La «gauche n’importe nawak»

Gauche de la gauche

Le succès actuel de Mélenchon laisse l’impression bizarre d’un retour vers les années gauchistes, celles des dix ans qui ont suivi Mai 68, jusqu’à l’échec (en sièges) de la gauche aux législatives de 1978 (malgré une majorité en voix). On suppose que cette déception est la vraie raison de « L’Union de la gauche » qui a permis la victoire de François Mitterrand à la présidentielle de 1981. Une des raisons de ce sentiment de déjà-vu est sans doute aussi que Jean-Luc Mélenchon imite De Gaulle tandis que Hollande imite Mitterrand. Ça fait drôle !

On se trouve plutôt dans la configuration de 1978 que celle de 1981, puisqu’il n’y a pas d’unité à gauche. Le centre gauche est même récupéré par Bayrou, qui l’attire plutôt à droite. D’ailleurs, le PS est considéré comme de droite par la gauche de la gauche. Dans ce cas, je ne vois pas où est le problème électoral, puisque la droite, plus l’extrême droite, plus le centre droit, plus le centre gauche, plus le PS (de droite) sont donc très majoritaires. Si la gauche se limite à Mélenchon, les quelques candidats gauchistes restants et les écolos gauchistes, qui sont donc tous divisés, même en obtenant 20 %, pourquoi pas ou 25 %, ça fait donc la droite à 75 %. Dans un autre article, j’avais montré Lire la suite « La «gauche n’importe nawak» »

Gaston Lévy : Le socialisme et les relations économiques internationales

Gaston Lévy : Le socialisme et les relations économiques internationales, ed. du Parti Socialiste (S.F.I.O.), Paris, 1925, 32 p.

Je venais de parler du protectionnisme en décembre dernier et je suis tombé sur une petite brochure du Parti Socialiste (S.F.I.O.) de 1925, rédigée par Gaston Lévy, qui parlait de ce sujet presque dans les mêmes termes. Les socialistes actuels, gauche de la gauche comprise, feraient bien de se replonger dans leur propre histoire, ce qu’ils revendiquent pourtant toujours un peu trop en sélectionnant ce qui les arrange.

« Avant le Congrès national qui devait se tenir à Grenoble du 8 au 12 février 1925, la Commission administrative permanente avait chargé Gaston Lévy de rédiger un rapport sur La situation économique internationale. Ce rapport fut publié dans Le Populaire du 30 décembre 1924. Il fut approuvé par le Congrès de Grenoble. Celui-ci décida en outre, sur la proposition de Léon Blum, de demander à Gaston Lévy de condenser dans une brochure l’essentiel de son rapport et du discours par lequel il en avait demandé l’approbation. » (Le socialisme et les relations économiques internationales, p. 2).

Juste après la Première Guerre mondiale, avant même la crise de 1929, la situation économique difficile faisait envisager le protectionnisme comme solution. Le texte Le socialisme et les relations économiques internationales, pour répondre à la question : « Les questions économiques doivent-elles être traitées localement ou nationalement » (p. 3) propose d’envisager globalement, au niveau mondial, les problèmes économiques qui sont la base de la solution socialiste dans sa défense de l’intérêt des travailleurs. Gaston Lévy critique la tendance qui consiste à traiter les problèmes concrets partiellement quand on parle du prix de tel ou tel produit. La guerre et le blocus ont renforcé l’idée du recours à la fermeture nationale. Il signale l’apparition du slogan « Achetons des produits français » (p. 5) et les mesures protectionnistes : « les interdictions d’exportation, les produits de remplacement, les mesures restrictives aux échanges, les lourds droits d’importation, les subventions pour la production nationale » (p. 5).

Il montre que le commerce international est une nécessité, tout simplement parce que les ressources ne sont pas réparties équitablement sur le plan géographique. Il présente un long catalogue de chiffres de productions de matières premières de l’époque (Houille, pétrole, métaux, engrais, produits agricoles à destination industrielle ou alimentaire…). Par exemple, pour le pétrole, on remarquera le rôle important du Mexique d’alors et l’absence totale du Moyen-Orient. Ce qui oblige aussi, en matière de prévision, à envisager des changements dans le temps.

Pétrole (chiffres de 1920, p. 7)
Production mondiale, en tonnes métr. : 91.964.385.

Europe…………………………….5.689.308
Pays extra-européens……………….85.989.960

PROPORTION

Etats-Unis ……..64 %
Mexique ………..22,6 %
Russie……………..4,2 %
Roumanie………..1,1 %

Gaston Lévy note aussi que : « les accords commerciaux en cours […] cherchent à protéger les intérêts économiques des nations qui traitent ensemble sans se soucier des intérêts économiques des autres peuples, et même sans tenir compte des conséquences de ces accords sur les relations des autres pays avec ceux qui traitent ces accords » (p. 4). Seuls les grands pays comme la Russie ou les États-Unis tendent à l’isolationnisme. On remarquera que les pays coloniaux de l’époque, comme la France et le Royaume-Uni, relèvent en fait de cet idéal. Mais la nécessité des échanges persiste. Lévy note déjà que la France ne peut pas prétendre échapper à la nécessité d’exporter pour se procurer les matières premières qui lui sont indispensables et qu’elle ne possède pas.

Il note aussi les bouleversements advenus depuis le début du siècle. Outre une croissance de la production et des échanges, la guerre a bouleversé les équilibres, parfois dramatiquement, comme pour le froment et le seigle (pour faire le pain) : de 68 millions de quintaux pour l’Europe et 87 millions pour le reste du monde pendant la période 1909-1913, les exportations européennes sont passées à seulement 2 millions contre 167 millions de quintaux. La France étant devenue souvent importatrice.

La lutte pour les matières premières explique le protectionnisme et l’impérialisme, « et chaque pays essaie également de transformer cette matière première dans les conditions le meilleur marché possible pour la vendre transformée sur le marché mondial » (p. 18). Il ne faut pas oublier aujourd’hui que le socialisme analysait ainsi l’impérialisme : « Comme il faut en tout cas acquérir ces matières premières, le mieux c’est de les prendre sans les payer. Cela s’appelle la conquête, mais même lorsqu’à la conquête brutale succède le colonialisme, aboutissant au protectorat, on paiera la matière première meilleur marché quand, grâce à la puissance militaire, on forcera les indigènes à donner la matière première dans de bonnes conditions » (pp. 18-19).

Et Lévy explique l’exploitation ouvrière par le même principe de transformation de la production au meilleur coût possible, selon deux solutions : « La première d’avoir un outillage perfectionné pour travailler dans les meilleures conditions possibles d’exploitation. L’autre de faire peser sur la classe ouvrière le plus de force possible pour l’obliger à travailler le plus longtemps et le moins cher possible » (p. 19). Il note que les pays modernes comme les États-Unis utilisent une main-d’oeuvre qualifiée bien rémunérée qui fournit justement des débouchés à la production selon le modèle fordiste. Ailleurs, on diminue les salaires ou l’on utilise la dévaluation de la monnaie pour obtenir un dumping national.

Lévy traite précisément la question du nationalisme quand il note : « une forme de solidarité d’intérêts, entre le patronat et la classe ouvrière : cette solidarité, elle se trouve dans la prospérité de l’entreprise. Cette solidarité existe également dans les nations » (p. 20). J’ai noté ailleurs que le colonialisme impliquait les ouvriers dans l’exploitation des colonies, ou aujourd’hui des immigrés, dans la constitution d’une vaste classe moyenne qui se polarise sur ses différences au lieu de constater ses convergences d’intérêts nationalistes (ou communautaires). Le socialisme de l’époque proposait que « le but à atteindre est qu’au lieu de limiter cette solidarité à chaque industrie, chaque pays, elle soit étendue à tous les pays et qu’elle puisse se produire en raison de l’organisation économique internationale elle-même » (p. 20).

La conception proposée dans la brochure est une forme de planification mondiale de la production des matières premières et de la production au moyen d’accords internationaux, contre la concurrence entre les nations. Rappelons que cela se situait avant la Seconde Guerre mondiale.

Ce texte programmatique propose aussi de rechercher « une stabilité relative de la production pouvant déterminer une stabilité relative des prix et surtout une stabilité relative dans les conditions de travail » (p. 21), en particulier pour combattre le chômage. Cette stabilité est elle-même recherchée par les capitalistes au moyen du monopole. Mais il récuse l’idée gauchiste de profiter des crises pour exacerber la combativité ouvrière. Il considère que la conscience ouvrière ne doit pas se limiter à une réaction dans des périodes critiques, mais doit aussi se forger dans les périodes plus calmes. Il pourrait ajouter aussi que c’est pendant ces périodes que la solidarité est mise à mal si chacun se replie sur ses intérêts en oubliant ceux des autres à supposer justement que ces périodes et les solutions nationalistes ne sont pas le moment où l’exploitation se reporte sur les peuples étrangers (colonisés à l’époque), avec la complicité de la classe moyenne des pays dominants.

Lévy mentionne plutôt l’élévation du niveau « moral » de la classe ouvrière « commandé par son niveau matériel, jusqu’au jour ou, par la connaissance des faits et la conscience qu’elle a prise de sa force, elle se sente capable de s’emparer à la fois du pouvoir politique et du pouvoir économique » (p. 23). Il souligne que dans une économie complexe, beaucoup de connaissances sont nécessaires, et que ce n’est pas dans les périodes de crise que la réflexion est facilitée. Je rappelle qu’il n’y avait que 4 % de bacheliers en 1936. L’augmentation du niveau culturel était alors une priorité.

Gaston Lévy traite aussi la question des changes et de l’étalon or, du cours forcé des monnaies nationales gageant le crédit sur celui de l’État émetteur, de la dépendance des marchés internationaux et de celle des contraintes de la Société des Nations sur la hausse des prix. On reconnaît les problèmes contemporains avec l’euro, le dollar, sans que sa présentation soit plus convaincante que celle des économistes actuels.

Le texte traite plus classiquement du caractère cyclique des crises de surproduction et des effets de bulle, et du chômage qui en résulte. Alors que la méthode des trusts consiste à rechercher la stabilité par l’hégémonie, avec des risques de guerre, contre les intérêts des consommateurs et des producteurs ouvriers, ce programme social-démocrate préconise la recherche de la stabilité dans l’intérêt général par une planification internationale.

Le problème qui est posé par cette brochure est que le libre échange est « l’extermination du plus faible par le plus fort » et que le protectionnisme « s’exerce toujours au détriment du consommateur et par conséquent de l’intérêt général » (p. 30). Il est noté très justement aussi que « le protectionnisme qui, en apparence sert de garantie aux producteurs dans un pays, est souvent une prime à l’inertie » (p. 30). Ce qui est donc fondamental dans la concurrence avec les autres pays dans laquelle se situe la solution nationaliste.

La solution socialiste proposée consiste à se servir des institutions internationales, à renforcer la section économique de la Société des Nations, plutôt que par l’intervention de l’État dans l’économie nationale. Une résolution du Congrès de Grenoble visera à substituer « la paix économique à la lutte économique, génératrice de guerres et de domination des classes et des peuples les plus puissants » (p. 32).

Protectionnisme ?

La crise grecque a fait monter d’un cran l’ardeur des euro-sceptiques et des souverainistes. Il est assez probable qu’ils commencent à être majoritaires dans la population française, comme au moment du rejet de Traité constitutionnel européen en 2005. Ils voient déjà la fin de l’euro et de l’Union européenne et le retour aux frontières nationales, au franc et au protectionnisme. La démondialisation est pour demain.

J’ai déjà mentionné qu’on semblait regretter la période de l’Après-guerre, voire de la guerre froide et de la bonne vieille opposition droite/gauche, où la gauche était une vraie gauche et la droite une vraie droite. Et pourquoi pas souhaiter le retour du rideau de fer et de l’URSS tant qu’on y est ? J’ai aussi souligné que cela correspondait aussi à la période coloniale où l’on trouvait facilement des emplois d’expat dans l’administration, avec prime d’éloignement, logement de fonction et les nombreux boys indigènes qui donnaient toute la mesure de l’ascenseur social d’alors. « Le temps béni des colonies » (refrain). Une recolonisation est peu probable et les Trente glorieuses reposaient sur trois facteurs essentiels qui n’existent plus : la reconstruction, le baby-boom et la modernisation vers la société de consommation (voir mon commentaire du livre de Fourastié pour plus de détails). Le marché actuel est largement une économie de renouvellement.

Le premier accroc à la solution protectionniste concerne les conséquences de l’abandon d’un marché mondial. La chose est facile à comprendre. Chaque état ne dispose pas forcément de toutes les ressources nécessaires à sa survie. On a une idée de ce que donne l’autarcie avec la Corée du nord ou l’ancienne Albanie. La crise grecque montre que les ressources du tourisme et de quelques armateurs ne sont pas suffisantes. L’élévation du niveau de vie grec y a favorisé la Turquie comme destination du tourisme de masse. On pourrait essayer d’attirer les riches chinois et russes. Mais il faudra alors faire face à la concurrence de l’Italie, de l’Espagne et de la France. Les Grecs n’ont pas trouvé de relais de croissance après l’euphorie de construction des Jeux olympiques de 2004 et les mauvaises habitudes de pots de vin qui vont avec ce genre de projet. S’ils reviennent à la drachme, cela signifie qu’ils essaieront d’attirer de nouveau les touristes avec des prix plus bas. La conséquence sera donc un retour à la situation antérieure avec le niveau de vie correspondant, mais toujours la concurrence turque. Pour l’éviter, il faudrait obliger les Européens à prendre leurs vacances en Grèce.

L’Europe avait pour fonction de tenter d’équilibrer les développements régionaux, d’où la situation des Grecs, et d’autres, qui ont abusé des fonds communautaires. Le protectionnisme aurait précisément pour conséquence d’exacerber la concurrence entre les pays de l’Union. Chacun peut toujours tenter le coup. Mais il y aurait des gagnants et des perdants. Et de toute façon, une dévaluation compétitive revient bien à baisser les salaires. C’est la situation actuelle que les Grecs refusent pourtant. J’ai déjà parlé de ce genre d’astuce à propos de l’heure d’été : si on avait obligé les gens à se lever une heure plus tôt, ils auraient refusé. En avançant la pendule d’une heure, ils l’acceptent. On peut toujours trouver cela plus respectueux de la volonté populaire, mais cela revient au même.

On parle aussi de reconstituer une industrie partiellement délocalisée, ce qui ne se fait pas en une ou deux années. L’absence d’investissement industriel signifie aussi que les qualifications ouvrières supérieures ont migré vers le Japon, la Corée, Singapour, la Chine, etc. Elles ne sont pas remplaçables immédiatement. En outre, un certain nombre de matières premières qui ont fait la gloire de l’industrie française (ou européenne) sont épuisées. Aujourd’hui, on néglige le rôle de ces matières premières en prétendant que la richesse dépend de produits à forte valeur ajoutée. Mais quelle serait la situation du Royaume-Uni, de la Norvège, sans le pétrole de la mer du Nord ? L’Écosse voudrait-elle son indépendance si elle ne lorgnait pas sur ces ressources ?

Vouloir restaurer l’industrie de la grande époque est une belle idée, mais comme je l’ai dit aussi à propos des indignés espagnols, l’ambition des jeunes qui ne trouvent pas d’emploi n’est pas de travailler comme ouvrier agricole, ou en usine comme OS, puisqu’ils n’ont pas de qualifications. De toute façon, la productivité industrielle a beaucoup augmenté. La production d’automobiles par salarié de 10 véhicules par an dans les années 1970 à 70-100 dans les années 2000 (mais il faut sans doute tenir compte du recours massif à la sous-traitance). Un texte de la CGT nous dit que : « Il y a quarante ans, 110 000 personnes travaillaient à la Régie Renault. Aujourd’hui, elles ne sont plus que 45 000 pour réaliser cinq à six fois plus de véhicules par salarié. » On voit que la productivité est la véritable raison de la baisse d’effectifs industriels.

Jean Fourastié notait cette conséquence de la croissance de la productivité agricole : une chute de 11 millions d’agriculteurs en 1700 à 2 millions en 1975 (700 000 aujourd’hui). On constate une division par plus de cinq, puis quinze récemment, pour une population française qui a presque quadruplé en trois cents ans, soit soixante fois moins d’agriculteurs au final ! La conséquence fut la transformation de la structure des qualifications, d’abord vers l’industrie, puis dans les services. La solution n’est pas non plus la consommation intérieure (« Acheter français ! »), mais la vente de produits français à l’étranger pour se procurer ce dont un pays manque. Une économie complexe ne peut pas tout produire sur place (spécialement les petits pays), il faut bien échanger. Et pour l’exportation, la concurrence des produits chinois et autres, dont nos concurrents européens, persiste sur le marché mondial. On n’est plus en régime de marché captif. C’était à cela que servaient les colonies !

Le principe de l’Europe reposait sur une homogénéisation progressive des pays et des régions européennes. Contrairement à la Grèce et au Portugal qui n’ont pas trouvé de relais de croissance, l’Irlande a fait du dumping fiscal pour attirer les entreprises. Ça a marché un temps, et l’Irlande a servi de modèle (parce que les analystes privilégient le court terme), mais les délocalisations en Europe de l’Est ont stoppé plus rapidement une croissance qui devait s’arrêter naturellement avec l’augmentation du niveau de vie. Le but était le rattrapage. Mais dès qu’on est plus riche, on tente de faire cavalier seul. C’est tout le sens du retour aux économies nationales. Chacun espère tirer seul son épingle du jeu. On sait que les riches ne veulent pas payer pour les pauvres, car ils oublient toujours que les pauvres sont leurs clients, comme on l’a vu entre l’Allemagne et la Grèce. La solution envisagée revient au final à une séparation des riches et des pauvres dans ce qu’on appelle le « stade Dubaï du capitalisme » et que j’ai appelé la « monégasquisation ».

On croit légitime la critique des institutions européennes en se fondant sur les identités nationales et les différences linguistiques. C’est la banalisation d’une forme de maurrassisme. Le paradoxe est qu’on se revendique de la nation pour abandonner ce qui fait la nation, une forme de solidarité. Mais les souverainistes de gauche et de droite se trompent. Ils se retrouvent bel et bien dans la problématique américaine de la critique de l’État fédéral par les Républicains ou le mouvement des Tea parties, avec la même inconséquence. Ce qui demanderait de redéfinir les divisions politiciennes habituelles.

En refusant la constitution d’une supranationalité européenne, on penche pour la stratégie qui existe explicitement en Italie du nord, en Flandre, en Catalogne, à Neuilly, etc. Ce qu’on refuse est simplement la solidarité envers les pauvres : Wallonie, sud de l’Italie, pays de l’Est, Grèce, Portugal (en plus des immigrés, évidemment). C’est effectivement un retour de la lutte des classes. Et les pauvres ont perdu, car ils sont « dénationalisés » : transformés en immigrés de l’intérieur comme au bon vieux temps. La nouveauté est la complicité de la gauche de la gauche qui a arrêté de penser dans les années 70 et se retrouve transportée dans les années 30 avec sa solution nationale. La gauche a toujours eu un problème avec cette question, comme le reconnaissait Madeleine Reberrioux, qui ne voulait sans doute pas admettre que le populisme était essentiellement fasciste.

La situation européenne est plus extrême que la situation américaine puisqu’on exige le retour des souverainetés contre l’État fédéral, et qu’on envisage même la sécession de régions. Certaines on déjà eu lieu, comme en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie. Car bien que cela soit mentionné de temps en temps pour comparer les PIB, de la Californie en particulier, on n’envisage pas vraiment l’éclatement des États-Unis. Il faut en déduire que les riches américains sont plus conscients qu’on le croit généralement qu’ils ont besoin de pauvres. En Europe, on semble préférer qu’il y ait des pays riches et des pays pauvres, des régions riches ou des régions pauvres.

On parle de protectionnisme, qui signifie une préférence nationale en ce qui concerne les hommes et des droits de douane pour les marchandises. Mais il faut en conclure que la sécession des régions serait effectivement possible pour instaurer une préférence régionale et des droits de douane régionaux, et pourquoi pas locaux (monégasquisation), comme les barrières d’octroi avec « droit de cité » de l’ancien régime. C’est ici qu’on s’aperçoit de l’erreur. Les grands pays (les États-Unis sont même un continent) peuvent prétendre à une sorte d’autarcie, s’ils sont suffisamment diversifiés, et s’ils possèdent justement des régions riches comme donneur d’ordre et des régions pauvres comme réservoir de main-d’oeuvre. Les petits pays sont condamnés au commerce international, et sont devant l’évidence locale qu’il existe des riches et des pauvres. Il faut comprendre la géopolitique urbaine. Monaco ou la Suisse, Dubaï, La Défense, le centre des grandes capitales (Paris, Londres), vivent du travail des immigrés ou des banlieusards riches. Les quartiers pauvres, les autres régions vivent du travail des immigrés pauvres. C’est simplement un peu masqué en Europe où les habitats sont plus concentrés. En Europe, on préfère la mixité sociale !

J’ai déjà parlé de ce phénomène à propos de ce que j’ai appelé « le modèle antillais », dont je disais :

Quand on évoque la situation de ces îles, on les caractérise généralement par la dépendance de la métropole et le règne de l’assistanat. Ce n’est pas une vision correcte. Le problème de la situation des Antilles est plutôt lié à des conditions très spéciales. La caractéristique coloniale initiale a été artificiellement maintenue par des primes d’éloignement pour les fonctionnaires et les retraités. L’insularité a conservé des monopoles, anciennement détenus par les seuls békés (descendant des anciens colons esclavagistes), et l’entrée des marchandises est surtaxée en Guadeloupe et Martinique (« octroi de mer » jusqu’à 28 %, voire 40 %), [ce qui provoque] « l’enrichissement sans cause des compagnies pétrolières », comme dit le Secrétaire d’État à l’outre-mer, Yves Jégo. Dans une telle situation, n’importe quel département de France métropolitaine subirait une hausse du coût de la vie qu’il serait nécessaire de compenser par des mesures clientélistes qu’on pourrait toujours appeler de l’assistanat. On observe d’ailleurs plus ou moins la même situation en Corse. Les Antillais et les Corses ont le tort de considérer qu’il s’agit une conséquence de la situation coloniale. Il s’agit plutôt d’une démonstration des conséquences de l’isolationnisme que certains préconisent comme solution aux crises.

Ce qu’on propose avec le protectionnisme est simplement un retour aux féodalités de l’ancien régime, où le travailleur est attaché à sa glèbe. Ce qui est quand même assez peu réaliste du fait de l’existence de moyens de transport. Mais c’est justement cette incapacité à penser le monde moderne tel qu’il est (avec toujours des riches et des pauvres) qui provoque le rejet contradictoire de l’immigration et des délocalisations, dont on utilise pourtant la force de travail pour le confort de la classe moyenne.

Voir aussi :