Macron contestation


Résumé

La méthode volontariste de Macron risque de faire lever la contestation. Le volontarisme a des limites dans le domaine administratif, d’autant qu’on n’est plus à l’époque de la centralisation. Le problème serait plutôt la confusion des rôles.

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Macron commence mal la rentrée parlementaire 2017 avec ses discours à l’emporte-pièce qui jettent de l’huile sur le feu. Comme je le disais en juin, l’inconvénient d’un parlement à sa botte est que cela ne va pas tempérer les choses. Les opposants à ses réformes font semblant de ne pas comprendre ce qu’il dit en jouant sur les vieux mythes et le gouvernement leur renvoie la politesse. J’en ai parlé le mois dernier, je n’y reviens pas. Après avoir éliminé la prétendue « gauche de gouvernement », la gauche protestataire reprend des couleurs, mais le logo « plus à gauche que moi tu meurs » permet surtout de faire des blagues sur Internet et d’organiser des manifs. Au moins, le FN est sur la touche pour le moment : les médias vont devoir trouver d’autres « bons clients », ça va nous faire des vacances de ce côté-là. Heureusement, les faits divers ne manquent pas et Trump gigote à plein tube.

Vitesse et Précipitation

Vouloir tout changer rapidement, comme le veut Emmanuel Macron, est toujours risqué. C’est vrai que la situation sociale actuelle paraît bloquée, et qu’il faut parfois secouer le cocotier, mais vouloir passer en force est une mauvaise idée. Quand on veut casser l’opposition classique droite/gauche en la considérant comme contre-productive, il est préférable de rechercher le fameux consensus dont on crédite habituellement le modèle social allemand. Mais les Français ne savent pas faire. Dans un sens, c’est parce qu’ils ont une vision positive de la nature humaine. Ils considèrent que le consensus humaniste est déjà réalisé. Du coup, ils ne vont pas perdre du temps à parler de ce qu’on sait déjà. Ils cherchent donc tout de suite les problèmes qui subsistent et les sujets qui fâchent pour améliorer encore cette situation idyllique.

Mais c’est une erreur car l’intendance ne suit pas. Ce n’est pas seulement parce que le diable est dans les détails, mais plutôt parce que les grandes idées doivent être assimilées avant d’être mises en oeuvre. Le sociologue Michel Crozier a montré que les technocrates ne se rendent pas compte que leurs décisions se perdent dans le dédale de l’exécution, même si on finit par faire les choses quand même. Une approche plus pragmatique à l’anglo-saxonne ou sur le mode entrepreneurial permet en principe de progresser par essai et erreurs, mais les mauvaises habitudes de l’administration bonapartiste consistent à croire que les choses fonctionnent sur le mode militaire. En outre, le bon vieux temps de l’Empire français qui réduisait les vassaux des colonies à un marché captif est terminé dans un monde concurrentiel. Pas complètement, mais les prés carrés se marchandent à coups d’interventions militaires coûteuses. C’est pas du business, ça !

L’inconvénient de vouloir tout changer est aussi de risquer de casser ce qui marche ou qui pourrait mieux marcher si on améliorait simplement le suivi. Que sont devenus les « cercles de qualité » qui étaient censés s’atteler à la question dans les années 1980 ? Les industriels préfèrent-ils considérer que les normes les emmerdent et vivre de subventions ou de commandes publiques (selon le modèle colonial susmentionné) avec la complicité des syndicats et des élus ? En situation de concurrence, c’est plutôt une qualité supérieure qui permet de conquérir ou de conserver des marchés quand on n’est pas le plus fort ou le moins cher. J’ai déjà souligné le risque de se griller complètement à l’international quand on minimise les scandales comme ……………………………………………

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Travail du dimanche

Résumé

Travailler plus ou travailler tous. Le travail du dimanche oblige de trancher puisqu’on ne peut pas se couper en quatre.

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C’est reparti comme en 1990, 1993, 2003, 2008… Les syndicats s’opposent au travail du dimanche. Faut croire que la laïcité est à deux vitesses. « C’est pas pour aller à la messe. C’est pour la famille ! » On comprend mieux qu’il y ait eu tant de monde à manifester contre le mariage gay ! Une partie de la droite est pourtant pour le travail du dimanche. Elle défend les travailleurs qui veulent faire des heures supplémentaires. Les lignes bougent ou la confusion règne ? C’est plutôt des justifications bidon.

La véritable question est de savoir pourquoi certains ont le droit de travailler et pas d’autres. Spécialement quand les autorités accordent des autorisations au coup par coup. Comment ? Il n’y a plus de loi républicaine valable pour tous ? Les métiers de la restauration ou des loisirs « dans certaines zones touristiques » ? Merci pour les autres ! On a oublié Fernand Raynaud qui se moquait de la fermeture dominicale au Royaume-Uni dans le sketch « Sunday, it’s closed ! » La France reste le kingdom des privilèges républicains.

Les volontaires pour le travail du dimanche nous rejouent le « Travailler plus pour gagner plus ! » J’ai démontré que la conséquence était plus certainement une augmentation des prix. On a oublié la période de l’inflation, mais c’est bien ça l’effet d’une augmentation du pouvoir d’achat. Quand il stagne, on n’y pense plus. Toujours des raisonnements partiels, intéressés, ou contrefaits. La conséquence est évidemment que ceux qui n’ont pas d’emploi en subissent doublement les conséquences. Il n’y a pas que les politiques qui cumulent. « Winner takes all » est devenu la règle.

Parce que le problème, on le sait, c’est le chômage, et celui de jeunes en particulier. On pourrait dire que les syndicats, pour une fois, défendent les chômeurs. Ben, non ! Ils défendent les travailleurs et le pouvoir d’achat (de ceux qui ont un emploi). Lire la suite « Travail du dimanche »

L’État ne peut pas tout!

Résumé
La crainte du chômage correspond à son niveau de stigmatisation. L’État confond politique sociale et politique industrielle. Le volontarisme n’est pas l’esprit d’entreprise. Dans la concurrence internationale, le clientélisme n’est pas la solution.

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Comme je le disais dans un article précédent : « contrairement au refrain actuel sur les classes populaires de souche, on a pu constater que les ouvriers de l’automobile comptaient bien de nombreux immigrés (…). Concrètement, cela devrait signifier qu’ils sont cuits. Ça tombe bien, l’époque n’est pas à l’assistanat pour les pauvres. »

On comprend l’angoisse des ouvriers de PSA qui risquent de se retrouver au chômage dans la situation actuelle, à leur âge (pour la plupart), avec leur type de qualification. Mais je dois avouer que j’ai éprouvé un certain malaise à attendre certaines de leurs déclarations. J’ai eu un peu l’impression qu’ils craignaient surtout de rejoindre les rangs des « assistés », des « fainéants », tant le discours actuel est assimilé par tout le monde. Lire la suite « L’État ne peut pas tout! »

Ne rien faire de symbolique !

Résumé

La gauche au pouvoir devra se forcer un peu pour ne plus prendre des mesures symboliques. Celle de la réduction des salaires des ministres doit donc être généralisée pour combattre les déficits et faire repartir l’État sur des bases économiques saines. Quand on a une solution simple et efficace, il ne faut pas la réduire à un simulacre, un symbole creux joué par des marionnettes pour éviter à l’ensemble des citoyens de voir la réalité.

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Le nouveau président, François Hollande, veut être un président normal, et c’est très bien. Il faudra faire un effort sur la tendance aux partis socialistes (sans parler des communistes) à vouloir être hégémoniques. Hollande a voulu marquer le coup par des hommages à Jules Ferry et à Marie Curie. Bon, on peut le lui accorder. Mais il ne faudrait pas croire non plus que c’est ça la normalité.

Le président a décidé de diminuer son salaire et celui des ministres de 30 %. C’est bien, même si le Sarkozy avait augmenté le sien de 170 %. Il reste quand même une augmentation de 89 % par rapport au salaire d’origine (270 – 30 % = 189). Même avec l’inflation (maximum 15 %), à supposer qu’il n’y ait pas eu d’indexation, il reste une augmentation de 60 %. On peut admettre qu’on la récupère sur la réduction du salaire des ministres. Passons. Mais restons vigilants.

Puisque Hollande se permet ce genre de mesure, on voit qu’il est pour la réduction des inégalités. C’est de gauche. La conséquence logique Lire la suite « Ne rien faire de symbolique ! »

Bilan réel des présidentielles 2012

Résumé

Le FN a bien fait l’élection de Hollande par son abstention. Reste à se débarrasser concrètement de sa logique pour traiter réellement les problèmes au lieu de trouver des excuses à ses électeurs. Bref, les conneries, ça suffit !

Pas de quoi pavoiser

Contrairement à ce qu’on entend chez certains, être élu président de la République avec 51,67 % n’est pas un bon score pour le candidat Hollande qui avait démarré à 60 % et qui était encore à des estimations autour de 53 % avant le premier tour. On peut même se dire qu’avec une semaine de plus le président Sarkozy aurait réussi son pari de remonter la pente. Au cours du débat, entre les deux tours, Sarkozy aura réussi à focaliser Hollande sur le vote des immigrés qui a permis de regagner des électeurs FN, et sur le nucléaire qui lui faisait perdre des électeurs écolos. Mais un débat n’aura pas suffit. On comprend pourquoi Sarko en voulait deux de plus.

Comme je le disais après le premier tour, ce sont les abstentionnistes du FN qui ont manqué à Sarko. On peut remarquer au passage, vu qu’on lui reproche de s’être (une fois de plus) compromis, que ce sont donc les électeurs du FN les plus durs contre l’immigration qui l’ont fait perdre. Et Sarkozy aurait donc pu gagner. Il va falloir que Hollande affronte clairement cette idéologie. Au lieu d’essayer de ramener ces extrémistes à la raison, les socialistes se sont abaissés à leur lécher le cul, avec Ségolène Royal Lire la suite « Bilan réel des présidentielles 2012 »

Le FN, l’immigration, et les demi-mesures

La récente publication du livre de la journaliste Claire Checcaglini, sur son infiltration dans le Front national, l’a montré. La dédiabolisation du FN qui prétend s’appuyer sur la défense du peuple, de la classe moyenne, ou de la classe ouvrière et un leurre qui masque la persistance du discours anti-immigration, raciste et antisémite. Le programme social du FN est toujours celui qui lie le chômage et l’immigration, comme le discours nazi liait le chômage allemand de l’Entre-deux-guerres et les juifs.

Il faudrait d’ailleurs remarquer à ce propos que le chômage était bien plus important à l’époque. Et la Grande crise frappait les Allemands sans distinction, parce que c’est comme ça que la question se posait alors. Ce sont les nazis qui faisaient des distinctions entre les Allemands selon leur religion. Les juifs allemands étaient autant « de souche » que les autres. On peut constater qu’on adopte aujourd’hui les classifications nazies pour parler des juifs, en se prétendant laïques. On est bien dans le schéma culturel du Front national.

Car ne l’oublions pas. Le chômage en France frappe bien davantage les enfants d’immigrés que les Français de souche blancs. « Blanc, normal », comme disait Coluche dans « L’histoire d’un mec ». C’est davantage la « peur » du chômage qui touche les classes populaires blanches. Le chômage réel concerne plus spécifiquement les fermetures d’entreprises et d’usines. Elles touchent d’ailleurs des anciens fils d’immigrés ou les immigrés récents qui y travaillent. Ce phénomène concerne la nouvelle division internationale du travail qui n’est certainement pas de la responsabilité des immigrés. Comme je l’ai déjà dit, si on y réfléchit un peu, les immigrés auront plutôt été, au cours des années 1960-1990, le moyen d’éviter les délocalisations par une importation de main-d’oeuvre, pour produire à bas coût sur le territoire national, en permettant aux métropolitains de profiter d’une promotion sociale.

Ce sont aussi les immigrés récents qui ont supporté le chômage par la non-intégration de leurs enfants depuis les années 1980. Les chiffres du chômage sont faux. Outre la discussion habituelle sur les méthodes de mesure, quand on parle de 10-15 % de chômeurs, on parle en fait de 5 % de chômage chez les Français de souche blancs, et de 30-50 % de chômage dans les banlieues. Comme je l’ai déjà souligné, on constate la différence avec ce qui se passe dans les pays comme l’Espagne ou la Grèce. En l’absence d’une forte immigration, c’est la jeunesse « de souche » qui est exclue du monde du travail (les immigrés sud-américains en Espagne sont considérés comme culturellement proches). On voit ici l’avantage des statistiques ethniques pour comprendre certains phénomènes.

Il faut souligner aussi que les Beurs français, toujours considérés comme des immigrés, ont généralement grandi en France. La fameuse « Marche des Beurs » date de 1983, il y a presque trente ans. Si on considère qu’ils avaient à l’époque entre 15 et 30 ans dans leur grande majorité, ils ont donc maintenant entre 45 et 60 ans ! Certains doivent être grands-parents aujourd’hui. Et on parle toujours d’« intégration », à droite et à gauche. Le discours d’extrême droite est décidément bien la norme.

Puisqu’il en est ainsi, autant y aller franco ! C’est le cas de le dire. Le discours du FN considère que l’immigration est une force de travail temporaire qu’on tolère quand on en a besoin, dans l’intérêt national, et envers laquelle on n’a aucune obligation, même pas les prestations sociales légales pour lesquelles ils cotisent. C’est une conception « sociale » et « populaire » un peu spéciale. Mais passons ! Puisque ce discours est la norme, appliquons-le jusqu’au bout. Les mines de charbon qui ont fait la force de l’industrie française ont fermé depuis longtemps. Les usines automobiles sont délocalisées. Il est temps de se concentrer sur les produits de luxe et à forte valeur ajoutée. Les immigrés polonais, espagnols, portugais, italiens et autres nous ont bien été utiles. Certains d’entre eux comme Montant, Reggiani, De Funès et autres nous ont bien divertis. Mais ce n’est pas la peine que leurs rejetons s’incrustent inutilement. On ne leur doit rien. On doit réserver les emplois aux Français de souche. Pas de politiquement correct… On peut renvoyer aussi chez eux les « juifs étrangers », comme en 40. Et franchement…, tout ces Pieds-noirs qui « ont choisi » la France et qui ne sont décidément toujours pas intégrés cinquante ans après… Les trois points graphiques sont un hommage à Céline.

Mais ce n’est pas suffisant. Il faut aussi tenir compte de l’immigration intérieure des régions françaises vers la capitale ou les anciens bassins d’emploi. Ce que nous avait très bien montré le démographe protectionniste Emmanuel Todd. Les Occitans des années 1970 voulaient vivre et travailler au pays (« Volem viure e trabalhar al païs »). Qu’ils retournent chez eux, avec les Bretons, les Limougeauds, les Auvergnats, les Corses, les Antillais, les cht’is…

On constate que ce modèle économique du FN est celui d’une extrême droite encore plus traditionnelle qu’on le croyait. Il s’agit du principe féodal qui « attachait le paysan à sa glèbe », comme on nous l’enseignait dans les écoles dans les années 1960. Je ne sais pas si c’est toujours le cas. Les traditions se perdent. Et on pourrait instaurer un carnet de circulation pour les ouvriers, comme en France au XIXe siècle, dans l’ancienne URSS, ou en Chine actuelle, et rétablir des barrières d’octroi pour les marchandises, un passeport intérieur et un « droit de cité ».


Voir aussi:


Espagne : La révolte des Tanguy

Bobollywood

Depuis quelques années, la presse utilise le marronnier des Tanguy, inspiré du personnage principal d’un film d’Étienne Chatiliez (2001), pour décrire le phénomène des jeunes qui s’incrustent chez leurs parents au lieu de s’installer (en couple) et faire leur vie. Cette thématique journalistique a la même valeur poujadiste que ceux qui critiquent l’assistanat à propos des chômeurs. Elle vise d’ailleurs plus ou moins les mêmes personnes dans la mesure où la situation économique, depuis les années 1980, a été traitée en faisant supporter le chômage par le retard à l’entrée dans la vie active (ou la sortie précoce pour les seniors). Ceux qui arrivent à intégrer un poste fixe renvoient à leur responsabilité ceux qui n’y arrivent pas, avec la complicité des journalistes, qui connaissent bien leur marché : ceux dont le pouvoir d’achat d’actifs occupés correspond à la cible des annonceurs.

Les jeunes Espagnols (comme les Grecs), qui sont notoirement des Tanguy, s’appellent eux-mêmes les « indignados » (indignés). Ils ont tort. Outre le fait qu’ils seraient personnellement tout aussi égoïstes s’ils avaient réussi à trouver un emploi, le problème est sans doute qu’ils adhérent précisément un peu trop à ce modèle erroné. On sait que les Espagnols plébiscitent l’achat précoce de logements.

Le film Tanguy est simplement l’emprunt d’une thématique chère aux films américains, où le modèle des parents des classes moyennes supérieures consiste à se débarrasser de leurs enfants en les envoyant dans les meilleures universités. Vu le prix des études, cela ne concerne pas tout le monde, mais cela constitue un modèle idéal auquel les pauvres méritants doivent tenter de se conformer en épargnant pour payer les droits d’entrée universitaires (la forte demande les faisant augmenter). Les autres sont évidemment des mauvais parents ou simplement des illettrés qui savent rester à leur place et sont renvoyés à la religion. Il est aussi convenu que les Noirs peuvent y accéder à l’université grâce aux bourses sportives. L’idéologie hollywoodienne définit bien les rôles. Le résultat pour ceux qui en décrochent un premier sera un poste d’avocat ou de trader. C’est ceci qui concerne le « bobo » dans sa version originale et idéale de « bourgeois-bohème », plus bourgeois que bohème. C’est là que réside la démagogie du personnage du film Tanguy, car il concerne un jeune qui a un relativement bon emploi.

Cinecittà

Cela ne concerne pas vraiment le modèle européen, ou les Tanguy étaient plutôt la norme à l’époque où la majorité était à vingt-et-un ans, comme en France, avant 1974. D’ailleurs, il fut un temps où l’anecdote montrée dans les films américains était plutôt celle d’artistes obligés d’être serveurs (Fame, d’Alan Parker, en 1980) en attendant d’être en haut de l’affiche. Ce qui ne manque pas d’arriver puisqu’on est quand même en Amérique. Ils ne réussissaient pas tous (voir Uma Thurman, qui finit serveuse-pute occasionnelle, dans Mad Dog and Glory, de John McNaughton, 1993. On y notera que son personnage lui-même décrira explicitement cette réalité). Tous ceux qui échouent, malgré leurs qualifications, correspondent davantage à ces « intellectuels précaires » que sont les bobos européens ou américains dans leur grande majorité. Ils ont fait les mêmes études que les autres, mais ils ne trouvent pas de boulot à la hauteur de leurs espérances, car il leur manque un petit détail indispensable, le « carnet d’adresses » : surtout celui de leurs parents (qu’on appelait « le piston », quand le populo était plus réaliste).

La réalité européenne ou mondiale des intellectuels précaires avait aussi été anticipée, il y a bien longtemps, par le film de Fellini, I Vitelloni (1953), qui parlait des jeunes instruits qui traînaient après leurs études en restant chez leurs parents. C’est d’ailleurs la situation de La Bohème de Puccini (1896), et des étudiants de toujours depuis François Villon. Mais le statut d’étudiant ou d’artiste ne concernait encore que peu de monde.

Un autre film de Chabrol, Les Cousins (1959), montrait deux étudiants, l’un riche qui réussit sans effort et l’autre qui échoue en travaillant. Chabrol reprenant, un peu complaisamment, l’idéologie aristocratique courante du dilettante brillant. J’ai déjà parlé (« Société de castes et communautarisme ») du cas du « professeur Etienne-Emile Beaulieu, futur inventeur de la pilule abortive, qui raconte qu’il a été recalé plusieurs fois au concours de médecine à Lyon, malgré ses résultats, pour laisser passer les fils de médecins aux places qui leur étaient réservées ». On peut ainsi envisager une autre interprétation du film de Chabrol en intégrant le rôle corporatiste du népotisme du jury.

Seule la vérité est révolutionnaire

En 1970, il n’y avait que 10% de bachelier (1 % en 1900, 4 % en 1936) et on travaillait à quatorze, puis seize ans, en restant dans sa famille jusqu’à sa majorité (21 ans). Ce qui permettait de se constituer un pécule pour se marier. De nombreux étudiants travaillent d’ailleurs déjà pour payer leurs études. Ce qui ne s’avère pas forcément un bon investissement.

J’ai déjà eu l’occasion de mentionner que les générations précédentes avaient bénéficié de la simple expansion du nombre de postes de cadres, en particulier de professeurs d’université, qui ont été multipliés par six au cours des années 1945-1975. L’erreur de ces générations a consisté à croire qu’elles avaient eu leur position par leur propre mérite, et accessoirement de croire et de professer aujourd’hui que le niveau baisse pour justifier l’échec de la prédiction selon laquelle les études supérieures conduisent à un (bon) emploi.

Nombre d’élèves et de professeurs en France (1900-2000)
  1900 1930 1950 1970 2000
Etudiants 30 000 100 000 200 000 850 000 2 160 000
Elèves secondaire 102 000 500 000 1 100 000 4 654 000 5 394 000
Elèves primaire 6 161 000 5 100 000 5 200 000 7 360 000 6 281 000
Total Elèves 6 293 000 5 700 000 6 500 000 12 864 000 13 835 000
Profs Universitaire 2 000 3 000 6 000 35 000 84 000
Profs Secondaire 13 000 25 000 65 000 210 000 484 000
Profs Primaire 157 000 168 000 188 000 298 000 373 000
Total Professeurs 172 000 196 000 259 000 543 000 941 000
Source : Ministère de l’Éducation nationale (France 2001)

 

J’ai également déjà souligné l’erreur des jeunes générations actuelles qui accusent les anciennes de monopoliser les emplois et les postes de direction, spécialement en ce qui concerne les soixante-huitards (20 ans à l’époque en moyenne), qui ont donc aujourd’hui autour de soixante-trois ans. Il est donc normal d’envisager qu’ils n’occupent pas toujours des postes de stagiaires ! La confusion doit venir du fait qu’ils ont symbolisé la jeunesse. À l’époque, c’était normal, mais comme cela persiste, il faudrait remettre les pendules à l’heure et arrêter de raisonner par symboles.

On peut aussi se demander si les crises ne sont pas essentiellement dues à la concurrence qui résulte d’une augmentation du nombre de personnes qualifiées (comme le montre le tableau) aspirant à devenir des élites. L’erreur des indignados est sans doute de confondre l’idéologie avec la réalité. Quand on n’est pas très riche, on n’a pas les moyens de devenir indépendant rapidement. Concrètement, il faut économiser, en profitant de son niveau d’étude pour essayer de décrocher un job mieux payé, si possible, qui permette de mettre davantage d’argent de côté tant qu’on reste chez ses parents.

Sociologie de la révolte

Le problème est simple. Quand on veut changer la société, il ne faut pas croire qu’elle a déjà changé. On connaît cependant le paradoxe qui exige à déjà se comporter comme le détenteur du statut social qu’on veut obtenir. Les riches n’ont pas besoin de simuler. Cela entraîne des dépenses supplémentaires et des ruptures avec son milieu d’origine (ce qui se dit : « trahir sa classe »). Justement, un film espagnol, Azul (2006) de Daniel Sánchez Arévalo, montrait aussi ce phénomène. Un étudiant qualifié (master de gestion) qui obtient un entretien pour un emploi, sur recommandation de son amie, est accompagné au poste de gardien de parking (si je me souviens bien), parce qu’elle avait dit à son contact dans l’entreprise que l’étudiant était fils de concierge.

Bref, il n’y a pas que les minorités visibles qui subissent l’exclusion. La gauche française a raison de dire que l’exclusion est sociale. Mais puisqu’en France, les classes moyennes, qui se croient populaires, ont refilé le mistigri social aux jeunes immigrés (à la satisfaction générale), cette exclusion y est bien raciale. Le député-maire PS Manuel Valls avait d’ailleurs déjà oublié qu’il était de gauche, et « la sociale » quand il voulait plus de « blancos » sur son marché d’Évry. Quoi qu’il en soit, pour ceux qui en doutaient, l’Espagne et la Grèce montrent ce qui attend les classes populaires quand il n’y a pas d’immigrés appartenant aux « minorités visibles ». Le problème français est précisément que les jeunes immigrés sont trop bien intégrés pour se contenter des emplois de leurs parents, de même que les jeunes espagnols et grecs ne savent pas se contenter de peu.

Le conflit de modèle social réside dans l’opposition de l’élitisme républicain et de la reproduction. La curiosité est que la reproduction sociale est défendue à la fois par les élites en place qui réservent les places à leur progéniture et ceux qui refusent ce qu’ils appellent le libéralisme. Le libéralisme consiste effectivement dans la promotion individuelle qui suppose la concurrence. La « contradiction » chère à nos amis communistes (« gauche de la gauche ») consiste dans le fait qu’ils ne s’aperçoivent pas de la conséquence de la prolongation des études supérieures, dont le résultat est forcément de former des cadres supérieurs. Leur rejet des bobos, dont Cohn-Bendit était déjà le symbole en 1968, manifeste cette incohérence. C’est sans doute parce que cet effet n’est pas assimilé que la « question de l’origine » se maintient (et ravive le barresso-maurrassisme sur le plan racial), pour s’opposer à la méritocratie qu’on prétend souhaiter, mais qui redistribue obligatoirement les cartes, puisque les compétences objectives ne sont pas héréditaires, et que les meilleures places ne sont pas illimitées