Résumé
La fin de la « contre histoire de la philosophie » de Michel Onfray nous montre les limites moralistes de son matérialisme antique. Il noie les oeuvres dans la biographie en croyant y trouver un critère ontologique. Mais le mystère s’élucide en passéisme intemporel, plus scolastique et mandarinal qu’empirique, comme il le croyait pourtant. Le nihilisme relève du contresens.
Cette série d’émission de se présente comme une suite à la question de Mai 68, en semblant faire le lien avec le nihilisme comme absence de valeurs. Le moins qu’on peut dire est qu’il s’agit d’un contresens. Mais chacun sait qu’on a seulement affaire à l’habituel dogmatisme de Michel Onfray envers son maître Nietzsche (1844-1900), cette fois-ci via une référence à Spengler (1880-1936) et au poncif du rejet du politiquement correct. Au passage, une allusion d’Onfray à l’autre référence nietzschéenne du début du XXe, Max Scheler (1874-1928), pour sa dissertation réactionnaire pleurnicheuse : L’homme du ressentiment, vaudra un pic de fréquentation au compte rendu que j’en avais fait et qui remettait les pendules à l’heure. Onfray prétend le relire régulièrement. Il faut donc en déduire qu’il ne comprend pas ce qu’il lit ou qu’il est aveuglé pas sa nietzschéolâtrie.
Onfray parle de Max Scheler
Plus concrètement la première émission reprend quasi exclusivement les thèses de Jean-Pierre Le Goff (né en 1949) sur Mai 68 parues dans « Du gauchisme culturel et de ses avatars » (Le Débat, septembre-octobre 2013) ou Mai 68, l’héritage impossible (1998) et La Gauche à l’épreuve : 1968-2011 (2011), et Onfray s’oppose au pédagogisme actuel ou aux nouveaux programmes (écologie, éducation sexuelle, etc.). Cette généalogie « gauche populaire » d’Onfray semble regretter l’époque de la guerre froide où il y avait une différence marquée entre la gauche et la droite. Onfray critique le « gauchisme culturel » sociétal au nom du gauchisme politique. Il régresse à l’opposition entre les « contradictions secondaires » et les « contradictions principales » de l’époque stalinienne. Cette opinion sur Mai 68 correspond à une synthèse baroque (ou dialectique) entre Sarkozy (qui disait que les super-salaires des patrons correspondent à l’esprit soixante-huitard) et le PC de Georges Marchais (dans l’article de L’humanité sur les « faux révolutionnaires à démasquer » en parlant des gauchistes). On peut y voir une version comique tardive du compromis historique italien entre la démocratie chrétienne et le PCI. Ne parlons même pas de la nostalgie de l’école traditionnelle, quand même bizarre en référence au cas personnel d’Onfray. Bref, on s’aperçoit qu’une pensée critique sur Freud et d’autres n’empêche pas Onfray de répéter la doxa sur tout le reste, en disant que les autres y sont soumis et que le philosophe (lui) est censé la réinterroger. On se marre !
En fait, la thèse d’Onfray-Le Goff reproduit le livre fameux de Luc Ferry (né en 1951) et d’Alain Renaut (né en 1948), La Pensée 68 (paru en 1985), contre l’épopée structuraliste. Le défaut de son approche est qu’Onfray ne comprend pas que ce structuralisme correspond simplement de la manifestation universitaire de la fin de la période marxiste. Là où Ferry et Renaut cherchaient à fonder une légitimité à la pensée de droite en critiquant leurs cibles, dont l’influence émigrera aux USA dans la French theory, Onfray prétend en faire une critique de gauche (dont s’était donc chargé Le Goff). À ce qu’il appelle le nihilisme, il n’opposera qu’un moralisme contradictoire avec sa rengaine nietzschéenne. Son incompétence dans les sciences humaines concernées, sur lesquelles la philosophie fait (structurellement) l’impasse, en est la cause. Sur la forme, Onfray se situe dans un schéma académique, effectivement pré-soixante-huitard, où la philosophie se résume à un bavardage mondain et pontifiant dont la seule matérialité, sur le fond, est la prétention à une éthique stoïcienne. Cela expliquera mieux le choix de Jankélévitch ou Hadot, pour cette année de cours.
Onfray est bien le produit de lectures mal contextualisées alors qu’il prétend justement opposer l’histoire à l’intemporel structuraliste. Il a raison de critiquer le rapport du gauchisme intellectuel avec le problème de la norme, de l’interdit ou l’idéalisation de la folie, dans le cas de l’antipsychiatrie ou des intellectuels de la période des années 1970-1980. Le mécanisme était bien aussi celui d’une surenchère anti-empiriste. Comme je l’ai dit, les étudiants de Mai 68 étaient de bons élèves, qui en font toujours trop. Le fond du problème est que les intellectuels croient un peu trop au pouvoir des mots (le freudisme y est pour beaucoup) alors que la question de la folie, concrètement, s’est finalement dissoute avec les neuroleptiques.
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