe siècle jusqu’aux gauchistes de la fin de la guerre froide. Ce n’est pas non plus seulement une question d’origine, car ce terrorisme était alors international. Il pourrait aussi s’agir de convertis ou de réseaux de solidarité (le cas s’est produit entre les Basques et les Bretons, Action directe, l’IRA et les Palestiniens, etc.). Aujourd’hui, on peut remarquer que les masses musulmanes prennent conscience de la mondialisation et y participent individuellement. Ce qui est aussi une preuve d’intégration à la modernité, contrairement à ce que les terroristes (de chaque bord) croient eux-mêmes. Il faut toujours s’attendre à un petit nombre de réactions extrêmes, éventuellement encouragées par un certain anti-intellectualisme, considéré comme trop réformiste. Il est significatif que ce soit un petit voyou qui se lance dans l’action directe.

Condamner la violence peut aussi relever de l’hypocrisie et de la stratégie. Quand il s’agit de politique, ce calcul est toujours présent. Le terrorisme est un acte de guerre. Le fait qu’il ne s’agisse pas d’une violence d’État pose un problème pour le traitement des combattants, comme le montre la situation actuelle à Guantanamo. Mais bien que le terrorisme soit plus autonome, ses opérations obéissent au même principe que celles d’un militaire. Si on parle de « stratégie du choc » de la part des États, la stratégie est la même de la part du terrorisme. Le terroriste sait ce qu’il fait et planifie ses actes. Il prend ses responsabilités et joue également sa propre vie. On ne peut pas leur opposer simplement les victimes qu’il provoque. Quand un gouvernement légitime lance des bombes sur une population, il ne tue pas que des militaires non plus. C’est d’ailleurs une des motivations de ces terroristes, et cette réprobation est une opinion assez commune. Quand on déclenche une guerre, il faut donc savoir qu’un certain nombre d’actes terroristes en sera une conséquence collatérale. La guerre moderne n’est pas une guerre en dentelle entre deux suzerainetés. Elle a un tour idéologique qui correspond à ce qu’on appelle la guerre totale. Il faut se rappeler qu’une partie des opérations depuis la Seconde Guerre mondiale relève de la qualification de crime de guerre. Mais c’était aussi le cas auparavant. C’est la qualification qui n’existait pas.

Le fondement moral de la guerre totale est le rétablissement de l’ordre, mais il faut qu’il soit perçu comme juste. Dans les deux cas récents, il ne faut pas sous-estimer le discours de terroristes. On ne parle pas de délinquance et de vengeance personnelle, comme dans les assassinats dans les écoles aux États-Unis, quoique ce soit aussi souvent des cas intermédiaires quant aux motivations. L’analyse du problème terroriste n’est pas une question de sensibilité envers les victimes. Un terroriste, même déséquilibré, peut justement être considéré comme quelqu’un qui se révolte devant l’indifférence du public face au sujet qui le motive. Il choisit la violence en croyant changer les choses plus rapidement, mais le moins qu’on puisse dire est qu’il ne sert pas sa cause auprès du public.

La réprobation de la violence est ambiguë. Si les Tibétains se livraient au terrorisme, leur cause serait certainement moins populaire. Or il faut bien admettre qu’ils veulent rétablir une théocratie qui a été renversée par les Chinois à une époque ou la Chine bénéficiait d’une certaine sympathie révolutionnaire. C’est cette invasion en 1959 qui a aboli le servage. Est-ce qu’on les soutient dans un projet de rétablissement de traditions archaïques qu’on condamnerait ailleurs ? Inversement, Margareth Thatcher considérait Mandela comme un terroriste, puisque le mouvement de l’ANC avait utilisé la violence. Mais sa cause était juste. Et Mandela a été considéré comme un grand homme (sauf par quelques nostalgiques) quand il a opté pour la réconciliation.

On voit que la question de la méthode l’emporte sur la cause, car on sous-estime le rôle du maintien de l’ordre. Il se situe dans le cadre du principe wébérien du monopole de la violence légitime accordé à l’État. On constate d’ailleurs qu’elle est aussi contestée quand un gouvernement autoritaire massacre sa propre population (malgré quelques tergiversations au cas par cas). L’idée générale est donc que la violence n’est pas une bonne méthode. Le véritable motif de ne pas tolérer la violence en général et le terrorisme en particulier, correspond au fait de ne pas provoquer une escalade dans la vendetta et la guerre civile. Mais ce mécanisme n’est pas forcément bien intégré, d’où l’appel implicite à la vengeance par les provocateurs.

Le rôle du pouvoir souverain est d’arrêter la violence. Contrairement à sa réputation de boutefeu, on peut remarquer qu’au cours de la cérémonie rendant les honneurs aux militaires tués (les enfants juifs et le rabbin ont été inhumés en Israël), le président Sarkozy a justement évité de jeter de l’huile sur le feu en condamnant explicitement la vengeance et en appelant à l’unité nationale. La police et le patron des renseignements ont fait des déclarations très explicatives, sans doute parce que leur efficacité avait été mise en cause. On peut penser que les policiers auraient préféré pouvoir éviter le massacre de l’école et qu’ils ont fait profil bas. Espérons que ce comportement raisonnable va durer et que la période de campagne présidentielle ne va pas faire dégénérer la situation. Au fond du fond, le choix du terrorisme individuel, ou du terrorisme d’État, est précisément de préférer les actions symboliques à l’analyse correcte de la situation, qui suppose des informations exactes et des réactions adaptées aux problèmes.

Le FN, l’immigration, et les demi-mesures

La récente publication du livre de la journaliste Claire Checcaglini, sur son infiltration dans le Front national, l’a montré. La dédiabolisation du FN qui prétend s’appuyer sur la défense du peuple, de la classe moyenne, ou de la classe ouvrière et un leurre qui masque la persistance du discours anti-immigration, raciste et antisémite. Le programme social du FN est toujours celui qui lie le chômage et l’immigration, comme le discours nazi liait le chômage allemand de l’Entre-deux-guerres et les juifs.

Il faudrait d’ailleurs remarquer à ce propos que le chômage était bien plus important à l’époque. Et la Grande crise frappait les Allemands sans distinction, parce que c’est comme ça que la question se posait alors. Ce sont les nazis qui faisaient des distinctions entre les Allemands selon leur religion. Les juifs allemands étaient autant « de souche » que les autres. On peut constater qu’on adopte aujourd’hui les classifications nazies pour parler des juifs, en se prétendant laïques. On est bien dans le schéma culturel du Front national.

Car ne l’oublions pas. Le chômage en France frappe bien davantage les enfants d’immigrés que les Français de souche blancs. « Blanc, normal », comme disait Coluche dans « L’histoire d’un mec ». C’est davantage la « peur » du chômage qui touche les classes populaires blanches. Le chômage réel concerne plus spécifiquement les fermetures d’entreprises et d’usines. Elles touchent d’ailleurs des anciens fils d’immigrés ou les immigrés récents qui y travaillent. Ce phénomène concerne la nouvelle division internationale du travail qui n’est certainement pas de la responsabilité des immigrés. Comme je l’ai déjà dit, si on y réfléchit un peu, les immigrés auront plutôt été, au cours des années 1960-1990, le moyen d’éviter les délocalisations par une importation de main-d’oeuvre, pour produire à bas coût sur le territoire national, en permettant aux métropolitains de profiter d’une promotion sociale.

Ce sont aussi les immigrés récents qui ont supporté le chômage par la non-intégration de leurs enfants depuis les années 1980. Les chiffres du chômage sont faux. Outre la discussion habituelle sur les méthodes de mesure, quand on parle de 10-15 % de chômeurs, on parle en fait de 5 % de chômage chez les Français de souche blancs, et de 30-50 % de chômage dans les banlieues. Comme je l’ai déjà souligné, on constate la différence avec ce qui se passe dans les pays comme l’Espagne ou la Grèce. En l’absence d’une forte immigration, c’est la jeunesse « de souche » qui est exclue du monde du travail (les immigrés sud-américains en Espagne sont considérés comme culturellement proches). On voit ici l’avantage des statistiques ethniques pour comprendre certains phénomènes.

Il faut souligner aussi que les Beurs français, toujours considérés comme des immigrés, ont généralement grandi en France. La fameuse « Marche des Beurs » date de 1983, il y a presque trente ans. Si on considère qu’ils avaient à l’époque entre 15 et 30 ans dans leur grande majorité, ils ont donc maintenant entre 45 et 60 ans ! Certains doivent être grands-parents aujourd’hui. Et on parle toujours d’« intégration », à droite et à gauche. Le discours d’extrême droite est décidément bien la norme.

Puisqu’il en est ainsi, autant y aller franco ! C’est le cas de le dire. Le discours du FN considère que l’immigration est une force de travail temporaire qu’on tolère quand on en a besoin, dans l’intérêt national, et envers laquelle on n’a aucune obligation, même pas les prestations sociales légales pour lesquelles ils cotisent. C’est une conception « sociale » et « populaire » un peu spéciale. Mais passons ! Puisque ce discours est la norme, appliquons-le jusqu’au bout. Les mines de charbon qui ont fait la force de l’industrie française ont fermé depuis longtemps. Les usines automobiles sont délocalisées. Il est temps de se concentrer sur les produits de luxe et à forte valeur ajoutée. Les immigrés polonais, espagnols, portugais, italiens et autres nous ont bien été utiles. Certains d’entre eux comme Montant, Reggiani, De Funès et autres nous ont bien divertis. Mais ce n’est pas la peine que leurs rejetons s’incrustent inutilement. On ne leur doit rien. On doit réserver les emplois aux Français de souche. Pas de politiquement correct… On peut renvoyer aussi chez eux les « juifs étrangers », comme en 40. Et franchement…, tout ces Pieds-noirs qui « ont choisi » la France et qui ne sont décidément toujours pas intégrés cinquante ans après… Les trois points graphiques sont un hommage à Céline.

Mais ce n’est pas suffisant. Il faut aussi tenir compte de l’immigration intérieure des régions françaises vers la capitale ou les anciens bassins d’emploi. Ce que nous avait très bien montré le démographe protectionniste Emmanuel Todd. Les Occitans des années 1970 voulaient vivre et travailler au pays (« Volem viure e trabalhar al païs »). Qu’ils retournent chez eux, avec les Bretons, les Limougeauds, les Auvergnats, les Corses, les Antillais, les cht’is…

On constate que ce modèle économique du FN est celui d’une extrême droite encore plus traditionnelle qu’on le croyait. Il s’agit du principe féodal qui « attachait le paysan à sa glèbe », comme on nous l’enseignait dans les écoles dans les années 1960. Je ne sais pas si c’est toujours le cas. Les traditions se perdent. Et on pourrait instaurer un carnet de circulation pour les ouvriers, comme en France au XIXe siècle, dans l’ancienne URSS, ou en Chine actuelle, et rétablir des barrières d’octroi pour les marchandises, un passeport intérieur et un « droit de cité ».


Voir aussi:


Une censure peut en cacher une autre

Le président de l’Université Paris 8, Pascal Binczak, vient d’interdire la tenue d’un colloque sur le conflit israélo-palestinien parce qu’il s’intitulait « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l’appel au boycott international : Israël, un État d’apartheid ? ». On parle d’une influence du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives). L’argument principal de la part de cette association et du président de l’université est qu’il s’agit d’un meeting politique des opposants à Israël et non un débat universitaire contradictoire. On peut considérer que les uns et les autres continuent leur guerre de positions par intellectuels interposés et que ce n’est pas surprenant.

Comme de toute façon, ce genre de débat ne va certainement pas changer les choses, ni les opinions partisanes des deux camps, on peut effectivement réduire cette interdiction à une censure, aussi inutile que contre-productive. Le président de l’université s’est justifié par une chronique du Monde du 24 février 2012, bizarrement intitulée « Indigne boycottage d’universitaires israéliens », qui ne semble pas être le sujet. Il se revendique d’arguments de neutralité et d’ordre public un peu formalistes. C’est un juriste. Mais comme il s’appuyait aussi sur le fait que « le service public de l’enseignement supérieur […] tend à l’objectivité du savoir », je suis intervenu dans les commentaires en ligne du Monde pour rappeler la banalité de la situation, ainsi qu’un grief personnel qui m’oppose à lui, en ces termes :

« Je ne suis pas très sûr que les débats universitaires soient réellement contradictoires en général. Ils sont plutôt, le plus souvent, l’exposition de l’opinion d’une chapelle. C’est un problème ancien.

« En ce qui concerne ‘l’objectivité du savoir’, je suppose que le fait de cautionner un plagiat de mon livre (http://www.jacquesbolo.com/html/plagiat.html) par un doctorant de son université, et de refuser de me recevoir, fait partie de l’éthique de M. Binczak. »

Ce commentaire a été censuré par Le Monde (ou par Binczak, s’il contrôle lui-même les commentaires).

Le censeur peut estimer que mon cas personnel n’est pas pertinent. Mais la censure des commentaires Internet ne concerne que très rarement la pertinence. Dans la mesure où Binczak se prévaut de la qualité universitaire, je m’estime fondé à lui rappeler ma situation. Quand on m’a signalé le plagiat dont j’ai été victime, après avoir effectué un comparatif de mon texte et de la thèse du plagiaire, que j’ai publié en ligne « Un cas de plagiat universitaire analysé », j’ai demandé une entrevue avec le président de l’université, M. Pascal Binczak, qui n’a pas daigné me répondre, ni prendre des sanctions. Je n’ai certainement pas l’influence du CRIF.

Par contre, ce même président a apporté le soutien de son administration à des professeurs qui ont récemment porté plainte contre un de leurs collègues, M. Jean-Noël Darde, auteur un site contre le plagiat universitaire (Archéologie du copier coller). Son argument était aussi qu’en mentionnant le nom de ces directeurs de thèse et de l’université Paris 8, il portait atteinte à la réputation de son établissement. Darde était précisément celui qui m’avait signalé le plagiat qui concernait mon livre (disponible en ligne). Binczak estime peut-être que cette pratique du plagiat est conforme à l’éthique universitaire, mérite son soutien, et n’attache pas la réputation de son établissement.

Le problème de la censure sur Internet est un problème sérieux. Il existe des thèmes sensibles. Certains plus sensibles que d’autres. Dès qu’il est question des immigrés par exemple, on assiste à un déchaînement de propos racistes qu’on doit bien considérer comme normaux, puisqu’on les laisse généralement en ligne, pour peu qu’ils ne soient pas trop menaçants. C’est presque devenu un genre littéraire avec des argumentaires tout prêts. J’ai également signalé que les sites des journaux Internet s’en servent pour booster l’audience. Comme les recettes publicitaires subventionnent la publication d’articles qui provoquent ces réactions, on peut dire que le modèle économique des journaux en ligne intègre donc le racisme.

Or, en France, le racisme est un délit. Le plagiat aussi. Les caractérisations juridiques plus précises (discrimination, incitation à la haine raciale, contrefaçon, parasitisme…) sont disponibles pour ceux que ça intéresse. Chacun sait de quoi il s’agit. La non-dénonciation de crime signifie-t-elle qu’on promeut dans ce cas le débat contradictoire.

Pour mon affaire, on m’a reproché de ne pas aller en justice. Je ne l’ai pas fait parce que je n’en ai pas les moyens. Des expériences similaires récentes, même après un jugement de contrefaçon, montrent qu’il ne fait pas bon s’attaquer à l’institution et que le doute subsiste toujours chez certains, qui soutiennent les plagiaires. J’ai préféré mettre en ligne la comparaison des textes pour que ceux qui sont intéressés puissent se rendre compte par eux-mêmes. Mais justement, un commentaire récent d’un imbécile, qui refuse de la lire, ose précisément affirmer qu’il préfère croire le président de l’université. Dans toutes ces affaires, on voit ce qu’il en est de la crédibilité, celle de Binczak, de l’université, et plus généralement, de la qualité intellectuelle des débats en France, réduite comme on le reproche à ce colloque, au développement d’opinions partisanes. Mais puisqu’on ne censure qu’une des parties, on se dit que la censure fait deux poids, deux mesures.

On comprendra que j’ai des doutes envers « la justice de mon pays ». Et je le regrette.

Guéant droit-de-l’hommiste !

La nouvelle affaire Guéant, sur la hiérarchie des civilisations, est l’exemple même de l’ambiguïté actuelle sur ces questions. Le but de ce discours a été interprété comme un appel du pied aux électeurs du Front national. Mais le bénéfice électoral n’est pas prouvé, puisque les électeurs du FN se souviennent qu’on leur a déjà fait le coup la dernière fois. La véritable intention était plutôt de diviser la gauche en essayant de récupérer les républicanistes laïques et les femmes sur la question du voile et de l’islam, ou au moins de les faire s’abstenir s’ils considèrent que la gauche est trop laxiste.

Les intellectuels qui débattent de civilisations tombent généralement dans le panneau. D’autant qu’ils sont souvent totalement incapables de convaincre. S’ils l’avaient été, la situation actuelle n’existerait tout simplement pas. Le problème est simple. En ce qui concerne les civilisations, comme ceux qui ont invoqué Lévi-Strauss l’ont bien dit, toutes se croient supérieures. Ce qui pose le problème, mais ne le résout pas. Ceux qui expriment cette pensée relativiste, et la gauche en général, sont d’ailleurs les premiers à ce croire supérieurs à la droite, et à Guéant en particulier, sur le plan moral ou culturel. Ce n’est pas une nouveauté. Les principes scientifiques énoncés par Lévi-Strauss sont respectés. La connaissance est donc validée empiriquement.

La véritable erreur de Guéant consiste à invoquer la supériorité de l’Occident, de la démocratie, de la laïcité, de la liberté, et de l’égalité des hommes et des femmes en particulier, alors que ces valeurs sont celles d’un Occident plus idéal que réel. C’est un peu ce que signifie le terme « valeur ». On pourrait même dire que ce sont des valeurs « de gauche », si la gauche n’avait pas été stalinienne, ou « libérales » si le libéralisme politique n’était pas lié aujourd’hui à une sorte d’oligarchie mafieuse. La meilleure définition qu’on pourrait trouver à ces valeurs occidentales est précisément le « relativisme » que Guéant condamne dans la même séquence.

Car la droite Guéant-Zemmour est plutôt une droite dure et réactionnaire. On peut lui accorder cette « valeur » (idéale) d’un jacobinisme républicain, qu’on appelle bonapartiste pour ne pas l’appeler fasciste. Mais ce républicanisme est surtout formel dans la mesure où il est très traditionaliste sur plusieurs points, dont précisément la prééminence des valeurs chrétiennes. Bref, c’est comme si Pétain se réclamait de la République (la Gueuse), de Voltaire, Rousseau, Blum, la Commune, ou tout simplement de la Révolution (libérale) de 1789.

On sait que la nouveauté du sarkozysme est d’invoquer Guy Moquet ou Jaurès (comme le Front national d’ailleurs). C’est dans l’ordre des choses, celui des « lieux de mémoire » populistes qu’on appelait naguère des « images d’Épinal », en s’en moquant. On peut considérer avec optimisme que cette « acculturation » aux valeurs républicaines « est un signe de progrès » comme on dit à gauche. J’ajouterai que l’extrême droite fascisante du FN, avec une femme à sa tête, contre les élites, pour la république, la laïcité, etc., marque également une évolution intéressante. Les lignes bougent.

Mais il me semble surtout que toute cette affaire expose au grand jour une incompétence totale de part et d’autre. Au mieux, cela montre comment se diffusent les conceptions culturelles modernes, mélangées à la persistance d’archaïsmes. Il faut être vraiment optimiste pour se satisfaire d’un progrès.

Post-scriptum

En réponse aux paroles de Guéant, le député de la Martinique, Serge Letchimy, à l’Assemblée nationale, le 7 février 2012, a rappelé que hiérarchiser les civilisations a conduit au nazisme. Les députés de droite ont quitté l’assemblée et exigé des excuses et des sanctions. Cette intervention a été rabaissée à une naïveté, qu’on suppose « d’indigène primitif », par les journalistes, de plus en plus réduits au rôle de conseillers en communication. Ils considèrent que ce successeur d’Aimé Césaire est tombé dans un piège pourtant trop évident. Le civilisé (supérieur donc) est plus retors. Il utilisera des détours plus subtils pour dire que « hiérarchiser les civilisations avait conduit au nazisme ». Ce qui était pourtant le cas. Les imbéciles parleront de point Godwin, car ils ont entendu le mot « nazisme », sans tenir compte de la pertinence. À moins que ce soit le négationnisme qui progresse.

La gauche et son candidat, feignant de jouer l’apaisement, ont invoqué la sensibilité du « descendant d’esclaves » (d’avant l’abolition de 1848). On voit que les indigènes sont toujours considérés comme trop sensibles, féminins, pour tout dire, par la « sensibilité de gauche ». La hiérarchie des civilisations ne persiste pas qu’à droite… Mais comme il était question de nazisme, y aurait-il donc un rapport entre l’esclavage et l’antisémitisme, pour une fois ? Et les descendants de juifs (souvent « indigènes » maghrébins avant le décret Crémieux de 1870 – une génération après l’abolition de l’esclavage) n’auraient-ils plus de « mémoire », ou en auraient-ils une sélective, s’ils sont de droite ? Le point commun ne serait-il pas plutôt l’absence de respect des minorités par la realpolitik jacobino-bonapartiste-nazie ?

Notons qu’à peine quelques jours plus tard, François Hollande a parlé de « camps » pour les Roms, en employant même le mot « solution ». Au lieu de considérer simplement que cela signifiait « campements », on a cru y voir, sans rire (expression toute rhétorique), un projet diabolique inconscient de nouveau génocide tzigane, et « Jean-François Copé, a dénoncé ‘des propos hallucinants’ et s’est dit ‘très choqué’ » (Libération). Décidément, la droite a de plus en plus une sensibilité de gauche ! Copé espère peut-être que les socialistes vont quitter définitivement l’assemblée devant ce rappel des heures sombres de notre histoire.

À propos de mémoire, une blague célèbre parle de celle des poissons rouges qui tournent en rond dans leur bocal… Bref, on a de plus en plus de mal à distinguer les hommes politiques des humoristes (et réciproquement).

Voir aussi :

Mauduit, Minc, la meute et moi

Tête de Turc

Article surréaliste de Laurent Mauduit sur Médiapart, le 10 janvier 2012 : « Minc écrase Hessel de sa morgue ». Il faut savoir que Minc est une des têtes de Turc de Mauduit, qui a écrit un livre sur ce personnage influent et très controversé comme porte-parole de la pensée unique. Mais il n’est pas le seul à s’attirer les foudres des lecteurs de Médiapart. Bernard Tapie, Jacques Attali, Bernard-Henri Lévy, entre autres, disputent ce privilège à l’équipe de Sarkozy et aux socialistes mous.

Mauduit marque Minc à la culotte depuis longtemps. Mais il a cherché la petite bête en lui consacrant cette brève, et il la joue faux cul en prétendant que Minc s’attaque à la statue du commandeur Hessel. Dans la vidéo que Mauduit présente, Minc, dit essentiellement que le mouvement des indignés ne s’est guère diffusé en dehors de l’Espagne. Et il se permet une ironie facile en disant  que, bien qu’Indignez-vous ! ait servi de signe de ralliement, Hessel n’est pas le nouveau Karl Marx. Exactement : « Je suis très heureux qu’un homme que nous admirons tous qui est Stéphane Hessel termine sa vie en auteur de best-sellers mais ce n’est pas encore le Capital et Karl Marx. » On ne peut pas parler d’assassinat de la rue Morgue.

Bon ! Tout ça est sans grand intérêt. Mais on doit noter le fait social du déchaînement de commentaires absurdement hostiles au pauvre Minc qui lui donne l’allure d’un infâme blasphémateur des affaires récentes des caricatures de Mahomet ou des images du Christ. Et tout le monde de s’acharner en ressortant les vieilles affaires, car on est de gauche, mais on a ses fiches (Wikipédia) bien qu’on soit contre ou qu’il y ait prescription (« droit à l’oubli »). On rappelle sa complicité avec Sarkozy, ses casseroles des affaires financières, ses ratages, ses plagiats, la trahison de son origine de gauche. Ça fait beaucoup.

Il y a quelques années, Minc avait fait une lettre à ses amis patrons où il annonçait la montée de la contestation contre la finance et les « ça ira » qui précèdent « la lanterne ». J’avais pensé à l’époque qu’il sous-estimait la détestation dont il était lui-même la cible. Cet article nous offre un condensé de ce qui se manifeste chaque fois que son nom apparaît. On peut considérer que certains commentaires sont rigolos, mais l’accumulation, beaucoup plus importante que les extraits suivants, laisse une mauvaise impression :

« – On aimerait surtout… qu’un jour et prochainement si possible, il prenne une belle claque ! et qu’il n’aille pas se réfugier auprès de Martine Aubry. »

« – Vulgaire par essence, vulgaire par existence, vulgaire par définition. Les amis du président sont à ce point dignes de lui qu’ils sont à vomir. »

« – J’ajouterai que nous pouvons garder notre salive pour lui cracher à la gueule. »

« – Mais pour qu’un tel guignol puisse exister, et répandre ses âneries, il faut tout un système complice. »

« – c’est toujours dans ces périodes de trouble qu’on voit fleurir de telles plantes toxiques. »

« – Minc, minable plagiaire, amoureux de lui-même et aux petits soins pour son portefeuille. »

« – Comme s’il était capable d’admirer Stéphan Hessel ! C’est incroyable combien les hommes de petite taille se croient immenses ! »

« – Quel affreux petit, mais vraiment petit ‘Minc’…! »

« – Toujours heureux d’avoir des signes de la détestation que cet individu suscite ! »

« – Ne parlez plus de lui… Il me donne la nausée. »

« – Laquais servile des vespasiennes intellectuelles. »

« – Alain Minc… avec son air d’hostie conchiée. »

« – C’est un poisson lune. Il est tellement gonflé de suffisance qu’il épouse le bocal et asphyxie le débat. »

« – Entartons, entartons ce sinistre histrion fanfaronnant ! »

« – Minc, Besson, etc., ce sont eux ‘les vraies putes’ »
etc.

Outre quelques plaisanteries et critiques plus cohérentes (quoique très orientées) en référence au mouvement des indignés ou le rappel des erreurs de Minc concernant la crise, on ne trouvait, au moment où j’ai recueilli ces textes, que deux commentaires qui n’allaient pas dans le sens de la meute. Un disant : « Je […] me demande quelle est l’utilité de ce papier comme souvent avec ce qu’écrit Mauduit. » (11/01/2012, 09:23 par jeanmichel1501) et un autre plus argumenté contestant l’interprétation de l’article :

« […] Dire qu’Hessel n’est pas Marx où est la morgue ? Je pense que Hessel rirait lui même de bon coeur. Et si Didier Porte le disait ? Et si un sociologue de gauche expliquait l’absence d’impact réel autre que médiatique des indignés ? J’ai l’impression que vous donnez un os à ronger […] et la petite meute (80% des commentaires) se jette dessus pour assouvir son agressivité à peu de frais. Et merde à la bien pensance moralisatrice. Je préfère quand on me montre dans quels conseils d’administrations, affaires etc. interviennent Minc et autres. Enfin, il ne serait pas mal venu d’avoir une analyse critique (au bon sens du terme) du phénomène des indignés. Ça serait autrement plus intéressant que de faire du Minc bashing » (11/01/2012, 09:34 par disteph).

Incompétence ou falsification

Un commentaire, après une critique de la position de Minc sur la faiblesse du mouvement des indignés, fera allusion à une interview récente de Minc en disant :

« Qu’attendre d’Alain Minc qui a expliqué à la radio que son père coûte trop cher à la sécu. » (11/01/2012, 16:21 par POJ)

Ce qui est immédiatement suivi par :

« Je viens d’écouter son entretien avec D.Abiker (lien que vous indiquez)… cela ne fait que confirmer tout ce que les mediapartiens viennent d’exprimer, dans leur grande majorité !

« Inquiétant de constater que soigner quelqu’un à 102 ans lui paraît excessif … Il n’aurait pas un petit côté ‘solution finale’ ? Quel vilain monsieur ce Minc » (11/01/2012, 19:25 par Myrelingues).

Il faut souligner que Minc disait alors qu’il n’approuvait pas que son père, qui est riche, bénéficie d’une prise en charge qui devrait être soumise à des conditions de ressources. La position de Minc est très discutable, car il s’agit d’un système assuranciel. C’est sans doute un résultat de la mentalité actuelle « contre l’assistanat », qui règne dans les cercles patronaux. C’est une erreur, qui doit être traitée sur le plan rationnel. Mais il ne s’agit nullement de l’attitude d’un fils indigne ou d’un nazi. Un problème réside quand même dans le fait que la personne a mal compris la position de Minc après avoir écouté le document (21:41).

Précisément, le même problème s’est posé avec quelqu’un qui signe « Bienavous », et qui propose un autre lien pour enfoncer le clou :

« Pour ceux qui veulent voir Alain Minc se ridiculiser au cours d’un « Apostrophes » dans un échange sur les femmes avec Christian Baudelot, c’est ici – pour 3 euros :

http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/CPB89001590/les-annees-80.fr.html

« Christian Baudelot avait mis les rieuses de son côté et avait eu une salve d’applaudissements si je me souviens bien. Air déconfit du maestro garanti. Que ça fait plaisir de le voir se faire moucher proprement. » (11/01/2012, 07:21)

Comme au fond, j’ai toujours été un bon élève (comme Minc et Myrelingues ci-dessus), je suis donc allé voir, pour rire un peu. Ce que j’ai vu ne correspondait pas aux souvenirs de la personne qui avait indiqué la source (c’était gratuit). J’ai donc rapporté la nouvelle, un peu acrimonieusement :

« Je viens de voir la vidéo, je ne trouve pas qu’il se fait moucher. Ils lui répondent que les filles sont aussi un marché que les entreprises [devraient] prospecter quand [Minc] dit que l’exigence monte aussi, même si le niveau monte (vers 46′) – et ils l’approuvent (vers 1h01). Et ce que Minc dit sur l’Europe (vers 50′) paraît assez prophétique, et sur le nationalisme (à 1h09) aussi!!!!! »

« Il faut pas dire n’importe quoi non plus, et tout simplement mentir!!! » (11/01/2012, 10:56 par Jacques Bolo).

L’objection de Minc à la hausse de niveau portait sur la formation professionnelle. La réponse de Baudelot était sans doute influencée par le contexte, puisqu’on venait de parler de féminisme. Minc a raison de dire que l’exigence a monté, puisque le niveau scolaire antérieur était bas (1 % de bacheliers en 1900, 4 % en 1936, 10 % en 1970), ce qui confirme que le niveau monte. Mais il aurait dû savoir que la question de la formation était davantage traitée auparavant par les entreprises, alors qu’elles exigent dorénavant des employés déjà formés, quand elles ne débauchent pas ceux des concurrents, d’où les tensions.

Bienavous m’a répondu :

« Mon pauvre Jacques Bolo, vous faites vraiment pitié.

« Du haut de votre hyper-compétence, vous assénez des propos tous remplis d’une notable quantité d’importance nulle.

« Vous pensez beaucoup démontrer, et vous avez raison, vous prouvez chaque jour votre colossale cuistrerie.

« Vous jouez les premiers de la classe (comme le regretté Michel Alba il fut un temps), vous n’êtes qu’un héros chestertonien qui a tout perdu sauf la raison.

« Réalisez-vous au moins que vous ne servez à rien ? »

On peut voir, de façon assez pertinente, ce qui est en jeu. À quoi j’ai répondu :

« Ce que montre ce commentaire, est évidemment la haine de la vérité et de l’intelligence (pas la mienne, celle qui consiste à vérifier ce qu’on dit, ce que j’ai pris la peine de faire). […]

« Je constate que la gauche est toujours stalinienne. Je le savais, mais j’avais tendance à le minimiser. Quoique j’aie toujours dit que « plus ça change, plus c’est la même chose ». En même temps, je comprends que quand on est con, il faille se coaliser pour survivre. » (14/01/2012, 12:29 par Jacques Bolo).

Comme je l’ajoutais un peu plus loin, en reprenant l’opinion de disteph (que je n’avais pas lu à ce moment, postant simplement à la fin du fil, pour renvoyer à ma rectification) :

« Je suis assez consterné par le niveau et les mensonges (voir mon commentaire précédent sur l’interprétation d’un lien vidéo, preuves à l’appui). Minc dit simplement que le livre de Hessel ‘n’est pas le Capital de Marx’ parce qu’il estime que le mouvement des indignés espagnols est un mouvement minoritaire (je pense qu’il a tort). Il n’y a pas de morgue, mais une référence au fait que le mouvement prend comme nom le titre du bouquin. Faudrait un peu arrêter les conneries et la curée sur des têtes de turc comme seul mode de comportement (Psychologie de masse du fascisme est un autre titre intéressant). Ça fait peur d’ailleurs !!! » (11/01/2012, 11:07 par Jacques Bolo).

Mais je crois en effet que Bienavous a raison. Ce n’est pas la peine d’argumenter si le but est de hurler avec les loups. Certains commentaires concèdent prendre plaisir à se défouler un peu. On peut supposer que c’est la période électorale qui veut ça. Il semble que ce soit le moment de se positionner pour aller à la soupe. Même sans enjeu réel, c’est parfois une seconde nature. Mais comme c’est ce qu’on reproche à Minc, cela ne me semblait pas très cohérent. Je me faisais aussi des illusions sur le fait qu’on pouvait rectifier autre chose que l’orthographe. C’est une erreur. On n’a pas besoin de raisonner, même pour ceux qui se revendiquent habituellement de la raison et de l’argumentation, jusqu’à la nausée. Il suffit d’être du bon côté du manche. Mais la logique machiavélienne dont je me réclame dit simplement que, si c’est comme ça que ça marche, il ne faut pas s’étonner et aller pleurnicher ensuite. Comme on fait son lit, on se couche !

En ce moment, sur Médiapart et ailleurs, on reparle de Nizan et de ses Chiens de garde, en particulier à propos d’un documentaire récent, après le livre de Serge Halimi Les Nouveaux chiens de garde, qui vise aussi Minc. Il faut cependant rappeler que le livre de Nizan était un pamphlet philosophique stalinien orthodoxe, et que Nizan après avoir pris ses distances avec le Parti communiste par opposition au pacte germano-soviétique, a été traîné dans la boue par ses anciens camarades, qui l’ont traité d’informateur du ministère de l’Intérieur. Sartre, malgré ses compromissions excessives avec le PC, avait défendu son ami Nizan, ce qui est tout à son honneur. Aujourd’hui, certains se revendiquent de Nizan alors qu’ils se comportent comme la piétaille stalinienne.

C’est mon tour

Minc n’est évidemment pas le seul à être la cible de Médiapart pour des affaires aussi insignifiantes. Récemment un article d’Ellen Salvi du 11 janvier 2012 : « Éric Brunet, très sarkozyste et peu journaliste » avait donné lieu à un déchaînement équivalent de la meute. Il avait fait paraître un livre, Pourquoi Sarko va gagner, et avait été opposé, au cours d’une émission télé sur le sujet, « Ce soir où jamais », à Edwy Plenel, directeur de Médiapart qui venait de faire paraître un bilan du sarkozysme. C’est forcément le jeu des médias de les mettre en présence.

Peu de temps avant, le 26 décembre 2011, Edwy Plenel lui-même publiait un article, « ‘Méthodes fascistes’ : Xavier Bertrand renvoyé devant le tribunal », à propos de la plainte que Médiapart a déposée contre le ministre. Ce dernier avait proféré cette accusation contre la publication des enregistrements de conversations privées à propos de l’affaire Bettencourt, dans une affaire ancienne, le 6 juillet 2010. Plenel n’a sans doute pas supporté qu’un ministre de droite insulte dans ces termes un journal de gauche, dans la mesure où cette accusation est habituellement employée en sens contraire, et souvent de façon tout aussi exagérée. Mais on sait que ce gouvernement a l’originalité d’utiliser tous les moyens, et n’hésite pas à attaquer en justice. Que Médiapart fasse de même est de bonne guerre, et que Plenel soit mortifié à la mesure de la sacralité qu’il accorde à sa fonction, je le comprends. J’ai néanmoins considéré que cette affaire n’était pas très importante et ne méritait certainement pas un procès et je l’ai manifesté dans un commentaire succinct, qui s’est trouvé être le premier de la liste :

« Vous avez du temps à perdre ! » (26/12/2011, 19:03 par Jacques Bolo)

Ça n’a pas manqué. J’ai eu droit au déchaînement de la meute :

« – Tiens encore un UMP qui est sur le forum » (26/12/2011, 19:34 par Léon_Botia)
« – … et qui s’est trompé de journal ! qu’il lise le Figaro ! » (27/12/2011, 10:36 par hthoannes)
« – C’est plutôt comique de voir que des crétins de droite payent un abonnement à Mediapart pour laisser des commentaires aussi lapidaires que débiles… » (26/12/2011, 22:55 par MichelF)

« – Et vous sûrement besoin de prendre du temps avant de proférer une ânerie. Si l’expression « méthodes fascistes », dans ces circonstances et dans la bouche d’un ministre (même notoirement inculte) vous paraît anodine, c’est qu’il vous manque probablement quelques fragments d’intellect. » (26/12/2011, 19:17 par Apeiron)

« – Des remarques de bolo niaises !!! » (27/12/2011, 10:06 par bodamcity)

Ce dernier commentaire a été recommandé six fois!!!!

Notons que certains ne me connaissent pas et me reprochent de faire bref, contrairement à ceux qui me reprochent d’argumenter :

« – … rien que du temps à gagner cher M BOLO : à gagner sur la mafia qui nous gouverne !! Au passage votre formule lapidaire relève assurément de l’analyse de situation et de la pensée complexe ! … c’est navrant ! » (26/12/2011, 22:01 par SweetHome)

Ou me prennent pour un autre, qui intervient de façon critique (car « faut pas ») :

« – C’est toi boddi machin truc bidule chouette machin chose tu as changé de nom maintenant???? Au fait il est passé où ton pote??? » (27/12/2011, 08:17 par LA VIème REPUBLIQUE)

D’autres sont quand même plus circonstanciés :

« – A M. Bolo. C’est vrai : avec une clique pareille, et ses chiens de garde, on perd son temps à ester en justice. Elle ne connaît que son droit, pas le droit en général, celui qui définit l’intérêt public ; pour elle le droit est celui du plus fort, c’est-à-dire le sien. La logique est simple : la majorité venue des urnes a toujours raison, adage très utile quand on est dans son tort. La guillotine constituerait-elle une voie… plus courte ? » (26/12/2011, 20:43 par jean-luc hill)

« – Dans l’absolu Xavier Bertrand a raison. Ce sont des méthodes d’un autre temps. D’un temps où les journalistes ne s’agenouillaient pas sur le tapis de la dévotion au président et étaient des empêcheurs de magouiller en rond. Il est vrai que cette race de journaliste était plutôt rare en France mais plus répandue dans les pays anglo-saxons. » (27/12/2011, 08:01 par Roger WIELGUS)

« – Du temps à perdre ? C’est perdre son temps que de se défendre d’accusations aussi grotesques ? Quand une personne, chargée des responsabilités que sont celles malheureusement attribuées à ce guignol de Xavier Bertrand, se permet d’ouvrir sa gueule, en toute connaissance de cause sur les actions et méfaits de son clan dans l’affaire Bettencourt, et de mentir consciemment à son peuple en portant d’ignobles accusations sur ceux qui révèlent la vérité, c’est de la malhonnêteté orientée, de la manipulation. C’est salir la France et abuser de son influence pour la tromper effrontément. Xavier Bertrand est une raclure, sans d’autre morale que celle commune à la classe dirigeante de l’UMP: des sous-sous dans la popoche et puis c’est tout. » (27/12/2011, 09:56 par Kaio).
(….)

Ce sont quand même des arguments convenus, et trop généraux. C’est un peu le défaut du style Plenel, qui est contagieux. Je ne suis toujours pas convaincu de l’utilité d’une plainte dans cette affaire spécifique. Un autre commentaire m’opposera toujours cette perte de temps, et la qualité générale de Médiapart :

« – Il semblerait que vous aussi, pour avoir lu cet article et lire Médiapart… vous en ayez du temps à perdre… Pour ma part, je trouve que Médiapart, est un excellent journal, qui sait et ose débusquer les affaires, que nos politiques essayent depuis trop longtemps d’enterrer » (27/12/2011, 11:30 par pierrette richard)

J’ai répondu à ce commentaire qui traite cependant davantage de l’affaire Bettencourt (entre autres) que de l’affaire Bertrand, en en profitant pour répondre à tout le monde :

« Non, je m’informe, mais j’avoue que j’attendais mieux. Et je ne lis pas que des journaux avec lesquels je suis d’accord (outre le fait que je ne suis d’accord avec personne, ça aide).
« Sur le fond, cette attitude est une attitude personnelle, comme dans le cas qui me concerne, où j’ai été victime d’un plagiat (Médiapart a fait plusieurs articles sur le sujet du plagiat universitaire). Je l’ai signalé et j’ai informé mais je ne vais pas en justice. Quant à être de droite parce qu’on ne va pas en justice, j’avoue que je méprise totalement ce comportement de roquet stalinien qui envahit les commentaires, et qui plombe le niveau de Médiapart.

« Ce comportement de « ligne du parti » n’est pas le mien. Il suffit de voir les commentaires envers un simple point de vue, qui en vaut un autre, ni plus ni moins. Est-ce qu’on doit être d’accord avec la meute, avec le parti ??? Est-ce qu’on doit demander la permission à quelqu’un ?? Est-ce que c’est ça la gauche ?? Alors, vous l’avez dit, je suis de droite! Ouf !!! Putain ! Les cons !!! » (27/12/2011, 13:18 par Jacques Bolo)

En fait, j’ai justement un peu hésité avant de mettre le commentaire qui a déclenché tout ça, parce que je voyais bien que c’était le premier et que ça lui donnait une importance qu’il n’avait pas. Je pensais simplement que dans cette affaire spécifique, cela ne vaut pas la peine d’aller en justice. Puisque j’en ai parlé, je pense que mon affaire contre le plagiaire le mériterait davantage. Et si j’en avais les moyens, je prendrais certainement le temps de déposer une plainte. Dans le cas des paroles de Xavier Bertrand, je pense que c’est insignifiant. Au pire, je penserais que c’est même instrumentaliser la justice pour sa publicité, si je ne considérais pas Plenel comme idéalisant trop son sacerdoce.

Mais le véritable problème est justement la censure. J’ai moi-même hésité avant de mettre mon commentaire parce que je sais que la liberté n’existe pas et qu’on obéit à la pression sociale. Je crois que j’ai fait bref pour ne pas être trop critique. Mais ça ne suffit pas. Il faut faire attention à ce qu’on dit et, mieux, se taire, ne pas se faire remarquer, si on ne veut pas être rappelé à l’ordre, rabaissé et écrasé.

Ce que je dis ici, c’est qu’il ne faut pas se faire d’illusion sur ceux qui lisent les journaux comme Médiapart, ni sur personne. Et je considère que ce type de comportements explique parfaitement les phénomènes historiques détestables de l’histoire récente. Les « méthodes fascistes », puisqu’on en parle.

Modèle économique ou modèle social

Médiapart a décidé de dépendre de ses lecteurs plutôt que de la publicité. Ce pari semble en voie de réussir. Il tenait compte, sans doute, de la critique classique de cette dépendance envers la publicité, comme l’avait formulé Robert de Jouvenel (oncle de Bertrand de Jouvenel) dans La république des camarades (1914), que j’ai réédité (soit dit en passant) :

« Ainsi se définissent les nécessités auxquelles le directeur de tout journal ne saurait se dérober : des informations pour avoir de la publicité ; de la publicité pour payer les informations et distribuer des dividendes. Il peut, en dehors de cela, poursuivre les conceptions politiques les plus hautes, il peut nourrir les croyances les plus désintéressées. Mais il n’a le droit de risquer la faillite ni pour ses conceptions, ni pour ses croyances.


« Avant de prendre une détermination quelconque, le directeur responsable d’un journal – fût-il un apôtre, fût-il un saint – est contraint d’envisager ces deux termes : 1° Ne pas froisser ceux qui détiennent les informations, c’est-à-dire toutes les puissances politiques et administratives ; 2° Ne pas heurter ceux qui détiennent, la publicité, c’est-à-dire toutes les puissances commerciales et financières. C’est à ce prix qu’un journal est indépendant.

« Et je veux bien que ce soit la faute des journaux ; mais c’est avant tout la faute du public. Si jamais le bon public, l’excellent public, qui se gausse de ces servitudes, s’avise de vouloir lire un journal complètement indépendant qui n’ait besoin ni du pouvoir, ni de ses agents, ni du commerce, ni de ses représentants, il l’aura. Il lui suffira de payer ce qu’on lui vend, au prix de revient. S’il y avait en France dix mille personnes résolues à sacrifier chaque matin quatre ou cinq sous pour le seul plaisir de lire un journal qui ne soit le prisonnier ni de ses subventions, ni de sa publicité, ni de ses actionnaires, ce journal paraîtrait demain. Mais n’y comptons pas trop.

« Il y avait une fois, voici quelques années, un journal qui avait tiré à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et soulevé un tumulte inouï parmi les passions françaises. Cependant, dans la paix publique rétablie, ce journal voyait se calmer le zèle de ses lecteurs. Il fit un plébiscite pour demander à ses derniers fidèles s’ils seraient disposés à payer dorénavant deux sous [NB : deux sous = dix centimes] leur journal, pour lui permettre de vivre et de rester fidèle à sa politique. Vingt mille lecteurs enthousiastes répondirent :

« – Deux sous, trois sous, cinq sous, si vous voulez.

« On les crut. Moins d’un an après, le journal ne tirait même plus à six mille. Car personne ne se croit assez riche pour payer deux sous à ses partisans ce qu’il peut avoir pour cinq centimes chez l’adversaire. ».

Ce qu’on constate avec Médiapart, c’est qu’un journal dépend aussi du bon vouloir de ses lecteurs qui menacent de se désabonner dès que le journal, ou les commentaires en ligne, s’éloignent de leur ligne politique (la ligne Mélenchon est majoritaire actuellement et se livre au spam-trollistique dans les commentaires). Leur livrer de temps en temps les têtes de Turcs habituelles permet de relancer l’adhésion. Jean Baubérot, spécialiste de la question laïque, dans un article récent sur Médiapart, révèle ce truc de bateleur : « Un orateur un peu cynique du tournant du XIXe et du XXe siècle racontait que lorsqu’il avait soudainement envie de se rendre aux toilettes au milieu d’un discours, il se mettait à dire du mal des juifs et la salve d’applaudissements qu’il déclenchait lui donnait largement le temps d’aller se soulager ». Parler de Minc est un bon truc pour exciter les trolls et faire de l’audience.

C’est le problème évident du socialisme qui est forcément réductible à la somme de ses adhérents (contrairement au dogme qui prétend qu’il leur est supérieur). Cette dure réalité semble confirmer la notion de séparation des pouvoirs et condamne le modèle économique sans publicité de Médiapart. Seule la mise en concurrence des moyens de subsistance (publicité, lecteurs, sponsoring, aides institutionnelles) garantirait vraiment l’indépendance. Sinon tout ça va finir en journal militant. Certains se demandent d’ailleurs déjà ce que va devenir Médiapart, s’il ne peut plus taper sur Sarkozy en cas de sa non-réélection.

Quant à moi, comme Minc (qui l’affirme de temps en temps), je reste le dernier marxiste, la solution du « Club », qu’offre Médiapart, ne me plaît guère : « Je ne voudrais pas faire partie d’un club qui m’accepterait comme membre ». Minc est marxiste orthodoxe, moi, c’est Groucho.



Voir aussi :


Gaston Lévy : Le socialisme et les relations économiques internationales

Gaston Lévy : Le socialisme et les relations économiques internationales, ed. du Parti Socialiste (S.F.I.O.), Paris, 1925, 32 p.

Je venais de parler du protectionnisme en décembre dernier et je suis tombé sur une petite brochure du Parti Socialiste (S.F.I.O.) de 1925, rédigée par Gaston Lévy, qui parlait de ce sujet presque dans les mêmes termes. Les socialistes actuels, gauche de la gauche comprise, feraient bien de se replonger dans leur propre histoire, ce qu’ils revendiquent pourtant toujours un peu trop en sélectionnant ce qui les arrange.

« Avant le Congrès national qui devait se tenir à Grenoble du 8 au 12 février 1925, la Commission administrative permanente avait chargé Gaston Lévy de rédiger un rapport sur La situation économique internationale. Ce rapport fut publié dans Le Populaire du 30 décembre 1924. Il fut approuvé par le Congrès de Grenoble. Celui-ci décida en outre, sur la proposition de Léon Blum, de demander à Gaston Lévy de condenser dans une brochure l’essentiel de son rapport et du discours par lequel il en avait demandé l’approbation. » (Le socialisme et les relations économiques internationales, p. 2).

Juste après la Première Guerre mondiale, avant même la crise de 1929, la situation économique difficile faisait envisager le protectionnisme comme solution. Le texte Le socialisme et les relations économiques internationales, pour répondre à la question : « Les questions économiques doivent-elles être traitées localement ou nationalement » (p. 3) propose d’envisager globalement, au niveau mondial, les problèmes économiques qui sont la base de la solution socialiste dans sa défense de l’intérêt des travailleurs. Gaston Lévy critique la tendance qui consiste à traiter les problèmes concrets partiellement quand on parle du prix de tel ou tel produit. La guerre et le blocus ont renforcé l’idée du recours à la fermeture nationale. Il signale l’apparition du slogan « Achetons des produits français » (p. 5) et les mesures protectionnistes : « les interdictions d’exportation, les produits de remplacement, les mesures restrictives aux échanges, les lourds droits d’importation, les subventions pour la production nationale » (p. 5).

Il montre que le commerce international est une nécessité, tout simplement parce que les ressources ne sont pas réparties équitablement sur le plan géographique. Il présente un long catalogue de chiffres de productions de matières premières de l’époque (Houille, pétrole, métaux, engrais, produits agricoles à destination industrielle ou alimentaire…). Par exemple, pour le pétrole, on remarquera le rôle important du Mexique d’alors et l’absence totale du Moyen-Orient. Ce qui oblige aussi, en matière de prévision, à envisager des changements dans le temps.

Pétrole (chiffres de 1920, p. 7)
Production mondiale, en tonnes métr. : 91.964.385.

Europe…………………………….5.689.308
Pays extra-européens……………….85.989.960

PROPORTION

Etats-Unis ……..64 %
Mexique ………..22,6 %
Russie……………..4,2 %
Roumanie………..1,1 %

Gaston Lévy note aussi que : « les accords commerciaux en cours […] cherchent à protéger les intérêts économiques des nations qui traitent ensemble sans se soucier des intérêts économiques des autres peuples, et même sans tenir compte des conséquences de ces accords sur les relations des autres pays avec ceux qui traitent ces accords » (p. 4). Seuls les grands pays comme la Russie ou les États-Unis tendent à l’isolationnisme. On remarquera que les pays coloniaux de l’époque, comme la France et le Royaume-Uni, relèvent en fait de cet idéal. Mais la nécessité des échanges persiste. Lévy note déjà que la France ne peut pas prétendre échapper à la nécessité d’exporter pour se procurer les matières premières qui lui sont indispensables et qu’elle ne possède pas.

Il note aussi les bouleversements advenus depuis le début du siècle. Outre une croissance de la production et des échanges, la guerre a bouleversé les équilibres, parfois dramatiquement, comme pour le froment et le seigle (pour faire le pain) : de 68 millions de quintaux pour l’Europe et 87 millions pour le reste du monde pendant la période 1909-1913, les exportations européennes sont passées à seulement 2 millions contre 167 millions de quintaux. La France étant devenue souvent importatrice.

La lutte pour les matières premières explique le protectionnisme et l’impérialisme, « et chaque pays essaie également de transformer cette matière première dans les conditions le meilleur marché possible pour la vendre transformée sur le marché mondial » (p. 18). Il ne faut pas oublier aujourd’hui que le socialisme analysait ainsi l’impérialisme : « Comme il faut en tout cas acquérir ces matières premières, le mieux c’est de les prendre sans les payer. Cela s’appelle la conquête, mais même lorsqu’à la conquête brutale succède le colonialisme, aboutissant au protectorat, on paiera la matière première meilleur marché quand, grâce à la puissance militaire, on forcera les indigènes à donner la matière première dans de bonnes conditions » (pp. 18-19).

Et Lévy explique l’exploitation ouvrière par le même principe de transformation de la production au meilleur coût possible, selon deux solutions : « La première d’avoir un outillage perfectionné pour travailler dans les meilleures conditions possibles d’exploitation. L’autre de faire peser sur la classe ouvrière le plus de force possible pour l’obliger à travailler le plus longtemps et le moins cher possible » (p. 19). Il note que les pays modernes comme les États-Unis utilisent une main-d’oeuvre qualifiée bien rémunérée qui fournit justement des débouchés à la production selon le modèle fordiste. Ailleurs, on diminue les salaires ou l’on utilise la dévaluation de la monnaie pour obtenir un dumping national.

Lévy traite précisément la question du nationalisme quand il note : « une forme de solidarité d’intérêts, entre le patronat et la classe ouvrière : cette solidarité, elle se trouve dans la prospérité de l’entreprise. Cette solidarité existe également dans les nations » (p. 20). J’ai noté ailleurs que le colonialisme impliquait les ouvriers dans l’exploitation des colonies, ou aujourd’hui des immigrés, dans la constitution d’une vaste classe moyenne qui se polarise sur ses différences au lieu de constater ses convergences d’intérêts nationalistes (ou communautaires). Le socialisme de l’époque proposait que « le but à atteindre est qu’au lieu de limiter cette solidarité à chaque industrie, chaque pays, elle soit étendue à tous les pays et qu’elle puisse se produire en raison de l’organisation économique internationale elle-même » (p. 20).

La conception proposée dans la brochure est une forme de planification mondiale de la production des matières premières et de la production au moyen d’accords internationaux, contre la concurrence entre les nations. Rappelons que cela se situait avant la Seconde Guerre mondiale.

Ce texte programmatique propose aussi de rechercher « une stabilité relative de la production pouvant déterminer une stabilité relative des prix et surtout une stabilité relative dans les conditions de travail » (p. 21), en particulier pour combattre le chômage. Cette stabilité est elle-même recherchée par les capitalistes au moyen du monopole. Mais il récuse l’idée gauchiste de profiter des crises pour exacerber la combativité ouvrière. Il considère que la conscience ouvrière ne doit pas se limiter à une réaction dans des périodes critiques, mais doit aussi se forger dans les périodes plus calmes. Il pourrait ajouter aussi que c’est pendant ces périodes que la solidarité est mise à mal si chacun se replie sur ses intérêts en oubliant ceux des autres à supposer justement que ces périodes et les solutions nationalistes ne sont pas le moment où l’exploitation se reporte sur les peuples étrangers (colonisés à l’époque), avec la complicité de la classe moyenne des pays dominants.

Lévy mentionne plutôt l’élévation du niveau « moral » de la classe ouvrière « commandé par son niveau matériel, jusqu’au jour ou, par la connaissance des faits et la conscience qu’elle a prise de sa force, elle se sente capable de s’emparer à la fois du pouvoir politique et du pouvoir économique » (p. 23). Il souligne que dans une économie complexe, beaucoup de connaissances sont nécessaires, et que ce n’est pas dans les périodes de crise que la réflexion est facilitée. Je rappelle qu’il n’y avait que 4 % de bacheliers en 1936. L’augmentation du niveau culturel était alors une priorité.

Gaston Lévy traite aussi la question des changes et de l’étalon or, du cours forcé des monnaies nationales gageant le crédit sur celui de l’État émetteur, de la dépendance des marchés internationaux et de celle des contraintes de la Société des Nations sur la hausse des prix. On reconnaît les problèmes contemporains avec l’euro, le dollar, sans que sa présentation soit plus convaincante que celle des économistes actuels.

Le texte traite plus classiquement du caractère cyclique des crises de surproduction et des effets de bulle, et du chômage qui en résulte. Alors que la méthode des trusts consiste à rechercher la stabilité par l’hégémonie, avec des risques de guerre, contre les intérêts des consommateurs et des producteurs ouvriers, ce programme social-démocrate préconise la recherche de la stabilité dans l’intérêt général par une planification internationale.

Le problème qui est posé par cette brochure est que le libre échange est « l’extermination du plus faible par le plus fort » et que le protectionnisme « s’exerce toujours au détriment du consommateur et par conséquent de l’intérêt général » (p. 30). Il est noté très justement aussi que « le protectionnisme qui, en apparence sert de garantie aux producteurs dans un pays, est souvent une prime à l’inertie » (p. 30). Ce qui est donc fondamental dans la concurrence avec les autres pays dans laquelle se situe la solution nationaliste.

La solution socialiste proposée consiste à se servir des institutions internationales, à renforcer la section économique de la Société des Nations, plutôt que par l’intervention de l’État dans l’économie nationale. Une résolution du Congrès de Grenoble visera à substituer « la paix économique à la lutte économique, génératrice de guerres et de domination des classes et des peuples les plus puissants » (p. 32).